Le nom du fleuve

Je suis en train d’écouter une conférence de Matthieu Ricard, moine bouddhiste et traducteur du Dalaï-Lama pour les pays francophone. Il décrit à ses auditeurs les bases du bouddhisme : la souffrance qui nous fait rechercher le bonheur, les poisons et la confusion mentale qui sont les causes de la souffrance mais surtout l’ego démesuré, notre orgueil qui prend tout ce qui nous arrive, louanges ou insultes, pour argent comptant, qui nous touche au plus profond. Pourtant, la philosophie bouddhiste nous apprend que l’ego n’existe pas, pas plus que tout ce qui nous entoure : voilà la Réalité. Pour démontrer cela, comme souvent dans les paroles des maîtres bouddhistes, il utilise une image, une métaphore liée à la nature.

wpid-img_0705wtmk-1276963325-thumbnail-2010-06-19-18-121.jpg L’Indus dans le Sindh au Pakistan (2007)

 

L’ego est comme un fleuve. On donne des noms aux fleuves : voici le Mississippi ou le Gange. Pourtant quelles parties du cours d’eau, de ses berges, de ses paysages est juste le Gange ? Le fleuve est une succession perpétuelle de paysages, d’un cours qui court au travers de plaines, de plateaux, d’une eau qui roule sur un lit fait d’alluvions, une eau qui, comme le disait aussi Héraclite, est toujours nouvelle, jamais la même, toujours une autre. Comme l’ego. Qui a-t-il de comparable entre ce que j’étais enfant et la femme que je suis aujourd’hui ? C’est juste un ego qui essaye de construire autour d’une mémoire une idée, une image, un nom de moi-même. L’exemple du fleuve me fait sursauté. Mon adoration du fleuve Indus qui est devenu MON pays (j’écrirai sur cela plus tard) me fait souvenir de détails amusants et qui démontrent la justesse du propos de Matthieu Ricard. J’ai arpenté une grande partie des berges de ce fleuve : au Ladakh quand son cours est encore celui d’un torrent de montagne, au Pakistan quand il se déverse plus langoureusement entre les pics vertigineux de l’Himalaya le long de la Karakoram Highway (KKH) et enfin dans le Sindh, au sud, où le lit est plus large, majestueux et calme et où les dauphins de l’Indus jouent avec les visiteurs. C’est mon fleuve…

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Carte du bassin de l’Indus (Wikipédia)

 

 

 

 

 

 

 

Ce qui m’a souvent troublé et irrité, c’est que dans ces différents cours, le fleuve ne porte pas toujours le même nom. Il n’est l’Indus que d’une manière globale et géographique. Mais pour chaque habitants de ses rives, il porte des noms locaux. Il est alors très difficile, quand on voyage, de l’Inde au Baltistan par exemple, de savoir si le cours d’eau que l’on traverse est bien l’Indus. Même dans l’esprit des habitants, les affluents du fleuve se mélangent avec le cours principal : oui c’est l’Indus alors qu’il s’agit en fait d’une rivière qui vient de la montagne. La rivière de Gilgit au nord ou la rivière de Kabul vers Peshawar, tout cela se mélange au fleuve. Au Ladakh, on s’arrête généralement devant la confluence de la Zanskar et de l’Indus : aujourd’hui encore, quand je regarde ma photo de ce moment, je ne sais lequel des deux eaux, la plus limpide ou la plus chargée d’alluvions, est celle de mon fleuve fétiche.

wpid-p1010003wtmk-1276963460-thumbnail-2010-06-19-18-121.jpgConfluence de la Zanzkar et de l’Indus au Ladakh (2002)

L’ego est comme le fleuve : nous portons un nom, nous avons notre propre géographie mais toutes les eaux, les flux de pensées ou d’émotions qui nous forment, sont à chaque instant différents, en mouvement, changeant. Qu’est-ce qui est moi alors dans tout cela ? Qu’est-ce qui est le fleuve Indus entre ses sources au Mont Kailash et son embouchure dans l’océan Indien ? Le fleuve ou comme l’ego n’est pas une forme fixée. Alors pourquoi croire que les inondations qui déforment de temps à autres le lit du fleuve, comme les émotions négatives qui déforment notre esprit, auraient des conséquences radicales sur une forme qui n’a pas de solidité ? Après la crue du Nil, le fleuve revient dans son lit originel et l’eau coule toujours vers la mer. Notre esprit est de même : après un moment de colère ou d’envie, ou après un moment de gloire, qui gonfle notre esprit pour un instant, il revient à lui-même, un flux inexistant de pensées.

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L’Indus le long de la KKH dans le Karakoram (2005)

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