Métissages nécessaires

Connaissez vous les livres d’Yrvin Yalom ? Je crois en avoir déjà parlé ici : j’ai lu cet été Et Nietzsche à pleuré et je suis en train aujourd’hui de lire la Méthode Schopenhauer. Quels titres, n’est-ce pas ? Tout un programme… Yalom est un écrivain un peu spécial puisqu’il est avant tout psychothérapeute et que ses romans sont une façon, comme une autre, de développer son travail médical. Ce que j’aime chez lui, même si, il faut bien le dire, son style littéraire n’a rien de fabuleux, est qu’il fait partie de ce courant, essentiellement anglo-saxon (!) que j’appelle celui des Coïncidences.

Il existe, ici et là, en Occident, quelques aventuriers de la pensée qui considèrent,  un peu comme en physique et en astrophysique, que l’on pourrait bien trouver un Force unique qui pourrait unifier, en un seul paradigme, tout ce dont nous avons besoin pour notre survie intellectuelle. Pour cela il vont chercher fort loin, à la fois dans le Temps et dans l’Espace (merci Albert 😉 ) pour rassembler ce que la pensée humaine à produit de plus concret, applicable et sincère pour expliquer la psychè humaine et déraciner le mal et la souffrance qui l’empoissonne. Yalom est de cette trempe, comme Hadot  ou Marcel Conche, en France, Jung, Erich Fromm, Wilheim Reich, John Welwood… pour ceux que je lis et découvre en ce moment. Qui sont-ils ? Des philosophes, des psychanalystes, des bouddhistes… mon propre cheval de bataille en quelque sorte.

Existe-t-il une unification possible de toutes ces pensées, un trait commun qui expliquerait et guérirait nos vies modernes ? Je le pense… comme eux. Le souci, est qu’ici en France, ce genre de discours passe mal… vous imaginez… philosophe déjà c’est limite, c’est pas rentable, ça sert à rien… psychanalyste… ppppfff… des fous qui se guérissent en faisant parler d’autres fous… et bouddhiste alors là c’est le pompon…Om Mani Padme Houm que je t’embrouille. Mais en fait, le plus difficile dans cette idée pas si folle que ça que nous pouvons créer une nouvelle force de pensée, fondée sur des enseignements très différents qui ont déjà fait leurs preuves, ce n’est pas de la faire accepter aux plus grand nombre… mais bien plutôt aux “spécialistes” de chacun des branches sus-nommées.

Une très récente discussion avec des amis engagés comme moi dans la voie spirituelle bouddhiste m’a encore une fois montrée que les incompréhensions sont légions : en gros, le seul argument valable est “la psychanalyse s’arrête là où la méditation commence”… certes… mais encore ? La psychanalyse se chargerait d’affirmer un ego que la méditation bouddhiste tenterait de dissoudre dans la vacuité du non-soi. On m’a même affirmé (!) que la méditation pouvait nous permettre de faire un vrai travail sur nous-mêmes… arrggghh… ce sont là folies de néo-convertis ! Pour ma part, j’use des deux méthodes en parallèle depuis bientôt 10 ans et je dois avouer que le chemin parcouru l’est plus rapidement et surtout bien plus solidement. Parce que pour dissoudre son ego encore faut-il savoir ce que c’est… comprendre que ce n’est pas “quelque chose” mais un fonctionnement… observer ses mécanismes en méditation mais aussi les comprendre, les disséquer grâce à l’analyse. Pour dissoudre l’ego encore faut-il en avoir un et un plutôt solide, sinon on va vers les folies douces des sectes de tout poil… pour cela la psychanalyse est la mieux placée. Il faut également comprendre que l’égo qui semble être la “chasse gardée” des méthodes orientales n’est pas un “malin génie” qu’il faudrait à tout prix détruire : souvent en écoutant mes amis bouddhistes j’ai vraiment l’impression qu’ils sont partis à la chasse à l’ego. Relents pas très frais de morale judéo-chrétienne tout ça… Le bouddhisme n’est pas une méthode de sacrifices ou de renoncements… tout autant que la psychanalyse n’est un défouloir pour névrosés richissimes.

Cet été j’ai rencontré un psychanalyste bouddhiste qui tentait d’appliquer ce que la méditation assise lui enseignait pour le bien-être de ses patients… bon, il était lacanien… nul n’est parfait. Mais le travail, aux Etats-Unis, de John Welwood m’intéresse hautement : psychothérapeute depuis les années 60 et pratiquant bouddhiste tout à la fois, il a développé une méthode assez radicale où la voie interpersonnelle de la thérapie occidentale permet de consolider l’ego chancelant de nos contemporains tandis que la voie intemporelle de la recherche de la vacuité entraîne l’individu vers la transcendance de l’ultime, seule capable de réaliser le potentiel humain. C’est avec grande justesse qu’il fait remarquer, qu’à moins d’être nous-mêmes des êtres parfaitement éveillés, nous vivons encore et toujours dans ce monde-ci, le samsara de la réalité relative. Même si nous sommes capables, parfois, de faire quelques expériences de la réalité ultime de la vacuité, ces expériences sont discontinues parce que nous ne sommes pas dans un monastère mais bien présents dans ce monde. Comment intégrer les deux expériences ? Comment nous comprendre nous-mêmes et faire de nos relations interpersonnelles des éléments fondateurs de notre bonheur et non plus de nos névroses, et en même temps comment tenter, au mieux, d’exploiter tout notre potentiel humain, cette puissance de l’Etre qui gît en nous, souvent bien cachée ?

Quelques extraits de Pour une psychologie de l’Eveil de John Welwood : « La question de savoir comment une recherche de soi psychologique pourrait servir un développement spirituel nous oblige à considérer le problème complexe de la relation entre ce qui est d’ordre psychologique et d’ordre spirituel dans son ensemble. Il y a à ce propos de fréquentes confusions. Les thérapeutes classiques regardent souvent la pratique spirituelle avec suspicion, tout comme de nombreux maîtres spirituels désapprouvent souvent les psychothérapies. A l’extrême, chaque camp a tendance à croire que l’autre évite et nie les véritables problèmes. Le travail psychologique et le travail spirituel s’adressent en grande partie à des niveaux différents de l’existence humaine. L’investigation psychologique a trait à la vérité relative, à la signification personnelle – le domaine humain, caractérisé par les relations interpersonnelles et les problèmes qui en résultent. Dans le meilleur des cas, elle révèle aussi, et aide à déconstruire, les structures conditionnées, les formes et les identifications dans lesquelles notre conscience s’est emprisonnée. La pratique spirituelle, en particulier celle à tendance mystique, regarde au-delà de nos structures conditionnées, de nos identifications et de nos problèmes humains ordinaires, vers le trans-humain – la réalisation directe de l’ultime. Elle voit ce qui est intemporel, non conditionné et absolument vrai, au-delà de toute forme, révélant l’ouverture, ou la vacuité, immense et illimitée qui est à l’origine et au cœur de l’existence humaine. Ces deux approches de la souffrance humaine doivent-elles pourtant opérer dans des directions différentes ? Ou peuvent-elles être compatibles, voire même constituer des puissantes alliées ? »

« La question de savoir si le travail psychologique peut favoriser le développement spirituel ou non, et comment il peut le faire, exige un nouveau type d’investigation, conduisant à un mouvement de va-et-vient à la frontière entre la vérité absolue et la vérité relative et nous emmenant au-delà de l’orthodoxie et de la tradition, dans un territoire inconnu. […] »

Pour revenir à mes considérations actuelles : “intégration” voilà, me semble-t-il le mot de la fin. Comment intégrer tous les aspects de nos vies dans nos existences chaotiques ? Mais aussi, à plus large échelle, plus intellectuelle, comment faire comprendre à nos contemporains, qu’il est devenu nécessaire d’intégrer nos connaissances, nos méthodes, les voies intellectuelles et pratiques qui parcourent, depuis des millénaires, la pensée humaine. La mondialisation n’est pas qu’une force maléfique, économique ou militaire… elle doit aussi être un enjeu cognitif qui me semble tellement évident aujourd’hui, que les réactions conservatrices de certains qui tentent de refuser ce métissage, me fait pitié. Comme le disait Michel Serres (un autre grand penseur du multiple), le monde devient un manteau d’Arlequin et il est suicidaire de croire que nos pensées, comme nos vies ou nos corps, pourraient éviter ces rencontres. C’est pour cela que je pense que l’Occident, et en particulier la vieille Europe, sont déjà morts ou du moins en voie d’extinction parce qu’ils ne seront pas capables (?) d’un tel sursaut vital.

PS. Aurais-je mentis ? Ce matin sur France Inter, émission Service Public « Le Bonheur d’être heureux » avec Christophe André que je découvre et qui semble être dans cette même voie… peut-être n’aurais-je finalement pas besoin d’émigrer aux Etats-Unis pour continuer ma quête ?

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