Silence de Shusaku Endo : Dieu est-il mort ou bien Dieu n’existe-t-il pas ?

J’ai lu le roman de Shusaku Endo, Silence, dont Martin Scorsese a fait une adaptation en 2017, film que je n’ai pas vu pour l’instant.
Comme toujours, je préfère lire le livre plutôt que de voir le film qui en est tiré, surtout quand je ne connais pas l’œuvre de l’auteur ni le thème qu’il présente.
J’ai souhaité lire ce roman, car je ne sais pas grand chose sur l’histoire du Japon, et je suis toujours intéressée par la rencontre de l’Orient et de l’Occident, même quand la rencontre est désastreuse. Et c’est bien la trame de cette histoire.

Le livre raconte le périple, dans le Japon des samouraïs du milieu du XVIIe siècle, de deux pères Jésuites portugais, partis à la recherche d’un de leur maître spirituel, dont la rumeur en Orient fait un Apostat. Les deux prêtres Rodrigues et Garrpe quittent le Portugal pour Macao, où ils se préparent à entrer clandestinement au Japon, par le sud, pour retrouver le père Feirrera qui selon toute vraisemblance à apostasié sous la pression des autorités japonaises, mais aussi peut-être aider les chrétiens japonais à vivre leur foi.

Un roman à plusieurs voix

Le roman se découpe en trois parties, avec trois points de vue différents. La première partie est écrite à la première personne, c’est le père Rodrigues qui raconte, dans une lettre à son supérieur portugais, ses aventures, sans qu’il soit certain que ses écrits lui parviennent. Ici, c’est surtout l’arrivée sur la terre japonaise et la rencontre avec des chrétiens, pauvres paysans qui se sont convertis pour échapper à l’autorité des Seigneurs bouddhistes. Réfugiés dans les bois au-dessus d’un village au bord de la mer, ils assistent, impuissants, à l’arrestation, à la torture et à la mise à mort pour le moins spectaculaire de pauvres bougres. La seconde partie est écrite à la troisième personne. Elle raconte la fuite des deux pères, dénoncés aux autorités, qui se séparent en espérant trouver Ferreira et continuer leur ministère. En fait, l’histoire suit avant tout le destin de Rodrigues qui, dénoncé à son tour par un chrétien japonais qui l’accompagne depuis le début de son arrivée au Japon, Khijiro, véritable Judas, se trouve emprisonné à Nagasaki. Rodrigues n’est pas torturé directement, mais il assiste aux supplices de chrétiens qui le font douter de sa mission. Et surtout, il retrouve Ferreira, qui a bien apostasié et qui est devenu un proche du Shogun Inoue, qui porte un nom japonais, qui est marié et qui s’est vu confier la mission d’écrire un livre pour dénoncer les erreurs du christianisme. Enfin, la troisième partie est constituée de rapports administratifs japonais et de carnet de bord d’un marin hollandais, qui nous apprennent le sort réservé à Rodrigues.

De la conversion

J’ai beaucoup aimé ce livre, même s’il m’a profondément perturbé. Tout d’abord, j’ai découvert un auteur japonais, catholique lui-même, qui écrit sur sa double culture. Mais Shusaku Endo est un chrétien malgré lui, dit-il, car il a été baptisé enfant, par la volonté de sa mère, et cette religion qui n’est pas celle de sa culture ancestrale lui a été imposée :

« Si je pouvais comparer ça au mariage, ces auteurs vivent une liaison amoureuse en ce sens que chacun a choisi lui-même sa propre femme. Dans mon cas, c’est comme si j’avais marié la fille que mes parents avaient choisie pour moi quand j’étais enfant. Ou, pour changer d’analogie, mes amis ont commandé un complet-veston sur mesure ; moi j’en porte un de confection, celui que ma mère m’a acheté. »
Shusaku Endo dans un essai autobiographique, L’angoisse de l’étranger

On sent dans le livre un éternel tourment de l’auteur, qui se débat pour faire comprendre les motivations des pères jésuites à l’évangélisation du Japon, tout en ne saisissant pas vraiment le pourquoi de cette quête, purement occidentale. Et c’est là que pour moi, le livre a été comme un coin dans mon esprit. Je n’arrive pas, raisonnablement, à comprendre comment des bouddhistes peuvent se convertir au christianisme. C’est totalement inconcevable et hermétique, comme l’est pour moi le christianisme, pourtant la religion de mon enfance. Je n’ai jamais percé cette idéologie, la Trinité qui veut que le divin se divise en trois entités, les sacrements qui ont plus l’air de bouffonneries carnavalesques, la croyance en un Dieu que l’on n’a jamais vu et surtout de dogmes moraux qui sont autant d’injonctions au malheur. Et je me retrouve dans une position de lectrice pour le moins ambiguë, car je me suis moi-même convertie au bouddhisme ! De façon totalement libre, en pleine conscience, en pleine raison avec la certitude que les fondements philosophiques du bouddhisme correspondaient étroitement à ma propre vision du monde et de mon être-au-monde. La religiosité bouddhique n’est pas tous les jours facile à pratiquer, mais il n’empêche que je me sens tout à fait à l’aise avec cette spiritualité, pourtant venue d’un autre monde que le mien !

Et j’ai donc lu tout le livre de Shusaku Endo avec un regard bouddhiste, en me disant que ce qui arrivait à ces prêtres jésuites était amplement mérité, qu’ils l’avaient bien cherché en venant convertir des populations qui n’avaient rien demandé et qui résistaient à l’invasion et à l’arrogance occidentale. Et de me dire, à plusieurs reprises lors de ma lecture, que d’autres peuples auraient été bien heureux de résister comme les Japonais, et comme les Chinois aussi, à cette infatuation chrétienne. Mais ils n’ont pas pu le faire, car les cultures japonaise ou chinoise avaient cette force et cette confiance que donnent les millénaires d’histoire et l’ancrage dans une société saine et solide. Comme les charognards, les chrétiens se sont attaqués aux plus faibles : c’est ce que font tous les extrémistes religieux… même et encore de nos jours !

Résister au prosélytisme, hier comme aujourd’hui

Les Japonais ont résisté au prosélytisme occidental, car ils n’ont pas besoin d’une nouveauté étrangère à leur propre mode de pensée.

« Si l’on impose à des êtres ce dont ils ne veulent pas, ils ont tendance à dire merci sans raison. Ici, il en va ainsi de la doctrine chrétienne. Nous avons notre propre religion, nous ne refusons une qui est étrangère et nouvelle. À moi-même, elle a été enseignée au séminaire et je la juge déplacée au Japon. »

D’ailleurs, comment penser qu’une culture pourrait être à ce point universelle qu’elle puisse s’imposer aux autres ? Ce fut pourtant, et c’est toujours, la façon de juger de beaucoup de personnes : c’est ce qu’on appelle le racisme. De cette arrogance et cette bêtise, le Japon a su s’en préserver, tout simplement parce que le christianisme est totalement hors de leurs schémas logiques et philosophiques.

« Les Japonais ne peuvent concevoir un Dieu complètement distinct de l’homme, ni imaginer une existence transcendantale. Le christianisme et l’Église sont des vérités universelles, valables pour toutes les nations. Si ce n’était pas le cas, quel sens aurait notre travail missionnaire ? Les Japonais se figurent un homme haut placé, en tout point admirable… et le nomment Dieu, ils appellent Dieu un être ayant le même genre de vie qu’un homme, et ce n’est pas le Dieu de l’Église. »

Eh oui ! Le monde entier ne croit pas en Dieu…

Ce qui est également très puissant dans le livre de Shusaku Endo, c’est la façon dont les autorités japonaises, ici représentées par le Seigneur de Chikogu, Inoue, renvoient les missionnaires à leurs propres contradictions et à leurs infatuations qui est en fait une totale absence de compassion :

« Mon père, avez-vous songé à la souffrance que votre seul rêve vaut à tant de paysans, simplement parce que votre égoïsme veut l’imposer au Japon ? Voyez ! On les tue, et l’on répandra encore le sang de ces ignorants ! »

« Dans le jardin de la prison, abreuvé de soleil, la traînée de sang se déroulait indéfiniment. Selon l’interprète, seul l’avait tracée le rêve égoïste des missionnaires. Le seigneur de Chikogu avait comparé ce rêve égoïste à l’amour immodéré d’une femme laide.  « L’amour obstiné d’une femme laide est un fardeau insupportable pour un homme », avait-il dit. Il renvoyait, en surimpression, le visage hilare de l’interprète et celui, éclat et charnu, du seigneur de Chikogu. « Vous êtes venu en ce pays afin de donner votre vie pour eux, en fait ils donnent la leur pour vous. »

Et encore là, on sent poindre l’incompréhension de l’auteur, et sa position tellement délicate devant ce manque de bon sens et d’humanité : si les missionnaires chrétiens avaient été réellement guidés par l’amour du prochain, ils auraient quitté bien plus vite et de leur propre gré les villes et les villages où leur foi causait tant de souffrance et de division. Bien sûr, l’Histoire nous explique que les missions chrétiennes étaient couplées à des considérations politiques et économiques, mais alors nous n’avons plus à faire à une religion, mais à autre chose.

L’auteur présente le christianisme au Japon comme une réponse aux humiliations et à la pression fiscale que faisaient porter sur les populations les plus pauvres les élites féodales bouddhistes. Le christianisme est décrit ici comme une religion de la consolation, de la rédemption, où « les premiers seront les derniers » et qui aide les plus faibles à vivre cette vie de misère en attendant le Paradis d’après la mort. C’est bien là le fonds de commerce du christianisme, mais c’est oublier très vite (mais comment l’auteur, bien qu’ayant fait des études en France, aurait pu avoir conscience de tout cela ?) qu’en Occident à la même époque, la situation sociale était exactement la même ! En Europe, le christianisme est aussi une force politique, qui soumet les gens aux élites, élues par Dieu pour vivre dans cette position privilégiée !
Le bouddhisme a également été une telle institution, que cela soit au Japon ou au Tibet. Mais la grande différence entre les deux religions (et c’est ce qui pour moi fait justement toute la différence) c’est que lorsque le christianisme vous explique qu’il faut vous résigner à la souffrance de ce monde, voulu par Dieu, et à votre sort, décidé par la divine Providence, le bouddhisme affirme que oui, le monde est souffrance, mais qu’il y a une solution pour vous en libérer ICI et MAINTENANT, et pas après la mort quand vous irez au Paradis. Dans le bouddhisme, la souffrance existe, mais elle n’est pas une fatalité : c’est seulement une vue de l’esprit !

Le Silence de Dieu : la preuve de sa non-existence

Mais le point très fort de ce livre est en fait son titre : Silence ! C’est là le cœur du roman, et aussi le cœur du discours de l’auteur. Le silence c’est celui de Dieu et de son fils Jésus, qui ne se manifestent jamais quand les chrétiens vivent le martyr.

« Il répéta cette prière, encore et encore, dans un effort sauvage pour échapper à l’obsession, mais rien ne pouvait apporter la paix à son cœur à l’agonie : « Seigneur, pourquoi gardez-vous le silence ? Pourquoi gardez-vous toujours le silence ? »

« Assez ! Assez ! Seigneur, c’est à présent que vous devez rompre le silence. Vous ne devez pas vous taire. Prouvez que vous êtes justice, bonté, amour. Vous devez dire quelque chose afin de montrer au monde que vous êtes le tout-puissant . » Une grande ombre passa sur son âme comme les ailes d’un oiseau au-dessus d’un mât. Ces ailes lui rappelèrent les diverses morts des chrétiens. À ce moment-là aussi, Dieu s’était tu. Lorsque la brumeuse pluie couvrait la mer, il gardait le silence. Lorsque le borgne avait été exécuté sous le soleil éblouissant, il n’avait rien dit. Le prêtre avait été alors capable de supporter ou plutôt de chasser du seuil de sa conscience le doute terrible. Maintenant, c’était différent. Pourquoi Dieu persiste-t-il dans son silence devant ces plaintes ? »

Pourquoi ? C’est aussi le silence de Dieu quand le traître, qu’il soit Judas ou un pauvre bougre japonais lâche, laisse faire et laisse mourir. Le père Rodrigues, dans sa prison, doute bien sûr de sa foi. Mais comment pourrait-il en être autrement, quand cette foi, cette confiance, est placée bien aléatoirement, dans un Être extérieur à l’humanité et à soi-même ?

« Elôï, Elôï, lama sabachtani ! Ces mots jaillirent dans sa mémoire avec l’image de la mer plombée. Elôï, Elôï, lama sabachtani ! Il était trois heures, cet après midi là et du haut de la croix, cette voix retentit jusqu’au ciel ténébreux. Le prêtre avait toujours cru que ces mots étaient une prière et non l’expression de la terreur devant le silence de Dieu. Dieu existait-il vraiment ? S’il n’existait pas, quelle dérision que les années de sa vie passées sur des mers sans limites à seul fin de venir semer sur cette île aride une graine menue ! Quelle dérision que la mort du borgne, exécuté tandis que chantait la cigale dans l’éclat du jour ! Quelle dérision que la vie de Garrpe, nageant à la poursuite du petit bateau des chrétiens ! »

Doute et ironie. Faut-il en rire, en pleurer ou seulement être en colère ? Des gens meurent au nom de Dieu. Des gens sont tués pour d’autres au nom de Dieu. Terriblement actuel, terriblement stupide. D’autant plus que les non-croyants ont l’air de bien se porter, de vivre et de mourir bien après une vie bonne, sans qu’un principe extérieur à eux-mêmes n’ait façonné leur destin et surtout sans qu’ils soient plus ou moins immoraux que les croyants.

Ce silence est, je pense, pour l’auteur, la preuve même de l’inexistence de Dieu et de l’infériorité même de la religion chrétienne, par rapport à d’autres formes de religiosité où les humains justement entrent en contact avec les divinités. Et c’est tout à fait logique et plein de bon sens que de penser qu’un Dieu qui ne se manifeste jamais, ni au travers des Hommes ni au travers de la Nature, n’existe tout simplement pas ! Et c’est ce qui est touchant et fort dans ce livre, c’est de sentir toutes les difficultés qu’a l’auteur pour trouver sa voie et sa voix : son roman n’est en fait absolument pas un plaidoyer pour le christianisme, mais un livre où le doute se heurte au bon sens.

« J’avais découvert mon unique thème à creuser durant toute ma vie. Et qu’était-ce ce thème ? C’était comment prendre mes distances d’un christianisme qui m’était proche. C’était comment retailler moi-même le costume occidental que ma mère m’avait fait enfiler et le changer en un vêtement japonais qui conviendrait bien à mon physique japonais. »
Shusaku Endo dans un essai autobiographique, L’angoisse de l’étranger

(Attention Spoiler !).
Le silence de Dieu est rompu quand Rodrigues, convaincu par Ferreira et Inoue, accepte d’apostasier à son tour sa foi.

« La raison pour laquelle j’ai apostasié [dit Ferreira] ? Êtes-vous prêt à m’entendre ? Écoutez ! Je fus enfermé ici, percevant les voix de ces êtres pour lesquels Dieu ne faisait rien. Dieu ne fit pas le moindre geste. »

C’est ce qui est demandé aux chrétiens japonais pour sauver leur peau : de piétiner une image du Christ, l’efumi. C’est ce que fait à mainte fois le traître Khijiro pour échapper à la torture. Pour les samouraïs, cette cérémonie n’est qu’une affaire sans grande conséquence, un geste de bonne volonté pour ne pas attiser la division dans la société, un geste de façade pour faire bonne mesure face à l’autorité bouddhique. Les chrétiens japonais sont soumis à l’apostasie, sinon c’est la mort, mais ensuite, ils sont libres de leurs croyances : c’est pour cela qu’il a toujours des chrétiens au Japon.
Rodrigues, comme Ferreira, apostasie donc, et ne meurt pas comme son compagnon Garrpe ou d’autres prêtres, en martyr. Et c’est au moment où il pose le pied sur l’efumi que le Christ lui parle enfin :

« Il lève le pied. Une douleur sourde, écrasante, le pénètre. Ce n’est pas là une simple formalité. Il va piétiner ce qu’il a considéré comme la beauté dans sa vie, comme la pureté, ce en quoi il a mis tous les idéaux et les rêves de l’homme. Comme son pied lui fait mal ! Alors, le Christ de bronze lui parle : « Piétinez ! Piétinez ! Mieux que personne je sais la douleur qui traverse votre pied. Piétinez ! C’est pour être foulé aux pieds des hommes que je suis venu en ce monde. C’est pour partager la souffrance des hommes que j’ai porté ma croix. »

Le livre de Shusaku Endo n’est donc pas une ode, mais bien plutôt une observation très lucide d’une rencontre conflictuelle entre l’Orient et l’Occident. Ce serait plutôt une ode à la voie du milieu et une critique de l’idée même de Vérité et d’universalité. C’est un livre à lire de nos jours, pour se rappeler que les guerres de religion ont depuis toujours fabriqué des martyrs qui croient que leurs propres morts vont racheter les péchés du monde, alors qu’elles ne font souvent que renforcer la souffrance des Hommes.

 

Bande Annonce du film de Scorcese qui semble plutôt fidèle à la trame de l’ouvrage.

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3 commentaires sur “Silence de Shusaku Endo : Dieu est-il mort ou bien Dieu n’existe-t-il pas ?

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  1. Oh, tu en parles vraiment super bien, ça donne envie ! Après, je suis athée, pas religieuse, donc je ne sais pas trop quel sera mon rapport avec ce livre. (bon, ok, anciennement catholique)

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