Michel Serres – un témoignage tout personnel

Michel Serres nous a quittés samedi dernier et les hommages pleuvent. Cela fait du bien de se dire que la philosophie est (enfin ?) considérée comme une discipline nécessaire pour préparer l’avenir, ce qui était l’idée majeure de Michel Serres. C’est aussi agréable de se dire que l’on vit dans un pays où la plupart des grands médias font leur Une sur la disparition d’un philosophe ! Je me dis que tout n’est pas (forcément) perdu.
Je voudrais apporter ma toute petite pierre à l’édifice de ces hommages en racontant mon lien avec Michel Serres. Parce que comme pour beaucoup, il a eu une influence importante dans ma vie. Pas simplement par le fait que j’ai travaillé quelques mois pour le Centre Michel Serres de Nantes. Mais surtout parce que j’ai eu la grande chance de suivre ses cours à La Sorbonne.

C’était au début des années 90 ! Je sortais de deux années de classes préparatoires à l’École Normale Supérieure où ma passion de l’histoire avait été sérieusement ébranlée par celle de la philosophie. Déjà, au Lycée, j’avais eu le coup de foudre pour cette discipline et j’avais adoré ne pas avoir à choisir en classe prépa. J’avais pourtant décidé de préparer le concours de l’ENS en Histoire et comme je n’étais pas entrée dans la prestigieuse École (peut-être en raison d’une question de classe sociale : banlieusarde et fille d’employés, je n’avais pas tous les codes de mes camarades plus privilégiés de la capitale et surtout j’avais 3 heures de transport par jour pour me rendre au Lycée Monet dans le 13e arrondissement !) je suis retournée à l’Université. Et aussi à l’École du Louvre en même temps, j’avais peur de m’ennuyer ! Mes deux années de prépa m’avaient donné une équivalence pour un DEUG et je pouvais choisir n’importe quelle discipline enseignée en classe prépa : je pouvais donc aussi bien faire une Licence d’histoire, que de géo, que de lettres, que de philo, que d’anglais ou d’allemand. Mon cœur balançait, lourdement, entre l’histoire et la philosophie, mais mon raisonnement fut le suivant : ma passion d’enfant avait été l’histoire et en particulier le Moyen Âge, je me devais d’aller au bout de cette passion, et je pouvais toujours faire de la philosophie dans mon coin. Je me suis donc inscrite en Licence d’histoire et aussi en premier cycle d’histoire de l’art à l’École du Louvre. J’ai eu le bonheur de passer mes journées entre le Quartier latin et le Louvre, je marchais le long des berges pour aller d’un endroit à l’autre pour suivre mes cours. Faire ses études à Paris est tout de même un luxe que j’ai totalement su apprécier !

En Licence, on peut choisir ses matières : je misais tout sur le Moyen Âge, la paléographie, le latin médiéval et un peu d’histoire moderne. Mais dans le programme j’ai vu un cours qui m’a sauté tout de suite aux yeux : Michel Serres proposait un enseignement sur l’histoire des sciences. Le philosophe que nous pleurons aujourd’hui était beaucoup moins connu alors, mais il commençait à avoir une certaine audience, et il venait de faire paraître son Contrat Naturel en 1990 que j’avais lu, et le Tiers Instruit en 1991. Ces livres avaient eu un certain retentissement, et je savais que Michel Serres proposait des passerelles entre les disciplines du savoir, trop cloisonnées. Je m’étais dit qu’un philosophe, scientifique, historien, cela ne pouvait que me plaire, puisque j’étais moi-même dans une lutte intérieure entre deux passions intellectuelles. Il était la preuve que l’on pouvait faire vivre un savoir qui n’était pas seulement représenté par tel ou tel professeur, comme je l’avais vécu dans le système scolaire français. L’idée n’était pas tant de faire revivre un impossible encyclopédisme d’accumulation des richesses théoriques, mais bien de créer une pensée complète qui se nourrisse de plusieurs champs du savoir. C’était ce que Michel Serres représentait pour moi.

Je me suis donc inscrite à ses cours, qui, sans doute pour filtrer les étudiants les plus motivés, avaient lieu le samedi matin ! Sans doute aussi que le professeur Serres de Standford en Californie n’était pas libre en semaine. Et aussi, je l’ai compris lors du premier cours, parce que cet enseignement n’était pas réservé aux sorbonnards, mais qu’il était ouvert à un large public d’auditeurs qui se bousculaient dans les rangs du vénérable amphithéâtre Lefebvre de La Sorbonne. En effet, Michel Serres avait déjà une cour d’admirateurs, comme je le découvrais plus tard autour d’autres philosophes médiatiques, comme Michel Onfray que j’ai rencontré avec des élèves en 2012 à Caen.

Amphithéâtre Lefebvre de la Sorbonne (https://locations.univ-paris1.fr/amphi-levebvre/)

Je me suis donc levée tous les samedis durant une année scolaire, alors même que je suivais un double cursus la semaine, mais rien n’est trop beau pour le Savoir.
Nous étions une poignée d’étudiants et le cours se découpait en deux temps. Une première séance que l’on pourrait qualifier de travaux dirigés, était conduite par Nayla Farouki, professeure de philosophie en France et au Liban, acolyte de Michel Serres avec lequel elle a codirigé la collection « Dominos » chez Flammarion et qui a écrit, entre autres, un essai passionnant sur la Foi et la Raison. Nous étions rassemblés, au petit matin, au bas de l’amphithéâtre et nous travaillions ensemble sur des sujets d’histoire des sciences modernes et contemporaines. C’était étrange de se retrouver dans ce grand espace, assez froid même si le bois est partout présent, à quelques uns, à attendre la venue du professeur.

Puis, au bout de deux heures, la horde des auditeurs, souvent aux cheveux blanchis, débarquait et nous migrions docilement de l’autre côté de l’amphithéâtre, restant groupé pour bien faire corps étudiant face au professeur et au public.

Michel Serres était déjà vieux, en tout cas c’est comme cela qu’il apparaissait à mes yeux de jeune femme. J’ai revu des images de cette époque, il avait une soixantaine d’années, et sa chevelure toute blanche lui conférait une aura de sagesse que ses propos accentuaient. Comme beaucoup j’ai été tout de suite charmée par sa voix grave et son accent gascon. Il ponctuait ses cours par des anecdotes de son enfance ou de sa vie de marin, ce qui le rendait encore plus attachant. Je dois avoir, quelque part dans mon grenier, les notes de ses cours. Ses cours étaient tout autant des conférences : il nous parlait, nous les étudiants, mais il parlait également à son auditoire déjà fasciné.

A la fin de l’année scolaire, ayant obtenu ma Licence d’histoire, j’ai dû chercher un sujet pour ma maîtrise. En fait je voulais la faire avec Michel Serres et Nayla Farouki, sur la philosophie et l’histoire des sciences, mais ce qui me gênait c’était qu’ils ne travaillaient que sur les époques les plus récentes, à partir de la Renaissance. Je voulais aller au bout de ma passion médiévale et finalement, Michel Serres m’a poussé à rencontrer un professeur d’histoire des techniques médiévales, Paul Benoît, qui était également professeur à La Sorbonne. C’est donc avec ce dernier que j’ai commencé mes travaux de recherches en histoire.

Mais au-delà de ces questions purement intellectuelles, Michel Serres a eu une influence plus pragmatique dans ma vie : ce sont des exemples de la façon dont un jeune esprit peut être influencé par la parole d’un plus ancien. Cela m’a toujours fait penser que 1° un enseignant est avant tout un exemple ; comme les philosophes de l’antiquité, il doit pouvoir incarner ce qu’il dit ; 2° il vaut mieux, quand on est jeune, être influencé par un philosophe vivant que par une star de la télé-réalité : je me dis de plus en plus que j’ai de la chance d’être née dans les années 70 ; 3° la sagesse naît de ce que l’on vit et que nous sommes tous les maîtres de nos vies et de nos choix.

Ainsi, lors d’un de ses cours, Michel Serres a affirmé que l’un de ses secrets pour garder un esprit agile (et la fin de sa vie nous prouve que son secret était réellement miraculeux) était de lire tous les jours une ou plusieurs pages d’un ouvrage qu’il considérait comme difficile. Je me suis dit alors que je pouvais facilement appliquer cette pratique, d’autant plus que même si à l’époque la vieillesse était encore loin de moi (moins aujourd’hui), j’ai pourtant toujours eu une peur bleue de perdre mes facultés cognitives. Marcher avec une canne pourquoi pas, mais perdre la boule, non merci. En fait, ce que me (nous) disait Michel Serres ici c’était qu’il faut continuer à apprendre, toute sa vie. C’est ce que je tente de faire.

L’autre de ses influences directe est que lors d’un autre cours, c’était sur la question du Temps, il nous avoua que cela faisait des années qu’il ne portait plus de montre. Il trouvait, disait-il, que c’était un objet qui nous rendait esclaves du temps, de l’accélération de nos vies. Bref, qu’il fallait mieux apprendre à s’en passer. Ces affirmations ont retenti en moi comme une évidence : j’ai appliqué à la lettre sa recommandation et depuis ce jour je ne porte plus de montre. Je suis même totalement allergique à cet objet qui, s’il me prend l’envie d’en mettre une à mon poignet par quelque coquetterie, m’horripile l’épiderme au bout de quelques minutes ; je ne sens plus que lui, et je n’ai qu’une envie c’est de l’enlever. Donc, depuis plus de 25 ans, je ne porte pas de montre et mes proches savent qu’il ne sert à rien de m’en offrir. Bien avant l’arrivée des portables, je me suis rendu compte rapidement que si j’avais besoin de savoir quelle heure il était, il y avait de nombreuses horloges un peu partout, et surtout que si j’étais pressée, je pouvais toujours demander l’heure à quelqu’un dans la rue. Cette pratique, malheureusement, est totalement perdue. Une des révolutions de « Petite Poucette ».

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Un commentaire sur “Michel Serres – un témoignage tout personnel

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  1. C’est intéressant, ton parcours ! Michel Serres est quelqu’un que je connais très peu (trop jeune ?), donc si t’as un ouvrage à conseiller de lui pour débuter, je suis preneuse. (pas trop dur, c’est quand même de la philosophie TT)

    C’est marrant ce que tu racontes avec la montre car je ne me vois pas du tout sans connaître l’heure ! Ayant un rythme plutôt lent, je n’ai aucune conscience du temps, et dans cette société, c’est très angoissant… au point d’en devenir obsédée ! Il faut que je sache où j’en suis dans ma journée. Malédiction des jeunes générations, je ne sais pas… Tout le monde n’est pas comme moi non plus.

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