Jardin Zen -Première Partie

Je publie ici le texte, en plusieurs parties, de la conférence que j’ai faite lors du festival de la philosophie Les Rencontres de Sophie à Nantes en février 2020. Le thème de cette année était « Habiter la Nature ». Je suis intervenue dans le cadre de l’ABCdaire pour présenter une interprétation du Jardin Zen en regard de l’ouvrage de Clément Rosset, l’Anti-Nature.

Tout a brûlé 


Heureusement les fleurs 


Avaient achevé de fleurir
(Hokushi)

Introduction

Le jardin japonais ou jardin zen n’est pas un jardin comme les autres. La nature y est domestiquée et esthétisée non pas comme en Occident pour le plaisir de la promenade ou bien l’utilité alimentaire voire gastronomique du potager, mais pour y être le socle d’une pratique philosophique ancestrale, celle de la voie du vide. Le jardin japonais est l’un des nombreux éléments de l’art zen (calligraphie, art floral, cérémonie du thé, arts martiaux) qui ont pour fonction d’être des supports à des exercices spirituels, ceux de la méditation bouddhiste. Leur beauté étrange, asymétrique alors que le jardin à la française chante la symétrie au-delà du naturel, et minérale quand les jardins à l’anglaise donnent libre cours aux foisonnements végétaux et floraux, nous interroge le rapport entre l’humain et la nature. Les rochers, le gravier ou les arbres taillés à l’extrême sont-ils des objets naturels ou des artifices symbolisant une nature emplie de la conscience humaine ? Car le jardin zen est un paradoxe, c’est un miroir de l’esprit humain dont l’objectif est de précipiter le satori (l’Éveil) qui est la conscience pure et attentive de la Réalité. Le paradoxe est au cœur de la philosophie zen, en particulier dans les kôan, ces apories sous forme de dialogues entre le maître et le disciple souvent fondées sur des éléments naturels. Le jardin zen est un kôan vivant.

HISTOIRE DU ZEN

Le zen ou chan en chinois, est une branche du bouddhisme qui a su s’adapter aux cultures extrêmes orientales.

Le bouddhisme est né au nord de l’Inde vers le Ve siècle avant notre ère. On compte aujourd’hui près de 500 millions de pratiquants bouddhistes, en Asie en très grande majorité. Cette spiritualité ne rentre pas dans nos cases occidentales très dualistes : à la question « le bouddhisme est-il une philosophie ou une religion ? » on a pendant longtemps tenté de prouver que c’était l’une ou l’autre, et de préférence, dans notre civilisation plutôt déchristianisée, plutôt une philosophie. Mais en fait le bouddhisme est les deux à la fois, et ce sans aucune contradiction. Cette contradiction que l’on ne sait résoudre en Occident nous vient du Moyen Age, où la théologie a pris le pas sur la philosophie, cette dernière devenant la servante de la première. On a séparé deux notions qui, dans l’Antiquité, n’étaient pas séparées et ne le sont pas en Orient. Le bouddhisme est une religion car il exige des actes de foi ; il est également une philosophie car il est fondé non pas sur des textes révélés mais bien sur un corpus théorique puissant et commenté depuis des siècles.


La force du bouddhisme est sa grande capacité à s’adapter aux cultures qui s’ouvrent à lui. N’étant pas fondé sur un Absolu qui dicterait une vérité et un sacré, il est malléable sans pour autant perdre sa substantifique essence. Le bouddhisme a donc pris différentes formes, qu’il soit lamaïste au Tibet, bouddhisme des forêts dans les régions d’Asie du Sud en lien avec le Theravada, bouddhisme de la Terre Pure d’Amitaba en Chine, puis le chan en chinois et le zen en japonais.

Selon l’histoire officielle du chan/zen c’est Bodhidarma, le fils d’un prince indien, qui aurait apporté la doctrine Zen en Chine. Le chan/zen se présente comme une école remontant au Bouddha historique par une lignée de maîtres ininterrompue. La scène fondatrice du Zen repose une un épisode de la vie du Bouddha où celui-ci fait tourner une fleur dans sa main et où seul son disciple Mahakasyapa comprend la signification de ce geste et sourit. A cette occasion le Bouddha lui aurait transmis sa Loi, le shobogenzo (le trésor de l’œil de la vraie loi) selon l’expression Chino-japonaise, faisant de lui le patriarche de l’école zen. Pourtant, il n’existe aucune trace d’une tradition chan/zen en Inde, qui apparaît en Chine aux alentours des VIIe-VIIIe siècle.
Au-delà du mythe, ce sont les prêches de Houei-neng (Eno en japonais) qui à la fin du VIIe siècle attestent d’une culture bouddhique originale en Chine. Il est considéré comme le 6e patriarche depuis Boddhidarma et l’école chan/zen sera l’une des seules écoles bouddhiques à survivre à la grande persécution anti-bouddhiste en Chine au milieu du XIe siècle. Il existera jusqu’à 5 écoles chan/zen mais deux seules se perpétueront jusqu’à nous : le Lin-si (Rinzaï en japonais) et le Ts’ao-tung (Sôtô en japonais) marquées par un clivage autour d’une nouvelle forme de médiation : la méditation sur les « cas », les kôan.
Le Zen est la forme japonaise du Chan chinois. Zen est le terme abrégé de Zenna, transcription du terme chinois Chan-na, lui-même transcrit du sanskrit Dhyana qui désigne la méditation qui unit dhyana (la concentration) et prajna la sagesse. Bien que la pratique du dhyana en général existe dans la plupart des écoles bouddhistes, cette école s’est faite une spécialité d’une forme particulière de méditation qui n’est pas progressive (comme par exemple dans les écoles tibétaines) mais qui va directement à l’essentiel, c’est-à-dire l’expérience directe de l’Éveil tel qu’on le décrit dans le Mahayana, le Grand véhicule.


Le Zen s’est développé en plusieurs phases au Japon à partir du VIIIe siècle, mais c’est vraiment au XIIe siècle, au début de l’ère de Kamakura, que le bouddhisme zen fleurit au pays des samouraïs. Deux maîtres vont introduire les deux grandes écoles chan : Eisai diffuse l’enseignement de l’école Rinzai et Dogen fonde le zen Sôtô au début du XIIIe siècle.
Prolongation du Chan chinois, le Zen en a préservé la vitalité et la transmission authentique. Il n’en est pas moins l’expression japonaise de son modèle chinois. Son implantation au Japon correspond à une époque de grands bouleversements politiques : le clan des guerriers Minamoto prend le pouvoir en 1185 et l’avènement du premier shogun Minamoto no Yoshitomo marque le début de l’ère de Kamakura. C’est l’intérêt des samouraïs et des shogoun pour la discipline rigoureuse du Zen qui va favoriser le développement de cette école.
L’intérêt du Zen pour le domaine pratique, l’action et l’accomplissement précis des tâches quotidiennes va fortement marquer l’éthique des samouraïs japonais, qui partagent avec le Zen ce souci de présence dans l’action et de la proximité avec la mort. La notion de « mu » (non-pensée, néant) leur sera d’un grand secours dans l’art des armes.
Le Zen va pareillement influencer profondément l’art et la littérature japonaises, qu’il considère comme des voies d’accès à l’Éveil ou des moyens d’expression privilégiés de l’ainsité du Bouddha. La liste des arts touchés par le Zen est longue : calligraphie, poésie (les haïku), céramique, théâtre nô, arrangement floral (ikebana), la cérémonie du thé (cha-no-yu), l’art du sabre (kendô) et donc bien sûr l’art des jardins.

A SUIVRE…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :