Il existe des librairies qui ne sont pas seulement des commerces, mais des territoires. Des lieux où l’on ne vient pas chercher un livre précis, mais où l’on accepte de se perdre, de flâner, de fouiller, de tomber par hasard sur ce qui nous attendait sans que nous le sachions encore. À Nantes, Vent d’Ouest fut de celles-là : une librairie en pente, en étages et en résistance, discrète en façade mais infinie à l’intérieur. Voici le souvenir d’un lieu qui pensait, classait mal, dérangeait bien — et qui, pour cette raison même, n’a pas survécu.
Librairies à nantes
La bonne ville de Nantes compte trois librairies indépendantes, trois institutions culturelles bien implantées. Les librairies Coiffard et Durance ont pignon sur rue, avec de beaux magasins aux façades bourgeoises, aux rayonnages abondants et aux atmosphères feutrées. Mais ce n’est pas de ces deux-là que je voudrais parler.
Mon cœur de dévoreuse de livres va plutôt à la librairie un peu plus libertaire, anarchiste et tellement plus vivante des hauteurs de la ville : Vent d’Ouest.
Contrairement à Coiffard, installée dans un quartier plutôt chic en face du fameux passage Pommeraye, contrairement à Durance, près de la place du Commerce, centre de gravité de la vie quotidienne de la ville, Vent d’Ouest est implantée aux abords de l’indescriptible Tour Bretagne, la Tour Montparnasse nantaise, dans un quartier dynamique mais où les commerces environnants sont plutôt des franchises de prêt-à-porter !
Contrairement à Coiffard et à Durance, dont les façades aux dorures et aux linteaux de bois sombres donnent un cachet certain et surtout une identité rapidement comprise par le chaland, Vent d’Ouest est une librairie qui se fond dans la masse des commerces. Blanc et bleu, comme une voile de navire, son nom virevolte sur un store daté qui protège de la lumière les livres précieux à l’intérieur, mais qui empêche aussi de remarquer la devanture. Ajoutez à cela des portants remplis de cartes de vœux, de cartes postales : vous pouvez passer des dizaines de fois devant la librairie, essoufflé que vous êtes d’avoir escaladé les escaliers de la rue de l’Échelle, sans remarquer cette caverne d’Ali Baba.
D’autant plus que vous serez certainement attiré, parfum d’enfance, par le manège qui trône ad vitam au milieu de la petite place du Bon Pasteur. De même, si vous êtes parti de la place Royale en remontant l’impétueuse rue de la Contrescarpe, vous arriverez sans doute à bout de forces à son extrémité haute, où justement se trouve Vent d’Ouest. Mais rien que pour le plaisir du nom de cette rue, Contrescarpe, je ne me lasse pas d’en assaillir les pavés, même sous les chaleurs les plus torrides de l’été. La contrescarpe est le talus extérieur d’une fortification, ce qui ajoute au romantisme de cette rue un soupçon d’histoire surannée.
C’est pour tout cela que j’ai mis longtemps avant d’entrer dans cette librairie, dont j’entendais parler par beaucoup de personnes et que, dans mes premières découvertes de Nantes, je n’avais pas repérée !

Un repaire de pirates
Et puis finalement, j’ai poussé la porte et là, j’ai retrouvé avec délices la quintessence d’une librairie : des rayonnages foisonnants. Dans le hall d’entrée, pourtant, rien que de très classique. Une large table en bois portant les nouveautés, les best-sellers, la littérature du tout-venant. De chaque côté, des bibliothèques permettent de trouver son bonheur si l’on ne cherche pas à suivre la mode. Contre la vitrine se trouve la caisse où l’on peut papoter avec les propriétaires sur les aléas de la littérature.
Mais le vrai secret de Vent d’Ouest n’est pas là, oh que non. Le vrai secret, ce sont les étages et le sous-sol qui renferment l’anarchie. Pour ma part, c’est surtout au premier étage (en fait plutôt un entresol, car l’architecture du bâtiment est assez alambiquée) que j’ai trouvé ma joie. Dans une grande salle très peu éclairée, vous trouvez d’immenses étagères totalement submergées par les livres, qui, dans cette section, sont en lien avec la philosophie, l’histoire, les sciences sociales en général.
C’est un véritable capharnaüm de plaisir livresque, qui m’a fait penser, quand j’y suis entrée pour la première fois, aux stocks dantesques des PUF à Paris. Si vous cherchez quelque chose de précis, un seul mot : bonne chance ! Le plus simple est de déambuler entre les étroites allées laissées vacantes pour les humains et de soulever les livres, regarder les tranches, tirer, pousser, bref flâner au milieu des livres.
Cet étage est un repaire et un repère : des pirates savants y ont planqué leurs trésors et c’est à vous, aventurier du savoir, d’y retrouver la marque qui ouvrira Sésame. Le sous-sol est le règne des polars et autres romans fantastiques. Tout en haut, c’est le domaine des beaux livres, des arts, des sciences. Signe qui ne trompe pas : même les escaliers, pourtant fort étroits, sont utilisés pour ranger des revues et des petits livres. Toute la place est occupée.
Ce qui marque dans cet endroit, en particulier dans les étages, c’est le peu de luminosité, remplacée par les livres. Il y a presque une impression d’étouffement ici, de plafond bas, de sanctuaire sacré, comme un naos dans un temple égyptien.

Nécrologie
La librairie Vent d’Ouest était également celle qui tenait le coin des livres au Lieu Unique, espace culturel bien connu des Nantais où se déroulent toutes sortes d’événements, expositions, concerts, etc. L’espace était encagé, mais on y retrouvait l’esprit libre de la librairie du centre-ville. Les choix des libraires étaient clairement politiques, avec des ouvrages sur l’écologie, le féminisme, l’art. Malheureusement, ce corner a été fermé en 2019.
Et très malheureusement, cet article est en fait une nécrologie, car la librairie Vent d’Ouest, elle aussi, a subi les affres de la concurrence capitaliste et a fermé en 2023. Les commandes publiques de l’Université de Nantes (peu connue pour sa qualité universitaire et donc aussi pour son soutien aux commerces indépendants) ont fait défaut et ont plombé les comptes de la petite librairie nantaise. Encore une fois, c’est le stock et le parti pris engagé qui ont eu raison de cette institution locale.
La fermeture de Vent d’Ouest n’est pas seulement celle d’une librairie de plus dans une ville qui continue de consommer des livres comme on consomme des objets culturels neutres. C’est la disparition d’un lieu qui acceptait le désordre, la lenteur, l’engagement et la joie du hasard. Une librairie où l’on ne venait pas pour être guidé, mais pour chercher, et parfois ne rien trouver d’autre que soi-même, un peu déplacé, un peu réveillé.
Vent d’Ouest n’a pas perdu face au numérique, ni face à l’ignorance, mais face à une époque qui préfère les rayonnages lisses aux étagères insurgées. Elle laisse derrière elle une certitude mélancolique : quand les lieux qui pensent ferment, ce n’est jamais faute de lecteurs, mais faute de patience collective. Et il reste alors à faire ce que faisaient ses livres : résister, ailleurs, autrement, contre vents dominants.
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