Je suis tombée par hasard sur ce livre à la médiathèque de Malville : La Dame renard de Yangzse Choo. Bien sûr la couverture m’a attirée : on sait que dans la littérature contemporaine, venu des pays anglo-saxons, le travail de la maquette des livres devient un acte marketing majeur. De plus en plus de personnes achètent des livres PARCE qu’ils sont beaux, les couvertures sont chamarrées, les tranches des pages sont colorées : cela me fait penser à ces aristocrates du XIXe siècles qui achetaient des livres aux belles reliures de cuir brossé pour les disposer dans les bibliothèques de leurs résidences de campagne pour impressionner les visiteurs sans jamais ne les ouvrir pour les lire. Acheter un livre parce qu’il est beau et qu’il présente bien dans sa bibliothèque est une action que je ne comprends pas, du tout.
Est-ce seulement un beau livre ?
Donc même si j’ai été attirée par la couverture blanche, verte et dorée (d’ailleurs, avez vous remarqué que l’usage du doré est devenu récurrent dans les couvertures de ces livres contemporains ?) j’ai surtout été interpellée par le titre, La Dame renard. En fait, dans le choix d’un livre, c’est le titre qui est le premier appel vers la lecture. Puis ensuite, bien sûr, j’ai retourné l’ouvrage pour lire la 4e de couverture et j’ai été conquise. J’ai donc embarqué l’ouvrage, dans mon petit sac de course, à côté des 3 premiers romans graphiques d’Alison Bechdel que j’avais réservé depuis que j’ai lu avec plaisir son dernier ouvrage, Lessivée.

Une Dame renard, mythe ou réalité dans la Chine ancestrale ?
L’histoire de la Dame renard se passe en Chine du nord en 1908. C’est aussi ce contexte qui m’a intéressé car je n’ai pour l’instant pas tellement lu de livre qui se passent en Chine du nord au début du XXe siècle. L’exotisme est un autre moteur fantastique pour la curiosité des lecteurs et lectrices. C’est l’histoire d’une femme, belle et étrange, qui cherche à venger la mort de son enfant. Mais cette femme est en fait une renarde, un esprit-renard húlíjīng (狐狸精) en chinois, un être surnaturel qui est capable de se transformer en humain et de semer la zizanie parmi les hommes et les femmes par leur ruse mais surtout par leur charme incroyable. Neige, c’est le nom de la dame renard car elle est un renard blanc, est toute souffrance car son enfant a été tuée par des humains. Elle veut donc se venger en cherchant l’instagateur de ce meurtre, un photographe mandchou, Nikan Bektu. Sa traque la mène à être engagée dans une famille d’herboristes de la ville de Dalian, au service de la grand-mère. En parallèle de cette histoire, racontée par Neige à la première personne (on apprendra plus tard qu’elle tient un journal personnel), on suit la route de Bao, un vieux monsieur détective privé qui a été engagé par un restaurateur qui a trouvé un matin d’hiver une femme morte gelée devant sa porte. Petit à petit les routes des deux protagonistes vont se croiser, Bao comprennant qu’il est à la recherche de la dame renard mais aussi de deux de ses compagnons, deux renards métamorphes, Shiro et Kuro, qui sèment le trouble sur leurs passages. Mais Bao est aussi nostalgique de son enfance et de son amour perdu : la petite voisine qu’il n’a pas osé épouser pour ne pas déplaire à sa famille. Bref, ce roman est une galerie de portraits d’un autre monde, passé et ailleurs, où les codes sociaux et patriarcaux sont difficiles à renverser. C’est l’époque où en Chine les petites filles bien nées ont les pieds bandés pour être mariables un jour et où les garçons doivent, pour être dignes de leurs ascendants, faire une carrière ennuyeuse dans l’administration impériale. Mais c’est aussi un monde où la magie et les croyances populaires tissent un lien avec tout l’univers, où les humains, les animaux, les plantes forment encore une harmonie que la modernité n’a pas encore totalement brisé.
« Cependant, les humains sont particulièrement à cheval sur la distinction entre eux et ce qu’ils qualifient de bêtes. »
La magie au service d’une belle histoire
Ce que j’ai aimé dans ce livre c’est la découverte de ces traditions. L’autrice, Yangzse Choo est malésienne, elle a grandit avec ces contes traditionnels asiatiques qui racontent comment les animaux se transforment pour apporter bonheur ou malheur aux humains qui, visiblement, n’ont vraiment rien compris à la nature. L’histoire de la Dame renard est nostalgique mais finalement douce et belle, comme le sont ces animaux qui, ici en Occident, sont encore considérés comme des nuisibles. L’autrice a écrit en anglais et la traduction, par Félix Huet, est de qualité. On glisse langoureusement dans l’histoire avec une pointe d’empathie pour Neige qui comprend finalement que la vengeance ne lui apporte pas tout l’apaisement qu’elle espérait. Puis on se passionne pour les personnages, en particulier pour Bao qui, au soir de son existence, n’a pas perdu l’amour qu’il portait pour Tagtaa, son amie d’enfance : le destin (ou les renards) ne va-t-il pas lui permettre de la retrouver ? Mais ce sont surtout les deux renards, Shiro et Kuro qui fascinent car l’autrice sait distiller, au fil des pages, des informations sur leurs pouvoirs, leurs quêtes et leurs liens avec Neige. Cette dernière, en tant que femme-renard, pose un regard critique sur cette société où les femmes-humaines sont bridées, au sens symbolique comme physique, où les épouses légitimes doivent donner des enfants aux maris qui, s’ils ne sont pas satisfaits, peuvent s’octroyer plusieurs concubines qui vivent enfermées dans des cages dorées.
« La façon qu’ont les gens d’enfermer leurs filles, mais pas leurs fils, m’a toujours stupéfaite. S’ils cloîtraient aussi les jeunes hommes, il y aurait bien moins de problèmes. »
Au final, j’ai passé un très bon moment en compagnie de ces personnages délicats et dans ce monde disparut. La fantasy n’est pas pregnante dans ce roman historique mais on sens les fibres de la magie se tisser dans les vies des personnages. Cette magie qui fait que certains d’entre nous savent voir au-delà des apparences de la matière et de la raison et qui manque cruellement ces temps-ci.
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