Petite philosophie de l’ennui-Lars Svendsen

Il y a quelques semaines, chez le bouquiniste, je suis tombée sur un titre très accrocheur : la Petite Philosophie de l’ennui de Lars Fr. H. Svendsen, édition Fayard, 1999. En lisant ce titre, noir sur une couverture orange, je me suis dit « chouette ! un livre qui va certainement me passionner ! », ce qui est un peu contradictoire pour ce titre. Mais en fait j’étais déjà dans le sujet… je vais vous expliquer pourquoi.

Svendsen nous propose d’étudier l’ennui. Ah ! Ce grand ou gros mot qui fait la joie des mes lectures de Schopenhauer à Cioran en passant par Pessoa. Il commence par une analyse historique et plutôt fine de l’idée d’ennui. Selon lui, elle est récente et serait née avec le romantisme. C’est là, que finalement pour notre malheur post-moderne, est née l’étrange idée d’individu. Elle avait déjà été bien lancée par les Lumières avec la notion de sujet. Le soucis du romantisme et de l’individualisme tel que nous le vivons aujourd’hui, c’est que pour être un individu il faut à tout prix se démarquer, être autre que les Autres, faire plus, plus haut, plus vite, mieux… en somme courir frénétiquement au devant du monde, de la vie et du temps dans l’espoir facétieux d’avoir un jour « son quart d’heure de gloire ». Nous voulons tous une vie originale et donc faire des expériences de plus en plus fortes, nouvelles et extraordinaires. Mais cette utopie a des limites parce que l’on ne peut pas trouver une nouvelle dose d’adrénaline tous les jours, et quand on les atteint, c’est l’ennui.

Il y a deux sortes d’ennui d’après l’auteur. L’ennui de situation (ex : on attend chez le dentiste) et l’ennui profond, existentiel, celui que nous décrivent Cioran et Pessoa. Tout le monde connaît le premier, il fait partie de la vie, et on déplore même que nos enfants ne le subissent pas plus souvent, car il provoque également la créativité et l’imagination. Mais nos contemporains se plaignent de plus en plus du second. Ceci est fort étrange, car l’histoire nous en parle comme d’une maladie rare, c’est l’acédie des moines ou les insomnies de Cioran. Mais ce ne saurait être une épidémie de masse. Pourtant, il fait chic de nos jours de s’ennuyer. Voyez Beigbedder et sa bande de connards qui osent signer un manifeste pour la prostitution : voilà typiquement le signe de cet ennui Bo-Bo des beaux quartiers parisiens qui, à mon sens, n’a rien à voir avec l’arrêt total de la vie que l’on peut ressentir quand on est frappé par l’ennui. Qui d’ailleurs oserait comparer Pessoa et ses plumitifs actuels ?

Nous cherchons sans cesse la nouveauté en espérant échapper au quotidien et à la répétition. Mais la vie est justement cela nous dit Svendsen. Faut-il transgresser, dépasser l’ennui ? C’est ce que nous tentons dans cette société hyper-moderne. Mais où cela nous conduit-il ? En tout cas pas aux affres du nihilisme tel qu’il a été décrit par les auteurs russes ou par Nietzsche, mais bien plutôt à un culte de l’individu que Miguel Benasayag dénonce dans son livre le Mythe de l’Individu. Nous sommes envahis par l’immanence misérable et prosaïque en rêvant de transcendance glorieuse et magnifique. Mais comme tout le monde partage le même rêve, il est devenu à son tour vulgaire. Tout le monde à lu Nietzsche, c’est là le drame, et nous espérons tous être le Surhomme en tentant de cacher cette ambition très politiquement correcte à notre voisin de palier.

Dans la suite du livre, l’auteur illustre son analyse à l’aide d’exemples littéraires ou artistiques de l’ennui. Il fait alors l’analyse d’American Psycho de Brett Easton Ellis ou du film Cash. Il cite Beckett et Warhol dans la quête ratée ou réussie de l’individualisme.

La troisième partie est bien plus intéressante (tiens tiens : selon l’auteur, nous divisons notre expérience du monde en deux polarité : est-ce que c’est intéressant ou ennuyeux ?) : il propose une phénoménologie de l’ennui. Je n’aime pas ce mot fourre-tout car on ne sait jamais vraiment à quoi il fait référence. Ici il s’agit d’une analyse de Heidegger en particulier de son opuscule sur Qu’est-ce que la métaphysique ? Le Dasein, l’être-au-monde, est coloré par nos tonalités affectives (Stimmung), comme l’ennui ou l’angoisse, qui ouvrent ou ferment notre perspective sur le monde. C’est par ces tonalités affectives, bien plus personnelles que les sentiments, que nous entrons en rapport avec le monde. Quand nous sommes joyeux, le monde nous semble magnifique ; quand nous sommes triste le monde est voilé, ennuyeux, fade. Le monde est ma subjectivité. L’ennui est une émotion très intense qui colore de façon irrémédiable notre expérience du monde. C’est notre être-au-monde quand il est profond. L’ennui est aussi une expérience du temps : c’est un déséquilibre entre le temps des choses et le temps dans lequel on les rencontre. Un exemple : parfois, quand on a passé une bonne soirée, en bonne compagnie, autour d’une bonne table, on rentre chez soi et on se dit que finalement on s’est ennuyé. On a cru remplir sa vie et le temps, mais en fait on se trouve face au vide total du temps mondain et des activités superficielles. Que faire alors pour dépasser cet ennui ? Il faut aller vers l’instant pour oublier le temps quotidien.

« Chez Heidegger, instant et parousie coïncident ; pour lui, la finalité réside dans un état d’éveil par rapport à un en-soi. L’état de veille où la notion de temps est l’instant (kairos) et le non temps de l’horloge (kronos) se définit en tant que propre de la chose. Le kairos est là à la krisis, à la décision ou la détermination de se détourner de kronos pour se diriger vers kairos. La parousie trouve son expression le plus pure dans une expérience de l’être en tant que temporalité originaire dans l’instant, où l’être-au-monde choisit ses possibilités propres. » p. 170 J’ai cité cet extrait car pour moi ces phrases me renvoient inévitablement à ce que je peux savoir de philosophie bouddhiste. Parousie (Illumination), Eveil, Instant, Etre-au-monde (Ego).

Pour Lars Svendsen, l’ennui et l’angoisse ont cette particularité d’être des chemins d’accès à la connaissance de soi, à la conscience de soi. En effet, nous sommes seuls face à nous mêmes dans ces moments là. C’est aussi certainement pourquoi beaucoup de nos contemporains ont une sainte horreur non seulement de la solitude mais également de l’inactivité. De l’ennui naît la philosophie. « L’ennui surgit du fait d’être englouti dans les choses du quotidien.» : le Dasein se fige alors dans le monde et oublie que tout est mouvement.

Mais pour l’auteur, Heidegger se trompe quand il pense que l’on peut dépasser l’ennui et l’angoisse par le Dasein. Selon lui, et c’est sa dernière partie, il faut au contraire faire l’expérience de l’ennui et également des exercices de vie, comme des recettes, pour apprivoiser l’ennui. La lenteur selon Kundera, la distanciation, l’oisiveté, l’expérience esthétique de Schopenhauer, le sommeil, l’autoréflexion et la solitude sont autant d’expériences tenter chasser l’ennui. Mais ce ne seront que de petites touches, très éphémères car au final, il est bien le grand maître de nos vies.

Une dernière citation qui me plaît beaucoup (page 223) : « Une source de l’ennui profond est que nous exigeons des majuscules quant il faudrait se contenter de minuscules. »

L’ennui nous terrasse, et quand on lit le Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa, on sait à quel point il peut être esthétique mais aussi malveillant. Nous cherchons l’exceptionnel dans nos vies si plates et parfois nous y parvenons. Pourtant il est impossible de se défaire de cette ennui existentiel quand une fois il vous a touché. Alors peut-être qu’il faut laisser pisser tout cela et tenter de voir les petits bonheurs des instants les uns après les autres et laisser fleurir notre expérience pour oublier dans cet instant la sensation de manque global de sens de la totalité de notre vie.

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