Les Temps Hypermodernes – Gilles Lipovetsky

C’est dans la bibliothèque de mon frère que j’ai trouvé cet ouvrage publié chez Grasset en 2004. Il m’en a tant chanté les louanges, que j’ai fini par mettre le nez dedans, et je ne l’ai pas regretté.

L’Hypermodernité est ce qui advient après la Post-modernité, née elle-même de la modernité des Lumières. La Post-modernité est une notion avant tout temporelle qui se défait de l’Absolu de l’histoire, de l’idée d’un Progrès historique salvateur pour se concentrer sur le Présent éphémère et précaire. Le Futur des lendemains qui chantent n’est plus l’espoir, seul le Présent social de l’ici et maintenant compte. Mais cette époque est révolue pour Lipovetsky, car le « post » est un désenchantement et aujourd’hui tout est « hyper ». Nous sommes à l’époque de l’hypercapitalisme, de l’hypermarché, de l’hyper individualisme, de l’hypertexte… la modernité devient superlative.

Le caractère majeur de cette hyper-modernité est l’individualisme élevé au rang de religion. L’individu, et surtout l’individu autonome, est le seul Etre qui puisse encore exister dans cette société. Ce sacre est une conséquences directe de la mise ne pratique de la philosophie des Lumières et de la naissance du sujet. Mais le souci est qu’aujourd’hui, dans cette hyper-mondernité, l’individu n’est pas aussi libre que l’utopie le rêvait : il est totalement pris dans les filets de l’efficacité de la technique et de la puissance libérale des marchés. L’individu est un être technologique et consommateur. Il n’est rien d’autre. On est dans une fuite en avant, un « toujours plus » sans limite, puisque toutes celles inventées par l’humanité pré-moderne et moderne, telle que la famille, les classes sociales, la religion, ont volé en éclat.

L’analyse de Lipovetsky est glaçante de réalité : « Dans l’univers fonctionnel de la technique s’accroissent les comportements dysfonctionnels. L’hyperindividualisme ne coïncide pas seulement avec l’intériorisation du modèle de l’homo œconomicus poursuivant la maximisation de ses intérêts propres dans la plupart des sphères de la vie (école, sexualité, procréation, religion, politique, syndicalisme) mais aussi avec la destructuration des anciennes formes de régulations sociales des comportements, avec une marée montante de pathologies, troubles et excès de comportements. Par ses opérations de normalisation technicienne et de déliaison sociale, l’âge hypermoderne fabrique dans le même mouvement de l’ordre et du désordre, de l’indépendance et de la dépendance subjective, de la mesure et de la démesure. » p. 77

Dans cette nouvelle société, la nôtre, l’avenir est inquiétant et le présent devient central dans nos vie car nous manquons de temps puisqu’il faut aller toujours plus vite. Le passé doit être intégré à nos logiques modernes et servir nos intérêts économiques, de consommations ou de développement personnel. Un exemple : le passé devient une valeur refuge dans les supermarchés où l’on se jette avec avidité sur les produits « de notre enfance » ou  » de nos régions » en croyant acheter une assurance-vie de qualité en même temps qu’un doux parfum de madeleine de Proust. Le présent ici choyé n’est pas le présent d’un ici et maintenant apaisé comme pourrait le défendre certaines sagesses, mais c’est le présent hédoniste du toujours plus entre plaisirs et consommation. C’est aussi, plus récemment, le présent hystérique de notre société hypertechnologique, d’immédiateté de l’information et du réseau social, de la transparence de la vie privée. Nous vivons dans l’urgence : nous sommes loin de cette tranquillité de l’ataraxie stoïcienne ou épicurienne ou du lâcher prise bouddhiste qui prônent également un éveil à l’instant présent.

Nous vivons alors dans une société schizophrène : « Synonyme de désenchantement des grands projets collectifs, la parenthèse post-moderne s’est enveloppée néanmoins d’une nouvelle forme de réenchantement lié à l’individualisation des conditions de vie, au culte du Soi et des bonheurs privés. Nous n’en sommes plus là : voici le temps du désenchantement de la post-modernité elle-même, de la démythification de la vie au présent confrontée qu’elle est à la montée des insécurités. L’allégement se fait fardeau, l’hédonisme recule devant les peurs, les servitudes du présent apparaissant plus prégnantes que l’ouverture des possibles entraînée par l’individualisation de la société. D’un côté, la société-mode ne cesse d’inciter aux jouissances démultipliées, plus stressante, plus anxieuse. L’insécurisation des existences a supplanté l’insouciance « post-moderne ». C’est sous les traits d’un composé paradoxal de frivolité et d’anxiété, d’euphorie et de vulnérabilité, de ludique et d’effroi, que se dessine la modernité du deuxième genre. » p. 91

Ce qui frappe l’auteur dans cette relation au temps, est que finalement, et malgré tous nos faux-semblants, nous sommes moins dans un « carpe diem », que dans une inquiétude énorme face à un avenir aveugle. Nous jouons les hédonistes pour oublier que nous n’avons pas d’avenir. Ce phénomène est très fort chez « les jeunes », cette classe à part, que toute la société scrute, critique, envisage, et envie parce qu’elle ne l’est plus, si jeune. Alors comme il n’y a plus d’avenir visible, on transforme les valeurs en notions d’efficacité. L’école doit servir à avoir un travail. On ne fait plus du sport pour son plaisir mais pour sa santé. On ne mange plus par gourmandise mais parce que le poisson contient plus d’oméga 3 que la viande, etc… « L’effacement des horizons lointains a moins conduit à une éthique de l’instant absolu qu’à un pseudo-présentéisme miné par l’obsession de l’à-venir. » p. 105 Le plaisir du carpe diem a été remplacé par l’anxiété du bien-être. On a tout simplement oublié la mort au passage… L’instant n’est pas une durée mais un éphémère qui se nourrit de nos peurs.

Ce présentéisme forcené transforme alors nos rapports aux temps. Cela constitue également de nouveaux rapports sociaux : il y a ceux qui ont beaucoup de temps (les étudiants, les chômeurs, les profs 🙂 ) et ceux qui, bénis soient-ils, n’en ont pas assez. Les hyperactifs du boulot, les mamans toujours pressées, les cadres supérieurs, les patrons hyperproductifs… La morale aujourd’hui veux qu’il soit plus séant de faire partie de la seconde catégorie. C’est celle des « winners ». Et pourtant, tout le monde envie secrètement la première. Le temps c’est de l’argent, c’est surtout devenu un luxe. Ne pas en avoir est signe de bonne santé parce que cela veut dire que l’on a plein d’activités (je n’ose employer le verbe faire, car je ne crois pas que nous fassions grand chose de ce temps là). Regardez nos enfants urbains et leurs parents qui pleurent parce que les petits n’ont plus le temps d’aller à la musique ni au karaté ou à l’équitation. Le temps doit être efficace et s’il ne l’est pas, il est perdu, englouti dans ce maelström de vide.

Pourtant, remarque l’auteur, il existe un petit décalage entre ce que la société hypermoderne exige et ce que les individus réalisent : « Les cathédrales de la consommation fleurissent, les spiritualités et les sagesses anciennes sont à la mode ;  le porno s’exhibe, les mœurs sexuelles sont plus sages que débridées ; le cyberespace virtualise la communication, les individus plébiscitent le live, les fêtes collectives, les sorties entre amis ; l’échange payant se généralise, les bénévoles se multiplient et l’affectivité sentimentale fonde plus que jamais le couple. » p. 118 A l’injonction frénétique du « toujours plus », certains répliquent par le « mieux ». Cette société valorise comme jamais dans l’histoire de l’humanité nos sentiments, nos émotions. On dit d’ailleurs, parfois en raillant, que notre monde se féminise.

Mais au final, le souci principal que relève Lipovetsky c’est que cette société hypermoderne fragile les personnalités. Les régulations ancestrales et collectives (la religion, la famille, la politique, l’entreprise) n’ont plus de poids sur nos vies : nous décidons aujourd’hui de ce que nous voulons faire, avec qui nous voulons vivre, si nous voulons ou non une famille, de là où nous vivons… Mais contrairement à ce que l’on aurait pu espérer, cette libéralisation du sujet n’a pas conduit à une affirmation puissante du Moi mais au contraire à sa fragilisation. On n’a jamais autant consommé de médicaments, d’anxiolytiques, on n’a jamais autant été en séance psy, on n’a jamais eu autant besoin de coach pour nous apprendre à draguer, à nous habiller, à nous vendre lors d’un entretien d’embauche. Le Moi n’est pas celui d’un sujet maître de lui-même, mais au contraire celui d’un être assisté et dépendant. Pour Lipovetsky, cette flambée de l’anxiété et des dépressions est moins liées au triomphe de la société néo-libérale ou aux normes de performance, qu’à l’éclatement des anciens systèmes de régulations, d’encadrement collectif des individus. Plus les individus gagnent de puissance technicienne, plus ils perdent de leurs forces intérieures.

Dans ce monde-là, le passé devient alors une image sous glace, et le tout-commémoratif nous rappelle à nos devoirs de mémoire. On se cherche une Histoire en regardant les émissions pseudo-historiques à la télé ou en achetant des livres de pseudo-historiens-comédiens (!). On se bouscule dans les allées de Versailles ou dans celles du Puy du Fou. On va au concert, à l’opéra, au théâtre pour tenter de mettre le doigt sur ce qui fait notre patrimoine commun. Les grandes expositions parisiennes font salle comble parce que tout à chacun croit qu’il lui manque un peu de cette nourriture autrefois réservée à une élite intellectuelle ou économique. Le passé a perdu son pouvoir régulateur et de normalisation : il est devenu un gadget parmi d’autres et nous sombrons toujours davantage dans les affres du présent consommable. C’est aussi pour cela que ce qui me ressemble me rassure : je me rapproche alors du Même et l’Autre est ce qui est inconnu donc insécurisant. Notre société est alors devenue une société identitaire et communautaire. On forme des clans, des groupes, des réseaux en dehors desquels il n’y a pas de vie et même parfois il y a la guerre.

 

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