Démocratie participative en temps de pandémie

Les élections municipales de 2020 resteront sans doute dans les annales de l’histoire de notre pays. Tout d’abord parce qu’elles se sont déroulées au tout début d’une crise mondiale qui nous affecte encore ; ensuite parce qu’elles ont été un accélérateur de contamination du virus du Covid-19 (j’ai moi-même attrapé la maladie au soir de ces élections et j’ai été bien malade les trois semaines qui ont suivies) ; enfin parce que les équipes municipales élues n’ont pas pu être mises en place avant juin 2020, soit plus de deux mois après les résultats. Depuis deux ans, la crise sanitaire affecte encore le travail des élus locaux, non seulement dans la gestion des contraintes imposées par l’État et les répercussions que cela entraîne sur la vie quotidienne des habitants des communes, mais surtout par le fait qu’il est difficile voir parfois impossible de réaliser sur le terrain les projets politiques pour lesquels les équipes ont été élues. C’est ce qui s’est passé dans la petite commune de Malville en Loire Atlantique où je suis élue. Notre programme était centré sur la démocratie participative (j’en ai parlé dans ce billet), ce qui, en tant de confinement, de restrictions en tout genre, est une gageure à déployer ! En effet, comment créer du commun quand nous sommes sommés de rester chez nous ou quand un couvre-feu nous interdit de sortir après 19h ?

Quel est le constat ?

Qu’est-ce que la participation citoyenne ? La participation citoyenne est la possibilité pour des citoyens de co-construire avec les élus et les agents municipaux des projets pour la commune. C’est un travail, ce n’est pas seulement une consultation citoyenne. Il y a donc toute une ingénierie de projet à mettre en œuvre un peu comme dans une entreprise. Cela suppose des rencontres régulières pour favoriser l’interconnaissance de chacun, des réunions de travail et pas uniquement de l’information verticale. Pour travailler collectivement il faut mettre en place des outils de dialogue entre les différentes communautés pour que chacun puisse partager ses connaissances, ses idées, ses compétences. La crise sanitaire a fait émerger les outils numériques, qui étaient déjà utilisés dans les projets d’animation collaborative. J’ai ainsi eu la chance d’être formée à ces outils par le collectif Animacoop qui a ouvert une antenne en Loire Atlantique en 2018-2019. Mais déjà les formateurs nous mettaient en garde face au tout numérique et insistaient sur l’importance des moments de rencontres, même si tous les acteurs du projet ne sont pas présents à chaque fois. Cet écueil s’est avéré crucial lors de notre première année à la municipalité de Malville. En effet, la pandémie du Covid-19 a généré plusieurs contraintes, que les entreprises ont surmonté par le télétravail, mais qui sont devenues des handicaps pour notre projet. Les confinements, le couvre-feu, les gestes barrières, la peur de la contamination sont autant d’obstacles à la création d’un climat serein de travail entre élus, citoyens et agents. Ainsi, les comités participatifs malvillois ont pu se réunir dans les salles municipales en septembre 2020 puis dès l’automne, les restrictions de déplacements puis le couvre-feu de l’hiver 2021 nous ont obligé à nous tourner exclusivement vers le numérique pour travailler ensemble.

QUELS OUTILS UTILISER POUR FAVORISER LA PARTICIPATION ?

Comme dans les entreprises, nous avons donc dû utiliser les outils de visioconférence qui sont aujourd’hui très connus. Zoom ou Microsoft Teams. Les premières difficultés ont été très rapides à pointer leur nez : comment former rapidement des personnes qui n’ont pas forcément l’habitude de ces usages, qui peuvent même être réfractaires, tout en étant à distance ? Ainsi, j’ai réalisé un document pédagogique pour expliquer comment installer et utiliser ces outils. Je l’ai largement diffusé auprès des élus, des agents et des citoyens. J’ai également fait une sorte de permanence téléphonique avant et pendant les réunions pour débloquer quand c’était possible les problèmes de connexion.

Nous avons également mis en place l’usage d’un Cloud, en l’occurrence Dropbox, pour partager les documents de travail des conseils municipaux et des comités. Un compte municipal a été créé, géré par la Directrice générale des services et par moi-même. Chaque comité y possède un dossier et ce sont les co-présidents de ces comités qui en sont responsables : ils déposent les documents et en font le partage, comme ils l’entendent, aux membres. Nous n’avons pas mis en place de messagerie spécifique en considérant que les mails pouvaient être un espace de communication suffisante tout en faisant attention à l’infobésité qu’a généré la situation. Ces outils ont permis aux comités de fonctionner à minima mais ils ont également été un frein pour certains citoyens qui n’ont pas participé aux réunions en visioconférence. Le motif en était, la plupart du temps, la difficulté de mise en place, la réticence aux usages numériques, il faut le remarquer, des membres les plus âgés. Le Cloud a été plus facilement utilisé car il demande moins de compétences de bases. Toutefois, je peux remarquer que le principal problème a été la création de comptes pour tous ces outils avec la réticence à la diffusion de données personnelles. L’utilisation d’outils en open source et libres était bien sûr une évidence mais nous avons été confronté à deux problèmes qui ont été rédhibitoires :

  • Les membres des comités ont souvent déjà des comptes sur d’autres plateformes propriétaires qu’ils utilisent dans leurs activités professionnelles ou bénévoles ; créer un nouveau compte pour un outil dont ils ont déjà un exemplaire dans leur ordinateur n’a souvent pas de sens,
  • Les outils open source sont fiables mais lors de la pandémie et surtout du confinement ils ont montré leurs limites en particulier concernant les services de visioconférence dans la faible qualité de la bande-passante.

Peut-on participer à distance ?

La question qui s’est très vite imposée est : peut-on réellement créer une participation citoyenne quand chacun est confiné chez soi et que l’on organise des réunions de travail derrière nos ordinateurs ? Après ces mois de chantier je peux répondre : non. En effet, comment peut-on créer du commun, collaborer et partager, surtout au début de l’aventure, quand tous les moments informels, la rencontre et l’échange humains sont absents ? Les réunions en visioconférence ont été surtout des réunions d’information. Nous avons tenté de créer des réunions de travail, par exemple en se servant des « salles » en petits groupes et du partage de l’écran. Mais, entre les ennuis de connexion récurrents dans nos campagnes, les soucis de micro, de caméra, la fatigue liée à l’écran, ces réunions ont été peu productives. La visioconférence a en outre un handicap majeur : il est compliqué de partager la parole, d’échanger immédiatement et également de comprendre le langage non verbal si important dans nos relations sociales. Toute l’ambiance de travail de co-construction d’une séance d’un comité participatif est fondée sur l’interactivité entre les membres qui portent des discours et des intérêts différents pour constituer un projet commun et communal. C’est en confrontant les points de vue que l’on peut faire émerger une voie médiane. Cette confrontation se fait par des croisement de paroles, des face-à-face et parfois des dialogues entre les membres du projet. A distance c’est impossible car les prises de paroles doivent être contraintes et contrôlées par l’animateur : il n’est pas possible de parler ensemble. C’est parfois salutaire car cela exige de chacun d’attendre son tour, ce qui existe également lors des réunions classiques avec la mise en place de tour de parole. Mais à distance nous assistons à une accumulation de prises de paroles côte-à-côte, l’une après l’autre sans que cela puisse constituer un ensemble cohérent à chaque fois et facilement.
Au-delà des temps de travail, ce qui a au final le plus manqué à notre projet ce sont les temps de rencontre informels : ces moments après les comités ou les conseils municipaux où on reste à discuter et où souvent les choses les plus importantes se disent. Ces temps de convivialité autour d’un verre, un apéro qui peut se transformer en apéro de travail mais surtout d’interconnaissance sont essentiels pour coopérer. Car créer ensemble n’exige pas seulement de travailler ensemble mais avant tout de se connaître pour comprendre la posture, les idées, les freins de celui ou celle qui est face à nous.

Bilan

Depuis septembre 2021 nous avons repris le chemin des salles de réunions. Mais nous avons perdus de l’énergie, du temps et des membres dans certains comités. La belle motivation du départ a été mise à mal par ces circonstances mais cela ne nous a pas empêché de mettre en place des projets qui étaient au cœur de notre programme, comme par exemple un marché hebdomadaire. Nous n’avons pas pu faire de réunions publiques et aujourd’hui encore, avec la 5e vague, Mme le Maire n’a toujours pas pu faire ses vœux de la nouvelle année devant les citoyens. Elle a utilisé les moyens vidéos et les réseaux sociaux ! Certes le numérique nous a permis et nous permets toujours de travailler et de faire avancer les projets mais il ne pourra jamais suffire pour bâtir un projet politique où la rencontre humaine est central.

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