Alice Coffin, le Génie lesbien et la fin de l’universalité masculine

Mon point de vue sur l’essai féministe d’Alice Coffin est très ambivalent. Comme beaucoup d’entre vous, j’ai d’abord entendu parler de l’auteure et du livre par les médias et en particulier par l’affaire politico-judiciaire à la mairie de Paris dont elle est l’une des conseillères municipale.

Pourquoi je ne veux pas lire alice coffin

Sans rien savoir de cette personne et en posant uniquement un jugement a priori, je m’étais dit à l’automne 2020 que jamais je ne lirai son livre, Le Génie lesbien, car je trouvais son attitude et ses propos bien trop extrêmes. Même si cela ne veut plus rien dire aujourd’hui, je me revendique comme féministe, tant dans mes idées que dans mes actes et surtout dans la conduite générale de mon existence. Mais je n’adhère absolument pas à la nouvelle doctrine teintée de moralisme exploitée dans les milieux urbains du militantisme intersectionnel entre racialisme et ghettoïsation des luttes. Je ne suis pas fan ni d’Assa Traoré, ni de Rokhaya Diallo ni d’Adèle Haenel. Je préfère de loin l’intelligence subtile et la capacité remarquable d’expliquer la complexité du réel d’une Caroline Fourest ou le courage politique d’une Caroline de Hass. On dira que c’est justement la marque de mon « privilège blanc ». Sauf que j’ai vécu dans un pays musulman où la misogynie est élevée au rang d’art, j’ai porté la burqa à Peshawar. La complexité est partout.

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Alice Coffin représente donc à mes yeux ce militantisme quelque peu simpliste qui à mon avis cache consciemment ou non un vrai danger de fascisme, et je pèse mes mots. Car dès que l’on veut créer une unité en accentuant les identités, en creusant les différences, en ajoutant toujours plus d’étiquettes sur la tête des gens et en jouant bien avantageusement le jeu de l’hyper individualisme cher au néo-libéralisme, je pense que l’on joue avec le feu de la bêtise. Il était donc hors de question que je lise ce livre, Le Génie lesbien. Alors pourquoi ai-je changé d’avis ? Pour deux raisons principales.

pourquoi je lis alice coffin

Premièrement parce que par intérêt personnel, j’aimerais mieux comprendre le continent caché du lesbianisme. J’entre-aperçois depuis peu la partie immergée de cet iceberg qui m’apparaît avec un mystère non dénué d’attrait, comme une vraie société secrète. Et les sociétés secrètes, c’est mon rayon ! Et puis parce que de nos jours, être une femme hétérosexuelle c’est la loose totale 😉
Deuxièmement, parce que dès que la vox populi me dit « n’y va pas », j’ai tendance à y aller. Le livre de Coffin et son attitude étaient critiquées de toute part, j’ai voulu me faire mon propre avis. En effet, la vindicte médiatique et celle des réseaux sociaux réduisaient le livre à quelques phrases, comme celle où l’auteure affirmait qu’elle ne lisait, ne voyait, ne se nourrissait plus d’œuvres masculines et une autre où elle disait qu’il fallait éliminer les hommes. On ne peut pas réduire un livre, n’importe lequel, à quelques mots. Cette tendance ignare de nos sociétés n’est pas pour faciliter l’émergence d’un nouveau monde et il n’est pas question que j’y participe.


Enfin, une troisième raison me fit lire et acheter ce livre : c’était le second confinement et il fallait soutenir les librairies indépendantes, pourvoyeuses d’objets non essentiels. J’ai donc passé commande à la petite librairie de mon bourg atlantique du Génie lesbien de Coffin ainsi que de l’essai du paléo-anthropologue Pascal Picq, Et l’évolution créa la femme. Mais comment un homme peut-il écrire sur les femmes ? Si vous vous posez cette question, c’est que vous n’avez rien compris au féminisme ! Pourtant c’est sans doute ce qu’aurait du affirmer Alice Coffin. Il faut savoir vivre avec l(s)es contradictions, non pas les dépasser ou faire comme si elles n’existaient pas : c’est le secret !

L’universalisme n’est pas universel

Le livre d’Alice Coffin se lit très facilement car sa plume est légère. Elle ne fait pas réellement une histoire du lesbianisme mais plutôt de la façon dont une guerre contre les femmes et en particulier les femmes homosexuelles est en place. Elle nous montre comment les discriminations, en particulier dans le monde de la presse, qu’elle connaît bien, accentuent ces inégalités qu’il serait faux de croire en train de disparaître. Mais ce que je retiens de ce livre, et ce pourquoi je remercie Alice Coffin, c’est de m’avoir fait faire un pas de côté. Non pas que je sois devenue une militante (je préfère faire que brayer), mais parce qu’elle m’a fait prendre conscience d’une idéologie masculiniste dont je me suis faite et dont je suis sans doute toujours une porte parole. C’est la théorie de l’universalisme.

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L’universalisme est l’idée que certaines valeurs, comme celles défendues par la démocratie, peuvent être universelles, c’est-à-dire valoir pour n’importe quel humain, en tout temps et en tous lieux. C’est la base de la philosophie des Lumières, du culte de la Raison et du progrès humain. C’est le fondement même des Droits de l’Homme car s’ils ne sont pas universaux, ils ne sont pas du tout. Pourtant, et c’est ce que montre Alice Coffin, l’universalisme de la raison n’a absolument rien d’universel. Et c’est là que j’ai compris les luttes intersectionnelles : sous le vocable universel on défend en fait la vision des hommes blancs occidentaux. La société a fait d’un particularisme et d’une identité singulière portant une manière de voir le monde, une essence indépassable pense t-on de la condition humaine. C’est la même chose que lorsque les économistes affirment que le capitalisme est « naturel » à l’être humain et qu’il ne peut être que la seule forme viable d’organisation politique. Ce qui m’a le plus troublé, pour être totalement honnête, c’est le fait que je me sois découverte collaboratrice d’un projet qui n’est non seulement pas le mien mais surtout à l’opposé de ce que je veux pour moi et mes sœurs. Je me suis fais avoir, je me suis fais arnaquer sur ce coup là ! J’ai été inconsciente d’avoir été un fer de lance d’une idéologie qui creusait mon propre tombeau en tant que femme autonome et indépendante.

dépasser l’universel ?

A ce jour je ne suis pas tombée dans l’extrême inverse en me disant que je devais devenir enfin militante, car je le répète, ce n’est pas l’indignation qui fait une œuvre mais bien ce que l’on construit dans sa propre vie pour en donner l’exemple. Mais cette question mérite d’être creusée car pour moi les dogmes actuels des luttes sociales et raciales ne peuvent pas être la réponse à l’illusion de l’universalisme des Lumières. Il doit y avoir une troisième voix au-delà des enfermements intellectuels et humains que ces deux théories nous proposent. J’entrevois des possibles vers le concept de « manteau d’arlequin » du regretté Michel Serres qui affirme que « tout apprentissage est métissage » ou encore de « la diplomatie de l’interdépendance » que Baptiste Morizot présente pour envisager nos rapports futurs avec le Vivant. Les rapports de genre sont aussi complexes que nos rapports avec l’Animal et le Végétal et il n’y a rien de « naturel » dans les relations hommes-femmes, c’est ce que nous apprend Pascal Picq (chronique à venir). Tout est construit, tout est culturel donc tout peut se construire, se déconstruire et se reconstruire. Mais pour cela il faut arrêter d’essentialiser les individus comme leurs pensées et leurs sentiments et apprendre à jongler non pas avec les différentes identités qui ne sont que mouvant, mais avec les liens, les relations, les flux, les devenir que nous entretenons avec notre environnement, qu’il soit humain ou non. Il n’y a pas d’universel, sans doute. Mais la solution n’est pas non plus dans un relativisme qui deviendrait à son tour universel en définissant sans cesse des particularités vécues comme des exceptionnalités. Ce n’est pas ce que je suis qui me définit mais ce que je fais, les liens que je tisse autour de moi, les actes et les rencontres qui construisent une existence comme une maison ou mieux comme une œuvre d’art.

4 commentaires sur “Alice Coffin, le Génie lesbien et la fin de l’universalité masculine

  1. Bonjour,

    Ne connaissant pas Alice Coffin, je la découvre via votre chronique, et ce, sans à priori.

    Je suis votre raisonnement sur l’universalisme (et la vision de l’homme blanc occidental) mais n’est-ce pas là déjà faire de l’essentialisation ?

    Enfin, même si beaucoup de choses sont culturelles, toutes ne le sont pas. Le postulat de départ ne devrait-il pas être que nous naissons toutes et tous déterminés par les lois de la nature ? Et qu’ensuite, seulement, intervient des considérations culturelles ?

    J’ai parfois l’impression que l’on plaque du culturel en faisant fi du point de départ et que cette manière d’opérer n’est pas tant une question de genres … mais de désir transhumaniste.

    À bientôt

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    1. Bonjour,
      Merci pour votre commentaire ! De ce que j’ai compris d’Alice Coffin, l’universalisme des Lumières se veut un concept essentiel, un concept qui définit l’essence des humains, mais en fait c’est un objet culturel. Et ce qu’elle dénonce c’est justement ce tour de passe-passe, cette arnaque qui nous fait prendre pour une « nature » humaine ce qui n’est qu’une idéologie historique. Pour le reste de votre commentaire, pouvez-vous préciser le dernier paragraphe 😉 Est-ce que vous voulez dire que l’humain se sert de ses concepts culturels qu’il tente de rendre essentiel pour dépasser sa nature limitée ?

      Aimé par 1 personne

      1. Merci pour la suite d’infos vis-à-vis d’Alice Coffin. 👍

        Concernant le transhumanisme c’est effectivement bien cela. Quand je vois certains débats sur le genre, je me dis que cette bouillabaisse culturelle sert, avant toute chose, les bases à la mise en place du post-humain mais… là je m’éloigne de votre article.

        Au plaisir de lire vos prochains textes!

        J.

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  2. Je pense que tu le sais déjà, je suis sur la même ligne qu’Alice Coffin (sauf pour ne lire que des femmes, les favoriser pendant un temps, oui, mais pour le reste…).

    J’aime bien ton article, c’est intéressant ta réflexion. Je pense que toutes les féministes blanches (dont je fais partie) sont passées par une forme d’universalisme. On est éduquées comme ça, c’est quasi obligatoire.

    Pour la troisième voie que tu recherches, je t’avoue que je ne sais pas trop… Car ce que tu dis au niveau de la construction sociale et culturelle, ben c’est un petit peu ce que pense déjà certaines personnes comme Rokhaya Diallo, que tu sembles ne pas apprécier. Par contre, il y en a effectivement quelques-uns dans les militants inconnus (mais pas que) qui parlent de culture… alors que ça essentialise à fond ? Difficile de parfois faire la différence mais quand on y regarde de plus près…

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