Le$$ivée d’Alison Bechdel

J’ai un cadeau d’anniversaire à faire. Je me suis donc rendue à la librairie Bluette de Savenay où les conseils avisés de nos libraires me permettent de faire des présents uniques. Le rayon romans graphiques est très complet et c’est vers un roman graphique comique que mes mains baladeuses se sont portées. Il s’agit de Le$$ivée, d’Alison Bechdel. Cette dernière est « connue » pour le « test de Bechdel-Wallace » qui permet, en 3 questions, de définir si les personnages féminins d’un film ont une présence autre que celle de simple potiche sexuée. 

Un roman comique

Alison Bechdel, née le 10 septembre 1960 à Lock Haven en Pennsylvanie, est une autrice et dessinatrice américaine, figure majeure de la bande dessinée queer et féministe. Petite, elle se sentait en décalage avec les stéréotypes féminins et ne dessinait que des hommes, avant de se découvrir lesbienne à l’université. Elle commence sa carrière en publiant des histoires dans des revues féministes, notamment la série culte « Dykes to Watch Out For » (Les Lesbiennes à suivre) à partir de 1983, qui lui permet de vivre de son art dès 1990.

Son œuvre la plus célèbre, « Fun Home » (2006), est un roman graphique autobiographique explorant sa relation complexe avec son père, son coming out, et la découverte de l’homosexualité de ce dernier. Ce livre, salué par la critique et primé, a été adapté en comédie musicale et a remporté un Tony Award en 2015. 

Elle vit aujourd’hui dans le Vermont et continue de publier des œuvres introspectives et engagées, mêlant humour, culture littéraire et réflexion sur l’identité et la famille. C’est d’ailleurs le thème du roman graphique Le$$ivée que j’ai donc lu avant de l’offrir à mon amie Claire. L’histoire est celle d’Alison et Holly, qui vivent dans le Vermont, dans une ferme un peu isolée où elles recueillent des chèvres. Alison doit écrire son nouveau texte : est-ce que ce sera un scénario de série TV, un nouveau roman graphique, un récit ? Mais elle est confrontée à la page blanche et aux contradictions entre ses valeurs anti-capitalistes et la proposition de son éditrice de publier sa prochaine création chez Amazon. Alison cogite, s’inquiète de l’argent qui peut manquer alors qu’elles vivent dans un certain confort, entre les courses au marché fermier, les dons aux associations et la charge des animaux de la ferme. Sa compagne Holly est plus optimiste : elle sculpte et est exposée, mais surtout elle aime le grand air, les travaux de toute sorte en lien avec la vie à la campagne. Alison connaît une certaine célébrité grâce à ses écrits graphiques dont l’un est adapté, maladroitement, en série télé Netflix. Que va-t-il se passer quand Holly connaît à son tour la célébrité grâce aux réseaux sociaux suite au succès de sa vidéo sur l’abattage du bois ? Autour du couple gravitent un groupe d’amis queer qui vivent dans une maison communautaire où les préoccupations politiques et amoureuses dessinent une Amérique très, très, mais alors très éloignée de celle de Donald Trump. Polyamour, genre, véganisme, écologie, avortement : tout ce que les MAGA détestent sont au coeur de ce roman particulièrement savoureux. 

Humour, question de genre, gauche anti-capitaliste : tout ce que l’on aime

Ce qui fait le sel de cet ouvrage ? L’humour bien sûr, et l’auto-dérision. Les travers de ces militants de tous les âges sont pointés avec finesse et tendresse, mais font rire car ils sont réalistes. Le radicalisme de certaines postures « gauchistes » est dénoncé avec douceur et la critique de l’Amérique trumpienne (l’histoire se passe durant le premier mandat de Trump au moment du Covid) est claire mais ferme. La thèse est celle qui fait consensus dans nos mondes : c’est le partiarcat qui produit la capitalisme et qui conduit à la catastrophe climatique et politique actuelle. Le livre est construit en 12 chapitres qui font le tour des saisons d’une année dans la campagne du Vermont. J’ai beaucoup aimé le dernier, le 12e, intitulé « coopération » car il fait le constat, que je fais également depuis des lustres, que c’est par les petites communautés locales, d’habitants, de voisins, d’amis, pas tous d’accord mais solidaires, que pourra venir la solution. 

Etats-Unis, Europe : même combat ?

Ce que j’ai également apprécié c’est la ressemblance : cette Amérique je pourrais la connaître car elle est assez identique aux mondes alternatifs qui se construisent aussi en Europe et en France. Le retour à la terre, les circuits courts, la bien être animal, les relations humaines simplifiées en dehors des normes sociales, l’éducation et l’importance de la culture : ici comme là-bas nous nous interrogeons sur les mêmes problématiques et surtout nous tentons les mêmes expériences. Et ce livre m’a procuré de la joie car je m’y suis retrouvée : les Etats-Unis ne sont pas qu’un pays dirigé par un imbécile. La difficulté de ces choix de vie est de faire du commun mais, je m’en rends compte à présent, de sortir de son cercle local pour pouvoir créer du lien et du partage avec d’autres lieux. Au-delà de nos propres réseaux d’entraide, il va falloir inventer des espaces au-delà des mers et des continents pour créer un souffle vivant qui nous permettent de surmonter la catastrophe qui vient. 


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