Les Vertus de l’échec – Charles Pépin

Une nouvelle chronique de lectures grâce à NetGalley et les éditions Allary.

Je connais Charles Pépin pour sa collaboration avec le dessinateur Jul : ensemble ils ont publié une BD, la Planète des Sages, qui retrace avec humour les grandes pages de l’histoire de la philosophie et surtout des philosophes. Je m’en sers d’ailleurs parfois en activité avec mes élèves. Charles Pépin est lui-même professeur de philosophie, ce qui se sent dans son ouvrage, un vrai exemple de dissertation, avec hypothèses, références philosophiques et illustrations de l’argumentation ! Mais, même s’il fait ici plus œuvre de professeur, en apportant cette culture autour du thème de l’échec (et on apprend beaucoup de choses), il est aussi un philosophe qui donne son avis. Charles Pépin est clairement du côté d’Héraclite, contre Platon, Descartes et Kant les pourfendeurs de l’erreur et les culpabilisateurs de l’échec, et c’est aussi pour cela que j’apprécie cet auteur ! Son livre défend les « vertus de l’échec », ce qui en France n’est pas aisé à soutenir. En effet, notre pays, à la fois trop chrétien et trop cartésien, a plutôt tendance à pourfendre ceux qui échouent, à faire culpabiliser, en affirmant que la réussite ne dépend QUE de notre volonté et en niant totalement les déterminismes, tout l’environnement qui sous-tend chaque action humaine.

« Nos erreurs étaient, selon Descartes, imputables à un mauvaise usage de notre volonté. Nos fautes, selon Kant, s’expliquent par une faiblisse de notre raison. Impossible dans ces deux cas de ne pas culpabiliser : chaque fois, notre faculté principale, le propre de notre humanité est mis en échec. L’erreur ou la faute deviennent des manquements impardonnables à l’essentiel. Echouer, selon Descartes ou Kant, c’est tout simplement échouer à être humain. »

Selon un étymologie arabe, l’échec viendrait de « al cheikh mat », le Roi est mort (échec et mat) du Jeu des Rois. J’aime beaucoup cette idée d’un jeu de la vie, de mettre en jeu notre existence, de savoir dès le début que l’on va perdre à la fin, mais qu’il y a des millions de combinaisons possibles avant d’arriver à ce terme et que l’on peut s’amuser. J’aime aussi le fait de devoir prendre des risques, de jouer sa vie, et d’accepter alors les conséquences de ses actes, de perdre parfois et de gagner aussi.
Pour Charles Pépin, l’échec peut et doit être considéré comme une chance, comme un tremplin, comme un moyen de comprendre à la fois qui on est et quel est le Réel. L’échec, l’erreur ne sont pas rédhibitoires mais au contraire nous ouvrent les portes d’une meilleure compréhension de nous-même dans un environnement. Ils peuvent être le signe d’un élément qu’il faut changer, d’une persévérance qu’il faut peut-être transformer ou bien au contraire, nous montrer une autre voie, nous « dire » qu’il faut faire autre chose dans sa vie.

« Il y a des échecs qui induisent une insistance de la volonté, et ceux qui en permettent le relâchement ; les échecs qui nous donnent la force de persévérer dans la même voie, et ceux qui nous donnent l’élan pour en changer. Il y a les échecs qui nous rendent plus combatifs, ceux qui nous rendent plus sages, et puis il y a ceux qui nous rendent simplement disponibles pour autre chose. »

Il propose également une théorie séduisante, celle qui fait des réussites précoces finalement non pas des chances mais au contraire les meilleures ennemies des vies réussies car elles ancreraient l’individu dans une voie, un chemin qui lui serait difficile de remettre en cause par la suite. Se planter tôt, c’est aussi apprendre tôt de ses erreurs et donc pouvoir plus aisément rebondir. C’est le « Fail fast, learn fast » des anglo-saxons que les français remplacent par un « fast track » : plus vite on est sur les rails, plus vite on arrive à bon port. Nous sommes ainsi dans le pays des diplômes qui nous définissent jusqu’à notre mort pratiquement : ce que l’on a fait ou pas fait à 20 ans serait définitif. On voit aujourd’hui toute l’ineptie d’une telle pensée, c’est pourtant celle de ce pays… et j’en sais quelque chose, je n’arrive pas à changer de métier justement à cause de cette idéologie !

L’échec est bien plus un sentiment, très subjectif, qui est causé par une confrontation du sujet au Réel. Ce Réel qui nous résiste et dont les stoïciens nous apprennent à nous accommoder, à faire avec selon qu’il dépend ou pas de nous. Ce Réel qui est le fleuve d’Héraclite, et qui n’est jamais le même. Le Principe de Réalité qui pour Freud est le pendant du principe de plaisir. Le Réel qui nous menace mais qui est pourtant notre seul horizon… L’échec serait une ouverture vers le Réel, celui du monde comme celui de notre inconscient.
L’échec est aussi le signe de notre totale liberté humaine, celui du choix et pas bien sûr du libre-arbitre. L’auteur propose avant tout une lecture existentialiste sartrienne de son thème : l’échec est un des moteurs de notre existence, celle qui précède l’essence d’une nature humaine qui n’existe qu’au terme d’une vie dont seuls les actes (réussit ou pas) aurons crée une identité humaine.

Pour argumenter et illustrer ces théories, l’auteur décline dans ses premiers chapitres différents angles pour aborder l’échec : l’échec comme dialectique, c’est-à-dire échouer pour mieux réussir finalement ; l’échec comme leçon d’humilité chrétienne ; l’échec vu du point de vue stoïcien ou encore existentialiste et psychanalytique. L’échec est donc partout, il faut partie de la nature humaine, c’est le « errore humanum est », qui nous distingue des animaux, mus par l’instinct et donc qui ne se trompent jamais. L’homme a cela de différent des animaux qu’il est libre de faire, de choisir et donc de se tromper, seul le fait de continuer dans son erreur est diabolique, comme le dit la suite du proverbe !

« Les animaux ne peuvent échouer car tout ce qu’ils font est dicté par leur instinct : ils n’ont qu’à obéir à leur nature pour ne pas se tromper. Chaque fois que l’oiseau construit son nid, il le fait à la perfection. Il sait, d’instinct, ce qu’il a à faire. Il n’a pas à tirer de leçons de ses échecs. En nous trompant, en échouant, nous manifestons notre vérité d’homme : nous ne sommes ni des animaux déterminés par leurs instincts, ni de machines parfaitement programmées, ni des dieux. Nous pouvons échouer parce que nous sommes des hommes et parce que nous sommes libres : libres de nous tromper, libres de nous corriger, libre de progresser »

Pour illustrer ces points de vue, Charles Pépin utilise des exemples célèbres, des sportifs comme Rafael Nadal, des hommes politiques comme Charles de Gaulle, des artistes comme Barbara, David Bowie ou des entrepreneurs comme Steve Jobs et Xavier Niel, que l’on connaît pour leurs formidables succès mais qui avant cela ont été des losers. Toutefois, ce qui me gène dans ce catalogue d’exemples et d’exemplarités et cette accumulation c’est :
1° que ce ne sont que des personnalités très connues, des « people » dont la réussite est telle, en terme de célébrité et d’argent aussi, qu’il est difficile de s’y identifier et de pouvoir les prendre en exemple. Pourtant c’est un des conseils de l’auteur pour dépasser ses échecs : admirer ceux qui ont échoué puis réussi.
2° c’est aussi masquer la réalité de milliers d’autres qui ont tout autant échoué et qui n’ont jamais réussi… et donc dont on ne parle pas ! Car si l’échec a bien des vertus qu’il faudrait pouvoir développer un peu plus en France, il n’en reste pas moins qu’échouer n’est pas synonyme de réussite après coup ! Or, dans le livre est peut-être un peu trop optimiste, qui oublie tout de même les souffrances que la plupart des échecs créent, et qu’il n’est pas toujours facile ou même possible de s’en remettre. Il y a un raccourci facile, presque marketing ou « feel good » du genre : « si j’échoue aujourd’hui je vais forcément réussir un jour. »
3° j’ai également trouvé une contradiction entre le propos philosophique qui tente de « démonter » le très français  et cartésien « quand on veux on peut », qui fait de la Volonté le seul aiguillon de la réussite, et ces exemples présentés finalement aussi comme des exemples de volontés individuelles fortes de surmonter l’échec.
4° pour finir, justement, ces exemples sont ceux de fortes individualités, qui ont échoué seules mais qui ont surtout réussi grâce à d’autres. Le livre présente tout de même la réussite comme une affaire de solitaire, alors que l’on sait que les plus belles sont avant tout des affaires collectives. Il y a un peu ce côté « moi tout seul contre le monde et je vais gagner » que je trouve très en phase avec l’hyperindividualisme libéral ambiant et qu’il faudrait pouvoir dépasser aujourd’hui.

Le livre reste toutefois un vrai livre de philosophie, et un livre stimulant, en particulier dans cette explication limpide de l’opposition totalement occidentale entre une vision du monde et de la vie humaine en tant que devenir, héraclitéenne, la vie comme un flux, et une autre essentialiste, centrée sur l’Etre défini comme immobile et absolu par Parménide. Je suis, pour cela, totalement d’accord avec Charles Pépin : notre civilisation est bien fondée sur cette opposition originelle, et toute la philosophie a été construite autour de ces deux parties. Jusqu’à présent, c’est bien la seconde vision, celle poursuivie par Platon, Descartes, Kant et compagnie qui a prévalue. Aujourd’hui, on voit bien que cette logique de l’Etre n’est plus adéquate à notre monde moderne, et la vision héraclitéenne, du mouvement, du flux, du changement est bien en train de devenir une nouvelle base pour notre pensée. Le thème de l’échec est alors un thème, lié à l’individu, à la morale, au désir, qui permet de sentir cette opposition. Dans le dernier chapitre, l’auteur nous propose de dépasser ce dualisme entre Devenir et Etre et de suivre le fameux « Deviens ce que tu es » de Nietzsche, qui propose de façon totalement dialectique, une synthèse de ces deux aspects ! Chercher notre axe, celui qui est le signe de notre Désir profond et accepter le flux permanent de la Vie pour tenter de le réaliser.

« « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. » Ce « tu » utilisé par René Char dans les Matinaux est le même que celui de Zarathoustra dans la formule « deviens ce que tu es ». Le « tu » d’une voix qui ne se laisse pas recouvrir par le « on » de la norme et des « process ». Un « tu » qui tente sa chance, « l’impose » même, qui prend le risque de l’échec pour réussir à devenir soi. « 

Enfin, l’ouvrage pose une question centrale, celle de la place de l’échec à l’école et en particulier dans l’école française. Les élèves français sont tétanisés par la peur d’échouer car dans notre système pédagogique, la note entre autre, est vécu non pas comme une évaluation mais bien comme une sanction et aussi comme un moyen de classer les gens. En France, on a trop tendance à s’identifier à nos échecs, et cela commence à l’école. On prend plus de temps à dire ce qui ne va pas plutôt qu’à accentuer les forces des élèves et plus tard des employés. J’ai la chance de travailler dans un établissement scolaire français alternatif, où les notes n’existent pas et surtout où la coopération et la bienveillance sont la bases du travail collectif. L’erreur, le fait de se tromper mais surtout le fait de tâtonner sont largement mis en avant dans nos discussions avec les élèves et je pose très souvent l’idée qu’il vaut mieux se tromper pendant l’année, et surtout entourée du regard amical de ses pairs, plutôt que d’échouer par exemple à l’examen final. Ceci posé, j’ai toutefois un mal fou à faire changer les élèves qui viennent pour la plupart du système classique et pour qui l’échec est synonyme de jugement sur eux-mêmes. Cette frustration a pour conséquences des inhibitions absolument totales dans l’action, dans le fait de faire, de se lancer, d’essayer. Les élèves préfèrent ne rien faire plutôt que de faire mal… c’est dramatique et surtout cela me met en colère contre ce système éducatif que je ne suis pas la seule ni la première à dénoncer (la différence étant que j’essaye réellement de faire autrement) !

« S’identifier à son échec, c’est se dévaloriser jusqu’à se laisser gagner par le sentiment de honte ou de l’humiliation. Toute identification excessive comporte une dimension mortifère, une fixation. Or, la vie est mouvement; C’est cette vérité héraclitéenne, que nous oublions lorsque nous nous focalisons sur notre échec. Pour mieux vivre l’échec, nous pouvons déjà le redéfinir. L’échec n’est pas celui de notre personne, mais celui d’une rencontre entre un de nos projet et son environnement. »

Le livre de Charles Pépin est très dense et nous fait réfléchir, par sa limpidité et par sa forme pédagogique. L’auteur a un parti pris qui est dans « l’air du temps », celui de remettre en avant en philosophie les auteurs oubliés de l’académisme, ceux du Devenir contre ceux de l’Etre. Avant ou après avoir lu Les Vertus de l’Echec, on peut visionner l’émission Philosophie de Raphaël Enthoven d’Arte, qui a étonnement changé d’horaire (plus de minuit un mardi soir !) et qui le 14 mars prochain reçoit Charles Pépin pour parler de son livre. A regarder car l’auteur donne des réponses (qui ne sont pas vraiment présentes dans le livre) aux objections que j’ai portés dans ce billet sur certains aspect de sa théorie… et que Enthoven soulève et illustre avec beaucoup d’humour à la fin de l’émission.

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