Dans ma commune de Loire-Atlantique, Malville, trois listes se présentent aux élections municipales. Après avoir été « débarquée » par la liste sortante, et avec d’autres élus, j’ai participé à la constitution d’un groupe citoyen qui a mené à la création d’une liste candidate pour les élections des 15 et 22 mars 2026. La liste « Malville citoyenne » propose un programme riche et dense, fruit d’un vrai travail collectif d’habitants engagés. Le point fort de notre proposition est un binôme de maires avec une gouvernance partagée homme-femme : concrètement, même s’il n’y a légalement qu’une seule tête de liste, la commune serait gérée au quotidien par deux personnes. Je vous explique tout cela.
Maire : un métier à bout de souffle
La charge de maire est devenue lourde, épuisante et parfois ubuesque, prise en étau entre les injonctions contradictoires d’un État qui se désengage de plus en plus, et les demandes parfois acerbes des habitants, qui agissent plus comme des consommateurs que comme des citoyens. De plus en plus de maires démissionnent, surtout durant ce dernier mandat : plus de 2 000 maires ont démissionné entre 2020 et 2025 selon l’AMF. Les violences contre les élus ont également augmenté. Dans les communes rurales, les élus ne sont pas des professionnels ; ils conservent souvent une activité salariée ou indépendante, ce qui alourdit d’autant plus leur charge de travail et leur charge mentale. En effet, les indemnités électives ne permettent pas, dans nos petites communes, de compenser la perte de revenus. De ce fait, beaucoup d’élus sont des retraités. Cela explique aussi pourquoi il y a si peu de femmes jeunes, car elles font souvent passer leurs carrières et leurs familles en priorité, ce qui se comprend, mais qui reste regrettable.
À Teillé, le binôme de maires a fait ses preuves, et nous, on s’y met !
De ce fait, le partage de la fonction de maire permet de mieux partager la charge de travail, de concilier vie personnelle et mandat, et de limiter l’isolement du maire. C’est le cas depuis 2019 à Teillé, en Loire-Atlantique (1 800 habitants), où le maire Arnaud Pageaud et son adjoint Jérôme Squelard ont décidé de gouverner en binôme. Dans le département, plusieurs candidats, dont notre liste malvilloise, ont repris cette idée insolite mais innovante, à une époque où l’épuisement professionnel et personnel menace de plus en plus les actifs. À Teillé, les deux élus partagent le même bureau, les mêmes dossiers, et se relaient pour assister aux réunions stratégiques, assurant une présence constante et une meilleure réactivité. Le principe est donc de prendre les décisions de façon collégiale, ce qui peut réduire le stress lié à la responsabilité et même améliorer la qualité des arbitrages : deux cerveaux valent mieux qu’un seul.

Deux têtes, deux fois plus d’idées : la force du tandem
En effet, une telle organisation permet de multiplier les compétences, les idées et les modes de fonctionnement, ce qui enrichit la réflexion et la gestion des dossiers. La complémentarité est une force essentielle, qu’elle soit de genre (comme c’est le cas à Malville), d’âge ou de métiers. De plus, la présence de deux élus augmente la disponibilité pour les habitants et les agents municipaux, et permet une meilleure couverture des réunions et des événements. Le binôme favorise aussi plus de transparence pour l’équipe municipale, les agents territoriaux et les habitants, car le duo doit se concerter en amont et discuter entre eux au minimum, ce qui rend la communication plus accessible pour le reste du collectif. Quand des décisions sont prises individuellement, en conscience d’une seule personne, il est bien plus difficile de partager sa conviction ou toutes les étapes ayant abouti à tel ou tel arbitrage. Ainsi, le binôme devient un outil de performance administrative autant que de résilience humaine.
Un seul problème : la loi n’a pas suivi
Par contre, ce mode de gestion n’est pas encore reconnu par la loi française. En effet, la responsabilité collective n’existe pas : il n’y a qu’une seule personne qui porte celle de la fonction de maire. Le statut juridique du binôme reste donc une zone grise. En droit français, c’est l’élection qui fonde la libre administration des collectivités : sans légitimité électorale formelle, la co-gouvernance reste informelle et repose entièrement sur la confiance entre les deux élus. Le maire reste seul détenteur des pouvoirs légaux, qu’il ne peut que déléguer partiellement, sous une autre forme que celle de premier adjoint. D’ailleurs, il est bon de rappeler que les électeurs élisent un conseil municipal, c’est-à-dire un collectif, qui ensuite élit, lors de la première séance après les élections, un ou une maire. En effet, c’est la grande loi municipale du 5 avril 1884 qui a entériné définitivement le principe de l’élection du conseil municipal au suffrage universel et de l’élection du maire par le conseil. Ce dernier délègue alors ses responsabilités à des adjoints, et, en théorie, les décisions sont discutées en amont du conseil municipal, au bureau municipal (qui rassemble au moins une fois par semaine le maire et ses adjoints), ainsi que durant les commissions où siègent les élus municipaux. La collégialité est donc normalement le socle de la gouvernance locale.

Le binôme, une porte ouverte pour les jeunes et les femmes
Ce modèle du maire solitaire, parfois isolé, disposant d’un pouvoir local important et l’exerçant trop souvent de manière verticale, est de plus en plus remis en cause, en particulier par le désir de certains citoyens de participer davantage au gouvernement local. D’ailleurs, le modèle actuel est sans doute à bout de souffle, car certaines communes n’auront aucun candidat dimanche prochain, et d’autres n’auront qu’une seule liste candidate. Le binôme de maires fait donc partie de l’arsenal disponible pour encourager la démocratie participative, même si l’on a appris, depuis plusieurs années, que ce beau principe ne doit pas être un programme ou un but, mais bien un moyen, un instrument. La Loire-Atlantique est d’ailleurs un département en pointe sur ces sujets, avec les belles réussites d’Aurélie Mézière à Plessé, la constance de l’innovation démocratique à Monnières, et cette idée de binôme née à Teillé. Nous avons la chance de vivre dans un chaudron bouillonnant d’idées démocratiques, participatives et collaboratives, et à Malville, nous souhaitons faire partie de ce bel élan local.
Pour en revenir au binôme, il est certain que le partage du pouvoir ainsi formulé a apaisé les deux têtes de liste, qui ont pu plus facilement se projeter dans un futur mandat partagé. À terme, ce modèle pourrait attirer d’autres profils, comme les jeunes actifs, qui ne peuvent sacrifier leurs vies professionnelles pour se mettre uniquement au service de la commune.

Et demain ? Une révolution pour nos mairies ?
Il est probable que des binômes seront élus en 2026. Il faudra être attentif à leur évolution, car l’enthousiasme de l’innovation devra s’accompagner de prudence. En effet, que se passe-t-il si un désaccord intervient entre les deux membres du duo ? À Malville, la liste citoyenne est fondée sur un groupe de travail citoyen actif et créatif : c’est vers ce double collectif vivant que devront se tourner les co-maires pour arriver à un consensus. Si la greffe prend, localement comme nationalement, il sera intéressant de se poser la question d’une reconnaissance légale. Notre démocratie est à bout de souffle, et ce genre d’initiatives peut être un moyen de redonner un élan à notre volonté de bien vivre ensemble.
Le binôme de maires n’est pas qu’une curiosité administrative bretonne : c’est un signal faible qui dit quelque chose de fort sur l’état de notre démocratie de proximité, à la veille d’élections municipales qui s’annoncent sous haute tension.
Mes autres articles sur la participation citoyenne
J’ai écrit, ici, sur ce blog personnel, d’autres articles sur mon expérience en tant qu’élue municipale et l’expérience de démocratie participative à laquelle j’ai essayer de participer. J’ai écrit sur les comités citoyens au début du mandat, sur le bilan de la participation citoyenne au bout d’un an à Malville, et un bilan plus global en 2024.
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