Pourquoi lire Le secret de la force surhumaine d’Alison Bechdel : sport, bouddhisme et quête intérieure

Découvrir Alison Bechdel : une claque graphique et intellectuelle

J’ai découvert Alison Bechdel il y a quelques semaines en lisant son dernier roman graphique, Lessivée, que j’avais acheté comme cadeau d’anniversaire pour une amie. Ce livre m’avait d’ailleurs été recommandé par la librairie Bluette de Savenay.

Du récit familial à l’introspection : un tournant dans l’œuvre de Bechdel

Depuis j’ai emprunté à la médiathèque les trois premiers romans d’Alison. J’en ferai sous peu une chronique. Mais aujourd’hui je voudrais juste partager une double page de son troisième livre Le secret de la force surhumaine. En effet, autant dans les deux premiers livres elle se livre sur ses relations avec son père et sa mère, autant dans celui-ci c’est une introspection plus personnelle qu’elle met en couleur. La force de Bechdel est de nous proposer un texte foisonnant, autant par les dessins que par le contenu, et de dépasser l’auto-fiction ou l’auto-biographie pour atteindre à l’universel.

Une page du roman graphique d'Alison Bechdel, le Secret de la force surhumaine

Bouddhisme, romantisme et Beat Generation : quand les écrivains deviennent des guides

Dans ce texte graphique elle raconte sa quête de la perfomance physique qui s’accompagne d’une quête spirituelle, surtout bouddhiste, qu’elle relie aux biographies des romantiques britanniques Coleridge et Wordworth et du poète américain Kerouac. Les questions fusent autour de la poursuite du bonheur, du lâche prise et du délitement de l’égo. Elle touche parfois le « flow », ces moments suspendus où l’esprit roule, coule avec fluidité accomplissant une tâche sans que l’égo sans mêle. De temps en temps, il faut aider le corps et l’esprit par des « substances » : les drogues, l’alcool, l’adrénaline sont des substances, le sexe ou la créativité sont aussi des moyens d’atteindre ces sommets où l’égo s’efface et où l’unité peut prendre place.

Paysages, silence et vertige : l’expérience du sublime comme effacement de soi

C’est ce que raconte ces pages de Bechdel. Ces petits moments de flottement où on oublie le corps et l’esprit car ils s’unissent et se fondent dans le moment présent. Cela peut advenir quand on regarde un paysage sublime, le soleil qui se couche, le ciel étoilé, une haute montagne enneigée, l’horizon de l’océan, la lumière qui traverse les branches des arbres dans une forêt. Le calme se fait, en nous et autour de nous et on aimerait tant que cela dure éternellement. C’est ce qui semble être la promesse du Nirvana bouddhiste : être dans cet état d’Eveil de manière permanente. Mais est-ce vraiment cela, l’Eveil ? 

Le Nirvana est-il vraiment un état permanent ? (Et l’éveil, au fond, c’est quoi ?)

On sent en effet, derrière cette quête de la « force », quelque chose de profondément ambivalent : est-ce vraiment une recherche d’équilibre, ou une manière élégante de fuir l’inconfort d’exister ? Car la performance physique, même quand elle se pare d’habits spirituels, peut devenir une autre forme d’ascèse moderne : une discipline qui rassure, un cadre, une méthode, presque une religion de substitution. Le corps devient alors un terrain de contrôle dans un monde où tout échappe. Et l’on comprend pourquoi Bechdel est si captivante : elle ne se contente pas de raconter un parcours de développement personnel emballé dans du dessin virtuose. Elle montre aussi les contradictions, les retours en arrière, la tentation de transformer le lâcher-prise en objectif à atteindre, donc en nouvelle obsession. C’est là toute l’ironie tragique : vouloir dissoudre l’ego, mais vouloir le faire « parfaitement ». Comme si l’Eveil devait se mériter, se conquérir, s’entraîner comme un marathon. Or ce paradoxe est peut-être le cœur du livre : l’Eveil n’est pas une victoire, c’est un effacement. Et cela rend la question finale encore plus troublante : si le Nirvana est une promesse d’éternité, ne risque-t-il pas de devenir une autre forme de désir, donc une autre forme d’attachement ?


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