Une dimension de trop

Il y a quelque temps, j’ai recommandé à un ami dans la peine de lire le Loup de steppes de Hermann Hesse. Ce roman initiatique doit, à mon avis, tomber dans toutes les mains et être lu par tous ceux qui ne se sentent pas à leur place ici bas… même de façon fugace. Mon ami s’est donc appliqué à cette lecture et en discutant un peu avec lui je me suis dit qu’il serait bon, moi aussi, d’y retourner. J’avais lu ce roman à l’âge de 20 ans ! Je dois avouer que je ne me souvenais plus vraiment de l’histoire, tout étant confus dans mon souvenir, mais je me rappelais fort bien que ces pages m’avaient marquées. J’avais lu, depuis, d’autres romans de Hesse, dont l’incroyable Jeu des Perles de Verre, qui est une montagne sacrée de la littérature et de la philosophie. Hesse est bien à la fois un littérateur de grand style et un philosophe, et plus moi-même je parcous les pensées des autres, plus je me trouve d’affinités avec cet allemand qui digéra l’idéalisme et qui s’en fut aussi voir du côté de l’Orient. Ma lecture du Loup de steppes est un régal, car avec presque deux décennies (!!) de plus, ma lecture est autrement profonde et alléchante. Je vois, entre les lignes, les pensées de Nietzsche, de Bouddha, la vigueur d’une conception du monde et d’une voie offerte. En particulier le Traité du Loup des steppes, petit opuscule placé au début du livre pour expliquer au héros, Harry Haller, ce qu’il est, est pour moi, aujourd’hui, d’une clarté confondante… et je pense que je vais relire tout Hesse dans les mois qui viennent 😉

A 20 ans je n’avais pas vraiment saisi le couple formé par Harry et Hermine, âmes sœurs, amants, couple félins et marginal. Mais depuis j’ai moi aussi vécu de semblables rencontres. Je voudrais reproduire ici un extrait d’un dialogue entre les deux personnages, en fait plutôt un monologue d’Hermine, qui éclate avec encore plus de pouvoir ce soir. Chaque mot, chaque ligne, chaque phrase sont importants !

« Tu avais en toi une image de la vie, une croyance, une exigence, tu étais prêt à des exploits, des souffrances, des sacrifices : et puis, peu à peu, tu remarquas que le monde n’exigeait de toi aucun exploit et aucun sacrifice, que la vie n’est pas une épopée héroïque avec des rôles de vedette, mais une cuisine bourgeoise, où l’on se contente de boire et de manger, de prendre un café, de tricoter des bas, de jouer aux cartes et d’écouter la TSF. Et celui qui veut et qui a en lui autre chose : l’héroïque, le beau, l’adoration des grands poètes, la piété pour des saints, n’est qu’un imbécile et un don Quichotte. Bon. Et moi, mon ami, j’ai eu le même sort. J’étais une jeune fille bien douée, destinée à vivre en grand, à exiger de moi-même de grandes choses, à remplir de dignes missions. Je pouvais prendre sur moi une haute destinée, être la femme d’un roi, l’amant d’un révolutionnaire, la sœur d’un génie, la mère d’un martyr. Et la vie m’a tout juste permis de devenir une courtisane d’assez bon goût ; cela même ne m’a pas été facile. D’abord, j’ai désespéré, et, pendant longtemps, j’ai cherché la faute en moi-même. En fin de compte, pensais-je, c’est toujours la vie qui doit avoir raison, et, si elle s’est jouée de mes beaux rêves, eh bien, c’est qu’ils étaient bêtes et avaient tort. Mais cela ne me réconfortait pas. Et, comme j’avais de bons yeux et de bonnes oreilles, et que j’étais un peu curieuse, j’observai exactement la vie – la soi-disant vie – je regardai mes amis, mes voisins, plus d’une cinquantaine d’êtres et de destins, et je vis, Harry, que mes rêves avaient eu raison, mille fois raison, comme les tiens. C’étaient la vie, la réalité qui avaient tort. Qu’une femme de mon espèce ne trouvât pas d’autre issue que de vieillir bêtement et misérablement devant une machine à écrire, au service d’un brasseur d’affaire, ou bien d’épouser ce brasseur pour son argent, ou encore de devenir une sorte de fille, c’était aussi peu juste que de trouver un homme comme toi, solitaire, désespéré, farouche, finalement acculé au rasoir. Chez moi, la misère était plutôt matérielle et morale, chez toi plutôt intellectuelle, mais le chemin était le même. Crois-tu que je ne puisse comprendre ta peur du fox-trot, ton horreur des bars et des dancings, ta résistance au jazz-band et à toutes ces insanités ? Je ne les comprend que trop, et aussi ton dégoût de la politique, ton horreur des bavardages et des agissements irresponsables des partis et de la presse, ton désespoir en face de la guerre, celle qui fut et celle qui viendra, en face de la façon dont on pense aujourd’hui, dont on lit, dont on construit, dont on fait de la musique, dont on célèbre les cérémonies, dont on fabrique l’instruction publique ! Tu as raison, Loups des Steppes, tu as mille fois raison, et pourtant tu dois périr. Tu es bien trop exigeant et affamé pour ce monde moderne, simple, commode, content de si peu ; il te vomit, tu as pour lui une dimension de trop. Celui qui veut vivre en notre temps et qui veut jouir de la vie ne doit pas être une créature comme toi ou moi. Pour celui qui veut de la musique au lieu de bruit, de la joie au lieu du plaisir, de l’âme au lieu d’argent, du travail au lieu de fabrication, de la passion au lieu d’amusettes, ce joli petit monde-là n’est pas une patrie… » p. 147-148 de l’édition de poche, traduction Pary. 

« Qui suis-je ? » La question que chacun se pose, certains avec une violence régulière. Je suis l’idée que j’ai de moi, l’idée que les autres se font de moi, l’image de moi dans ce monde-là… rien de tout cela n’est vrai car rien de tout cela n’existe. Pour répondre à l’extrait de Hesse, je reproduit un autre extrait, du livre d’Anthony de Mello , Quand la conscience s’eveille, qui cette fois-ci m’a été conseillé et donné par une autre amie (mon dieu… mais que j’ai d’amis… chouette alors 😀 )

« Personne ne s’est montré méchant avec vous. Quelqu’un s’est montré méchant avec ce qu’il ou elle croyait être vous, pas avec vous. Personne ne vous a rejeté ; on n’a rejeté que la personne que soi-disant vous êtes. Mais c’est une arme à double tranchant. Car personne ne vous accepte jamais non plus. Tant que les gens ne sont pas réveillés, ils ne font qu’accepter ou rejeter l’image qu’ils se font de vous. Ils ont fabriqué cette image, qu’ils ont ensuite acceptée ou rejetée. Vous vous rendez compte à quel point il peut être dévastateur de remettre ces choses en question ? C’est trop libérateur. Mais comme il devient facile d’aimer les autres lorsqu’on a compris cela ! Comme il devient facile d’aimer les autres lorsqu’on cesse de s’identifier à l’idée qu’il se font d’eux et de vous. Il devient si aisé de les aimer, d’aimer tout le monde.» p. 124, édition Albin Michel

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