Les fondamentaux de la collaboration : le temps

Coopération ou collaboration ? Et s’il ne s’agissait qu’une question de degrés ? Il n’empêche que ces nouvelles formes de travail, de faire ensemble, exigent des éléments qui fondent la réussite d’une coopération. Car il est évident que 1° coopérer s’apprend et 2° toutes les équipes et tous les projets ne sont pas forcément coopératifs.
La coopération réussie serait alors comme une recette dont il faudrait suivre les étapes et avoir bien tous les ingrédients sous la main pour apprécier l’assemblage final. Cette métaphore semble un peu trop simpliste ? Pourtant il existe bien des fondamentaux qu’il faut avoir en tête quand on commence à mettre en place un projet collaboratif. Le premier est le temps. Entre collaboration et temps, l’a priori serait qu’il faut beaucoup du second pour réussir la première.

Collaborer : un paradoxe dans notre société de l’immédiateté ?

Toutefois, on se heurte tout de suite à un paradoxe de notre postmodernité : notre société est avare du temps, le temps est un luxe, de l’or en barre dont chacun est comptable, en particulier dans l’entreprise. Nos agendas sont même silotés en catégories de nos vies souvent étanches : du temps au travail, du temps pour sa famille, du temps pour ses loisirs, du temps pour soi. Cela fait beaucoup alors que la matière est rare. De plus, notre monde est celui de la rapidité et de l’immédiateté. Le philosophe allemand Hartmut Rosa a bien montré l’accélération de notre monde, une notion à la fois sociologique et psychologique qui provoque une réelle aliénation de nos corps et de nos esprits. Dans son ouvrage Aliénation et accélération : vers une théorie critique de la modernité tardive, publié en France en 2012, Rosa expose l’aporie du fait que l’accélération du progrès technique, au lieu de libérer du temps par les innovations dans le domaine des transports et de la communication, provoque une famine temporelle dans nos modes de vie. Les inventions techniques affranchissent effectivement du temps, mais notre société à l’affût de tous les « temps morts » improductifs nous pousse à les remplir par de nouvelles tâches, de nouvelles activités.

Résister : collaborer c’est être « slow »

Pourtant, on voit fleurir des résistances à cette récente aliénation matérielle, même si elle provoque également des mal-être puissants. Ainsi, le mouvement « Slow » venu de la gastronomie italienne renforce les tendances à ralentir, à changer de cap, à se reconnecter avec la nature, à moins travailler. Mais la Slow Life n’est pas si facile à vivre, car notre environnement moralisateur et culpabilisant nous pousse au contraire à montrer une hyperactivité qui n’est pas sans conséquence sur nos vies intérieures.
C’est au cœur de ce paradoxe que se trouve l’idée de coopération : elle est souvent mise en œuvre pour accélérer les projets, pour être plus productif ensemble, mais elle a besoin d’un temps long pour se mettre en place et se déployer.

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Collaborer ou être utile ?

Un autre hiatus peut être soulevé : la société post-moderne est aussi fondée sur le pilier de l’utilité et de la productivité. Le concept philosophique de l’utilitarisme, développé au début du XIXe siècle par Jérémy Bentham, est concomitant des pensées libérales politiques et économiques. Pour maximiser le bonheur de tous, il faut que les actions soient utiles à ce bonheur. Le bonheur n’est alors pas forcément une notion métaphysique et éthique, mais peut (et c’est déjà beaucoup) être un bien-être matériel, éducatif, médical. Le biais de cette philosophie est de créer une valeur utilitaire à tout ce que l’on fait, pense ou élabore. On soupèse nos vies à l’aune de l’agréable ou du désagréable, du bien ou du mal, du maximum ou du minimum. C’est donc bien une morale. C’est l’efficacité et l’efficience (qui ne sont pas la même chose) qui priment, en particulier dans le milieu professionnel, mais on le voit également de plus en plus dans la sphère personnelle et familiale. De ce fait, certaines actions ou décisions sont repoussées, voire abandonnées quand elles n’entrent pas totalement dans le cadre de cet utilitarisme qui, avouons-le, a réellement desséché une partie de nos vies intérieures et de nos relations interpersonnelles. Car même si la pensée de Bentham possédait indéniablement une portée collective, elle est sans doute devenue le socle de l’individualisme actuel où c’est son propre plaisir maximal et immédiat que l’on espère avant tout.

Car, le temps est l’un des fondements de cet utilitarisme : cherche-t-on son bonheur ou son plaisir maximal ? Notre monde consumériste nous pousse davantage vers le plaisir, éphémère, que vers le bonheur sentiment qui se construit sur le temps long. Mais il n’est pas dans mon propos aujourd’hui de revenir sur ces notions (relisez plutôt la Lettre à Ménécée d’Épicure). Quoi qu’il en soit, une action utile pour mon plaisir est forcément immédiate, car le désir est une vague qui reflue très vite et qu’il faut tout aussi vite recharger pour « se sentir vivant » comme disent certains. Il me semble que tout projet de collaboration s’oppose à une vision utilitariste du mode d’action actuel. Partager n’est absolument pas utile à première vue, car cela exige un effort qui ne produit pas immédiatement un plaisir maximal. De plus, coopérer n’est pas aussitôt efficace : c’est souvent plus tard et même parfois bien après la fin de la coopération que les fruits tombent de l’arbre. Enfin il arrive aussi que les effets du projet collaboratif ne soient pas du tout ceux envisagés au départ et que le fameux « bonheur maximal » que l’on se prédit individuellement ou collectivement ne ressemble pas du tout à ce que l’idéal nous en figurait.

Donc, la coopération serait en contradiction avec les injonctions souvent schizophréniques de notre époque ? Pourtant il faut apprendre à collaborer et aller à l’encontre de ce que la société nous dicte fait aussi du bien au moral ! Le temps dont nous manquons est néanmoins le pilier d’une coopération non seulement réussie, mais heureuse. Pourquoi avoir besoin d’autant de temps ?

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Prendre du temps : pourquoi ?

1° Coopérer est souvent une aventure humaine. Ce que les personnes apprécient le plus dans ces projets là c’est, au-delà de la concrétisation du programme commun, le plaisir à être et faire ensemble. Or pour cela il faut du temps, celui de la rencontre, de l’interconnaissance. Quand des équipes décident de faire à plusieurs, qu’elles soient du même écosystème ou qu’elles soient issues d’organisations différentes, il faut le temps de s’apprivoiser. Pour certains c’est un exercice aisé ; pour d’autres ces relations sociales, même si elles restent superficielles, demandent un effort pour s’extraire de soi et aller vers l’autre. L’animation de la coopération doit donc organiser et laisser ce temps pour connaître ceux avec qui on va partager du temps. Cela se déploie bien au-delà des sempiternels jeux « brise glace » au démarrage des réunions : il faut pouvoir créer des objets au sein du projet pour que les uns et les autres puissent travailler ensemble, construire ensemble pour apprendre à se connaître. C’est également le sens de ces moments informels, essentiels dans ces enjeux collaboratifs : apéro, séminaires, détente, mais qui ne sont pas des teambuilding pour laisser à chacun la possibilité de créer ses propres liens avec ceux et celles qui correspondent le plus à sa personnalité ou à ses façons de travailler.  Il faut donc du temps pour créer un groupe, il faut mettre en place des techniques d’animation pour cela, mais il faut aussi laisser faire le groupe lui-même.

2° Le temps est également nécessaire pour trouver l’objet commun de la coopération. Je reviendrais dans un prochain article sur le « commun » comme autre fondement, mais je voudrais appuyer aujourd’hui sur l’idée que ce sont les participants eux-mêmes du projet collaboratif qui doivent trouver ce commun (et donc qu’il ne doit pas leur être imposé verticalement au nom d’un besoin théorique) et que cette recherche prend du temps. C’est le but des premières réunions : que faisons-nous ensemble, comment le faisons-nous, pourquoi le faisons-nous ? Ce temps est précieux pour définir les termes sémantiques du projet et ainsi créer des bases solides d’un programme qui peut être long. J’ai vu beaucoup de projets collaboratifs qui s’essoufflaient ou stoppaient parce que les membres n’avaient pas pris le temps tout au début de se coordonner pour définir l’action elle-même. D’où le premier point de ma démonstration : se rencontrer, se connaître pour mieux jauger des besoins, des freins, des peurs, des attentes des uns et des autres.

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3° La coopération nécessite du temps pour expérimenter, tâtonner, apprendre avec et des autres. On cherche à s’investir avant tout pour aller non pas plus vite, mais plus loin ensemble : l’intelligence collective est le ressort principal d’un projet collaboratif. Mais elle ne peut se décréter, se vouloir ni verticalement ni même par la simple bonne volonté des participants. Elle se construit au fur et à mesure des rencontres et de l’interconnaissance des membres. Au-delà cette rencontre initiale que j’ai déjà évoquée, apprendre à travailler avec d’autres, surtout quand ils ne font pas partie de notre organisation, demande des ajustements et des mises au point. Coopérer c’est expérimenter, c’est essayer, c’est se tromper et revenir en arrière : le temps est donc précieux et essentiel, car le groupe doit pouvoir se dire qu’il a le temps de ces va-et-vient et que le projet n’est pas soumis aux exigences d’une temporalité qui viserait uniquement le but commun. Le grand plaisir est bien de faire avec d’autres et d’apprendre des autres : chacun peut échanger ses méthodes de gestion, ses petits trucs, ses savoir-faire. C’est aussi la création d’un référentiel commun qui peut ensuite être rapporté dans son organisation ou son service. La transversalité des compétences est également une base d’une coopération réussie : quand les participants apportent au commun des éléments diversifiés et que l’on nourrit ainsi un travail collaboratif qui se permet de prendre des chemins de traverse. Cela demande du temps et de l’espace.

4° Enfin, dernier point où le temps de la coopération me semble important : les décisions. Bien des projets achoppent sur ce sujet, bien souvent parce que les modalités de choix n’ont pas été discutées au début de la collaboration. Il n’est pas facile de trancher, encore moins collectivement. Il existe de nombreuses manières de prendre des décisions (le vote, le consentement, le consensus, etc.), mais elles sont toutes chronophages. Pourtant, pour qu’une collaboration soit réussie et heureuse il faut que les participants du projet ne soient pas seulement des « petites mains », mais qu’ils aient la main justement sur la finalité et les étapes du projet. Il serait dommage d’engager une pratique collaborative et d’instaurer des modes de résolution verticaux. C’est parfois plus simple et nécessaire, mais il faut pouvoir adapter cette intervention décisive aux actions à mener. La palette des méthodes permet d’ailleurs aux groupes de ne pas laisser aller les choses sans que des temps forts d’arrêt, de bilan et d’évaluation puissent exister au sein du projet. Il faut absolument les programmer et les respecter, même s’il semble qu’ils empiètent sur les temps de travail purs.

Mais prendre trop de temps n’est pas nécessaire non plus

Le temps est donc bien un élément fondamental de toute coopération. Toutefois, il faut faire attention à ce que ce temps que l’on prend pour ces différentes étapes ici présentées ne se transforme pas en frein. Passer de trop de temps est signe également d’un problème et il faut pouvoir sentir quand le temps devient trop long, usant. Les séances de travail doivent être calibrées en fonction d’une tâche a réaliser simultanément en présentiel. Il faut pouvoir éviter les réunions interminables qui ne sont qu’un moment d’information. Pour cela l’animation du projet d’équipe est primordiale pour que ces temps ensemble puissent être véritablement productifs. Il faut aussi pouvoir penser la co-construction d’un commun en présentiel et en distanciel. Les outils numériques collaboratifs permettent à chacun de travailler à d’autres moments pour que les rencontres soient un plaisir. Les projets collaboratifs qu’ils soient en entreprises, dans les communes citoyennes ou dans des associations sont des missions qui s’inscrivent souvent en plus d’agendas déjà bien chargés. Il faut éviter les travers des organisations traditionnelles où la réunionnite est ce qui passe le plus pour du travail.
Le temps trop long peut être le signe d’une collaboration qui « ne prend pas » : parfois on n’arrive pas à œuvrer ensemble et cela se sent par un projet qui s’étire dans le temps, qui tourne en rond, qui patine. Chacun s’use à faire quelque chose malgré tout, mais les semaines ou les mois passent sans qu’une réelle collaboration naisse. Il faut alors savoir dire « stop » et arrêter un tel projet.
Enfin, le temps peut s’éterniser autour des décisions à prendre. Pour ne pas générer un conflit entre des participants, les choix traînent en longueur, elles sont remises en question, elles ne sont pas appliquées. C’est aussi le signe que le « faire ensemble » est plus difficile que prévu et il faut sans doute pouvoir s’arrêter un temps pour faire un bilan et finalement pour ne pas continuer à perdre son temps.

En définitive, le temps est un bien précieux, un vrai luxe même. Nous en manquons tous et pourtant nous devons être capables d’en prendre pour apprendre à coopérer. La première phase que j’ai décrite, celle du temps de la rencontre, est à mon sens la plus essentielle pour éviter d’en perdre par la suite. Cet équilibre n’est certes pas aisé à trouver, d’autant plus que les injonctions managériales comme personnelles nous poussent à réduire le temps passé à « faire » pour chercher toujours plus de temps pour « être ». Mais participer à un projet collaboratif est une aventure qui nourrit bien au-delà de la sphère professionnelle et qui, si on se laisse porter par ce temps long du travail en commun, permet justement de trouver un plaisir à être ensemble. C’est ce que nous verrons dans un prochain article.

Retrouvez le premier article de cette série : Collaborer ou coopérer – quelles définitions ?

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