Vieillesse

Une allée du Luxembourg

Elle a passé, la jeune fille

Vive et preste comme un oiseau

À la main une fleur qui brille,

À la bouche un refrain nouveau. 

C’est peut-être la seule au monde

Dont le cœur au mien répondrait,

Qui venant dans ma nuit profonde

D’un seul regard l’éclaircirait !

Mais non, – ma jeunesse est finie...

Adieu, doux rayon qui m’as lui, –

Parfum, jeune fille, harmonie...

Le bonheur passait, – il a fui !

Gérard de Nerval, « Une allée du Luxembourg », Odelettes, 1853 »


« Parler de ses peines, c’est déjà se consoler ». Cette phrase résonnait dans ma tête au point d’interrompre ma lecture. J’ai levé les nez du livre de poèmes que j’avais acheté voici deux jours chez le bouquiniste au bord de la Seine. La vieillesse me tarit, elle appauvri ma vie, mon corps se délite et pourtant je voudrais la revoir. Je me suis levé tôt ce matin pour aller me poster sur l’allée du Jardin. Je voudrais la revoir. Encore une fois. Je l’ai vu, je ne sais plus très bien quand, je perd la mémoire. C’était dans le Jardin, près du bassin où jouent les enfants qui apportent les bateaux de bois qu’ils font naviguer, comme des grands, sur le cercle d’eau. C’est amusant de les voir croire qu’ils sont face à l’immense océan alors que le bassin est limité par la margelle de béton. Comme nos vies en fait. Nous pensons avoir le temps, être éternels, aussi vaste que la mer, alors que nous avons si vite fait le tour et que, comme les bateaux en bois des enfants, nous avons tourné et tourné sans jamais nous rendre compte que nous étions déjà passés par le même bord. Elle était postée à distance et regardait un jeune garçon qui se penchait un peu trop sur l’eau. Etait-elle sa gouvernante ? Sa soeur ? Toutefois elle n’a pas fait un geste pour l’empêcher de basculer, ce qui heureusement ne s’est pas produit. Peut-être était-elle seulement une passante qui est restée là, à observer les autres passants traverser le Jardin. J’ai envie de la revoir, oh non pas parce que j’ai des pensées immorales, non. Elle me rappelle une femme que j’ai aimé il y a longtemps. Elle me rappelle ma jeunesse, tendre et féline, quand je ne pensais pas que tout ceci pourrait s’interrompre, quand je ne savais pas que la vie allait s’arrêter. Il y avait les femmes, la musique, l’alcool, les livres, les amis. La vie était belle et fastueuse, simple et jamais cruelle. Que s’est-il passé pour qu’aujourd’hui je sois aussi fatigué de respirer. Je n’attends pas la mort, je ne l’espère pas car je voudrais revoir la jeune fille et me remémorer les bonheurs passés en imaginant la douceur de sa chevelure et en observant la lumière dans ses yeux. 

Mourir n’est pas si terrible car c’est

Ouvrir la porte de l’Univers pour

Regarder au-delà du néant et de l’illusion afin de

Trahir définitivement notre espoir.


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