La Banalité du Conformisme de Jean Grimaldi d’Esdra

Il y a quelques semaines de cela j’ai lu l’Empire du Mail de Jean Grimaldi d’Esdra, publié aux éditions Librinova. J’avais beaucoup aimé ce livre… ma chronique était tombée, par hasard, sous les yeux de l’auteur et elle lui a plu. Il m’a alors proposé de lire son autre ouvrage, paru aussi chez le même éditeur quelque temps auparavant, la Banalité du Conformisme. En faisant des recherches sur M. Grimaldi d’Esdra, j’avais lu ce titre et le résumé et j’avais été déjà intéressée par le thème. En outre, je trouvais que le titre était très accrocheur, car c’est un thème qui me titille bien qu’il ne soit pas très « à la mode », puisque tout le monde veut absolument ne pas être conformiste !
J’ai donc reçu le livre numérique et je l’ai lu, entre toutes mes obligations professorales, avec lenteur. C’est aussi que parfois j’ai eu la sensation de lire un livre d’horreur, comme il en existe peu, de ces livres qui vous mettent face aux gouffres de l’humanité. J’avais déjà ressenti cela (et pour la première fois) avec le lourd essai de Naomi Klein, La Stratégie du Choc que je n’ai jamais eu le courage de chroniquer : cette impression désagréable de lecture de se voir tomber page après page dans ce qu’il y a de plus sombre et de plus stupide dans l’humaine condition. C’est donc à petite dose que j’ai lu la Banalité du Conformisme, ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas apprécié cette lecture ! Je suis une disciple de Cioran et rien ne me fait plus de bien que d’être confrontée à l’acidité du monde. Bien sûr ensuite ou en même temps il faut lire des choses plus légères, voire frivoles, comme lorsque l’on déguste un plat épicé et que l’on boit en même temps un bon thé chaud et parfumé.

La Vérité n’est jamais bonne à dire et c’est pour cela que j’aime partir à sa recherche.

La Banalité du Conformisme est, comme l’Empire du Mail, un livre bien plus large qu’un simple essai de management. C’est pourtant le sujet premier de l’auteur, qui travaille dans ce domaine. Mais ce sujet sert de prétexte pour considérer la société actuelle plus globalement. Et ce qui est décrit et analysé n’est pas très appétissant. Le conformisme est bien ce qui ronge, non seulement les entreprises, mais aussi et surtout nous-mêmes, en tant que citoyens comme salariés, poussés à taire ce que nous sommes et ce que nous pensons pour ne pas être celui ou celle dont la tête dépassera du champ de blé cloné.

D’où parle l’auteur ?

 

JeanGrim2

M. Grimaldi d’Esdra est à la fois un ancien Directeur des Ressources Humaines, il a travaillé pour le groupe Michelin, et aussi enseignant à l’université de Clermont-Ferrand. Un Auvergnat donc ! (le point d’exclamation est là parce que ma famille paternelle est auvergnate et que j’ai des attaches solides dans le Puy de Dôme). Il est également directeur du cabinet de conseil aux entreprises Formadi. Ses ouvrages sont donc tirés à la fois d’une certaine expérience de terrain, de situations, mais également sans doute d’une réflexion, nécessaire quand on enseigne. Ce qu’il en ressort c’est une profonde connaissance de l’humain, sous le H de ce triptyque postmoderne de la DRH et surtout la conviction, que l’on trouve dans ses livres, que n’importe quelle organisation, et surtout les entreprises, doivent être avant tout des organismes humains et pas des machines ni technologiques ni absolument rationnelles.

Quand un livre vous fait réfléchir

Le problème est bien que cette vision du monde, des choses et des relations, que je partage, n’est pas du tout celle de la majorité de nos contemporains. Nous sommes bien dans une société de compétition, de superficialité, de paraître qui a transformé aussi la façon dont les entreprises fonctionnent. On ne produit plus, on manage ; on ne fabrique plus, on contrôle ; on ne partage plus, on fait des profits. J’avoue que la lecture de ce livre m’a fait réfléchir longuement sur mes propres choix professionnels. Je suis en pleine reconversion, je l’ai déjà exprimée dans ce blog, et depuis le début de ce processus, j’ai toujours un seul doute : celui d’échanger un métier pour un job. Celui de quitter une profession (enseignante) qui porte tout de même encore un certain sens même si ses valeurs sont foulées aux pieds par ceux et celles qui sont censés la défendre, pour un « job à la con » de ceux qui ne servent à rien et surtout qui brassent du vent, qui créent du vide. Je me disais jusqu’à présent que c’est justement de ce vide dont j’ai besoin ! Le trop-plein de mon métier est ce qui justement m’épuise et je suis attirée au contraire par la futilité de tâches qui ne servent à rien et donc dans lesquelles je n’aurais pas à m’investir personnellement. C’est d’ailleurs ce que décrit Jean Grimaldi d’Esdra comme un des moyens les plus sûrs pour les employés pour survivre dans une organisation conformiste. Faire comme tout le monde, faire comme on nous dit, ne pas y mettre d’affectif, de pas y mettre de soi. Pour moi ce serait passer d’un extrême à l’autre, j’ai l’habitude ! Pourtant à la lecture de la Banalité du Conformisme, je me demande si c’est finalement une si bonne idée que cela…

Pourtant, autre anecdote avant de revenir au livre, je sais ce que c’est que de « se conformer », je m’y suis attelée durant des années, et ce… dans une organisation totalement non-conformiste. Pourtant, dans ce que, vu de l’extérieur, était une organisation qui ne fonctionnait absolument pas avec les normes de la société environnante, une dose non négligeable de conformisme anticonformiste pourrait-on dire, avait été créé, sans doute pour pouvoir lutter justement contre la société étouffante dans laquelle nous vivons.

Qu’est-ce que le conformisme ? On trouve une définition complète à la toute fin du livre :

« Une métamorphose. Le conformisme est la métamorphose des êtres libres, doués de raison, de cœur, de particularité, en des éléments humains robotisés. Sans conscience, sans libre arbitre, sans couleurs ni différences. Tous les particularismes et originalités ont disparu au cours d’un processus d’homogénéisation auquel sons soumis les êtres dans les organisations. Le nouvel être parle, agit, se comporte conformément aux normes en usage. Il est prévisible. Donc il devient programmable. Sa contrainte la plus forte vient de lui-même. Nous ne sommes pas toujours surveillés, enrégimentés, et pourtant… l’homme s’autocensure, se formate, se moule, se « grisaille », ne crée rien, subit et s’ennuie. Il agit ou il parle, il se fait parfois à contrecœur. Il est enfermé dans le labyrinthe du Minotaure moderne qui réclame un peu son âme et sa soumission comme le Minotaure réclamait dans la mythologie antique son tribut annuel de jeunes sacrifiés. »

Un livre littéraire et philosophique

Une des forces du livre est que l’auteur s’appuie sur des références solides tant littéraires que philosophiques. Écrire sur le conformisme, les sociétés conformistes qui peuvent tendre vers des totalitarismes, est un sujet récurrent dans la littérature contemporaine : Fahrenheit 451, 1984, le Meilleur des Mondes sont des œuvres de science-fiction qui parfois ont des airs de réalités de nos jours ! L’auteur cite également des fictions plus anciennes, moins connues du grand public, mais qui traitent aussi de ces affres humaines.
Il est aussi fait appel à des sociologues, des essayistes, des philosophes dont la longue liste se trouve dans une bibliographie commentée, ce qui est particulièrement bien venu pour compléter ses lectures. En tout cas on sent que l’auteur a lu, qu’il s’est documenté et bon nombre de paragraphes du livre sont illustrés largement par des extraits de livres ou de films qui permettent de mieux comprendre une réalité. Et c’est là sans doute le point le plus désagréable de cette lecture, c’est de se rendre compte à quel point la réalité à atteint la fiction, et que lorsque l’on s’apitoie sur le sort des antihéros de 1984 ou Fahrenheit 451, sur l’horreur de leurs vies, de leurs situations dans ces mondes totalitaires où la pensée individuelle est bannie, punie, torturée, on devrait plutôt s’apitoyer sur nous-mêmes, car nous vivons déjà dans ce type de société !

« Mais l’histoire et la fiction sont là pur nous garder, nous faire pressentir le cercle vertueux ou non des organisations que nous mettons en place. Nous voudrions tous arrêter le cycle mécanique des organisations : instiller la liberté, permettre le libre arbitre, rendre possible l’autonomie. Nous tentons de mesurer ces grippages des structures ; ce comportement affolant de tristesse, de mal-être des gens qui ne veulent pas s’engager, qui préfèrent attendre, restant dans une calme passivité. Nous fuyons le manque de liberté. Nous désirons l’innovation qui adapte idées et produits. Mais dans le même temps, nous assurons la diffusion d’une standardisation de la pensée et des méthodes. Il est évident encore une fois qu’une dose minimale de conformisme (conformisme quotidien) concourt à l’acceptation du groupe, de sa discipline, de ses contraintes. Un personnage de Fahrenheit 457 évoque la métaphore du doigt dans un gant. C’est la dialectique de l’individu et du groupe. Le doigt doit être à l’aise, la main peut être gantée. Cette dose minimale est le fruit de la discipline normale de toute organisation : des convenances ou conventions, des efforts pour rentrer en communication au sein d’un groupe. »

Le monde conforme est un monde où plus personne n’agit, chacun attendant que l’autre, le patron, le chef, celui qui doit savoir, fasse ce qu’il a à faire et nous laisse tranquilles, dans notre coin, à faire le peu qui doit être fait pour notre survie, pour mériter notre salaire. Le hiatus de ce monde d’un point de vue économique (l’auteur prend uniquement ce point de vue, et n’envisage pas, directement, le point de vue politique, même si en fin de compte ce livre est totalement politique !) c’est que pour créer de la richesse il faut des idées, des innovations, mais qu’en même temps il ne faut surtout pas que les individus se démarquent, pensent autrement, fassent autrement que ce qu’a décidé l’organisation, le groupe. D’où l’injonction très actuelle d’innover sans que la créativité humaine soit mise en avant ou soit tout simplement favorisée.

Du constat pessimiste à l’action : puissance d’agir

Le livre se divise en deux grands temps : tout d’abord le constat d’un monde et d’entreprises totalement conformistes et des stratégies des individus pour s’y soumettre le moins possible et même s’y opposer. Cette première partie est la plus rude à lire, car l’auteur fait une analyse très serrée des différents mécanismes collectifs et presque inconscients à l’œuvre pour créer cette homogénéisation profonde de l’humain. C’est presque un travail psychanalytique qui renvoie le lecteur à ses propres expériences, non seulement comme victime du conformisme mais surtout comme vecteur lui-même de normes et de codes qui ne sont pas forcément les siens. Pour l’auteur, nous vivons une époque particulièrement sensible au conformisme d’autant plus que nous vivons des évolutions rapides qui sont à la limite de la révolution intellectuelle, technologique, etc.
Tout le monde n’est pas conscient de vivre dans une organisation conformiste et pour beaucoup d’entre nous la meilleure parade est l’indifférence à ce que l’on fait, à ce que l’on dit, à ce que l’on nous dit. Mais cette indifférence n’est pas une bonne chose car elle est subit et empêche l’action réelle de l’individu dans le groupe. Surtout, elle fait perdre son identité réelle à l’individu qui cache ce qu’il est tout d’abord au travail et puis finalement dans tous les aspects de sa vie.
La seconde partie du livre tente de nous proposer des « solutions » pour échapper à ce conformisme, si bien sûr on en a conscience et que l’on veut s’en défaire. Mais si on lit ce livre, c’est que déjà cette problématique nous interroge. L’auteur nous fait alors le portrait du dissident, celui que beaucoup voudrait être, mais que nous ne sommes pas finalement, trop engoncés dans notre quotidien. Prendre des risques, dire non, vouloir autre chose et autrement et tout mettre en œuvre pour réaliser cette volonté. Mais la dissidence n’est pas donnée à tout le monde, on peut aussi décider de fuir, ce qui, avouons-le, n’est peut-être pas plus facile !

« Nous avons en ces quelques répliques le nœud de la dissidence. Habité par une raison impérieuse qui s’impose à lui, le dissident perçoit et écarte les raisonnements des autres. La peur est naturelle et normale. Qui n’a peur en s’exposant ? »

Mais au-delà d’une posture sociale, d’un rôle que l’on s’imposerait de jouer pour sortir justement d’un rôle conforme, l’auteur nous propose de commencer par une transformation intérieure. C’est en soi-même qu’il faut avant tout stopper les ravages du conformisme, retrouver sa propre pensée, sa propre identité, de retrouver le sens de nos actions, de notre travail, retrouver l’émerveillement au monde. Il s’agit de retrouver non pas sa liberté, mais son autonomie, ce qui n’est pas la même chose :

« Tuer, endormir ou préserver la capacité d’autonomie de l’homme est le dilemme essentiel de toute civilisation et de tout exercice d’autorité. Pour Bettelheim, l’autonomie est « l’aptitude intérieure de l’homme à se gouverner lui-même, à chercher consciencieusement un sens à sa vie (…). Ce concept n’implique pas une révolte de principe contre l’autorité en tant que telle, mais plutôt l’expression d’une conviction intérieure, sans considération de commodité ou de ressentiment, indépendamment de pressions ou de contraintes sociales (…). L’autonomie n’implique pas que l’individu ait la liberté de faire n’importe quoi. »

Cette autonomie est avant tout la maîtrise de sa pensée, de sa propre pensée, et non pas celle que l’on croit sienne, mais qui est la création des autres, de nos parents, de nos dirigeants ou des publicitaires et des médias.

C’est un vrai travail de retour à soi que nous propose l’auteur, non pas pour un quelconque et futile développement personnel, qui est à mon sens encore et toujours un des aspects du conformisme ambiant, mais plutôt pour trouver la force nécessaire pour affronter le monde qui vient. Car en fermant mon livre électronique, je n’ai pas pu me demander pourquoi l’auteur avait écrit ce livre. Ce n’est pas un simple avertissement, ce n’est pas un roman qu’il a écrit, pour nous dire « attention, nous changeons d’époque. » J’ai le sentiment que ce livre est avant tout un vade-mecum pour nous préparer à ce qui a déjà été annoncé et peut-être nous donner les outils nécessaires pour sortir de ce moule et transformer à notre petite échelle individuelle le monde. Ce n’est pas en voulant faire obligatoirement la révolution totale que les choses bougent, mais bien individu après individu, homme après femme, qui prennent conscience d’eux-mêmes, de ce qu’ils font ou pas, de ce qui les détermine et les rend moins libres et surtout tristes. Finalement, la Banalité du conformisme de Jean Grimaldi d’Esdra est, je trouve, un livre spinoziste (il faudrait qu’il nous dise si c’est comme cela qu’il le voit), c’est-à-dire un livre qui pointe la réalité de déterminismes puissants d’une société idiote où les êtres humains n’ont aucune liberté réelle. Mais par le fait même de les pointer, d’en prendre conscience, on sait alors que l’on n’est pas libre mais que l’on peut rechercher l’autonomie, celle qui est de mettre en œuvre sa puissance d’agir, celle de la persistance de notre être pour connaître toujours plus de Joie et lutter ainsi contre les passions tristes, celles qui affaiblissent notre puissance d’agir et nous rendent tristes.

« Le monde conforme n’a pas, pour l’instant, tous les leviers de la puissance. Ce sont les hommes conformes qui créent leur propre prison et leur tristesse. Ce non sera libérateur pour d’autres qui , ce jour-là, entendront le non et commenceront leur propre cheminement. Être authentique est, au sens littéral, retrouver la pleine propriété de son être. »

Pour illustrer cette idée, je vous propose d’écouter cette chanson juste sublime de Terry Callier, dont la voix, la mélodie, le rythme, la poésie me transportent immédiatement dans des mondes non conformes – Dancing Girl

 

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2 commentaires sur “La Banalité du Conformisme de Jean Grimaldi d’Esdra

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  1. Quand je vous disais dans un précédent commentaire (Etats d’âmes) que la philosophie est une compétence accessoire des DRH….

    Quand je vous écrivais que la tranquillité (un autre nom du conformisme) rend triste voire pire !

    Mais je ne vais pas réécrire le même commentaire du commentaire, vous l’avez sans doute déjà lu.

    Bien à vous.

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