Accélération, le nouveau totalitarisme moderne

Comment continuer à critiquer la modernité ?

Hartmut Rosa est un sociologue et un philosophe allemand contemporain qui travaille dans la ligne de la Théorie critique de l’École de Francfort et un représentant de ce que l’on appelle la philosophie sociale. Cette philosophie considère que les études sociales, concrètes, peuvent être des éléments de la pensée abstraite et peuvent surtout servir à critiquer l’ordre établi quand celui-ci ne permet pas aux individus d’être heureux. Le cœur de la préoccupation de la philosophie sociale est la vie bonne, expression qui rappelle les problématiques essentielles de la philosophie grecque classique et hellénistique. Qu’est-ce qu’une vie bonne ? Collectivement et individuellement ? Quelles valeurs éthiques, donc pratiques, tendent une vie bonne, qu’Aristote appelait une vie vertueuse. Cette simple expression nous rappelle que depuis trop longtemps la philosophie a oublié, non pas la métaphysique comme s’en plaignait Heidegger, mais seulement l’éthique pratique qui permet aux humains de vivre heureux dans le monde, dans leurs rapports au monde, aux autres et à eux-mêmes.

Le petit livre (153 pages) d’Hartmut Rosa, publié en France aux excellentes éditions de la Découverte en 2012, est en fait une synthèse, un résumé, un commentaire, une ouverture de son ouvrage clé, publié en Allemagne en 2010 et en France en 2013 : Accélération, une critique sociale du temps. Mais ce n’est pas qu’une vulgarisation de son ouvrage majeur, qui serait destiné à des lecteurs « paresseux » ou du moins peu enclins à aborder un livre réputé difficile. Car le titre comporte deux mots : accélération soit, mais aussi aliénation. Il s’agit donc là d’une ouverture vers d’autres théories même si la première partie du livre résume les thèses principales de l’auteur.

Définition de l’accélération

L’accélération sociale est ce qui caractérise la modernité tardive, ces vingt, trente dernières années marquées par la mondialisation, le capitalisme financier, la révolution numérique et le changement climatique. Elle succède à la modernité classique, née à la fin du XIXe siècle de l’industrialisation, de la colonisation et des deux guerres mondiales. L’accélération sociale se constitue de trois piliers : l’accélération technique, l’accélération du changement social (des formes de vies en société) et l’accélération du rythme de vie (personnel). L’accélération technique ce sont par exemple les incroyables révolutions des transports qui ont totalement raccourci nos temps de voyage et aussi réduit l’espace.

«  […] L’accélération sociale est définie par une augmentation de la vitesse de déclin de la fiabilité des expériences et des attentes et par la compression des durées définies comme le « présent. » p. 22

Elle est surtout le cancer des sociétés occidentales riches et déprimées. On aurait pu croire que les progrès techniques auraient permis aux humains d’avoir plus de temps pour eux : quand on a inventé la machine à laver, il était évident que les femmes allaient ainsi gagner beaucoup de temps à ne plus laver le linge à la main. Mais en fait, ce ne fut pas le cas, ni avec aucune des inventions récentes, car à chaque progrès technique s’accompagne une croissance de ce que l’on a à faire. Ainsi, autrefois, on passait du temps à laver à la main, mais on ne lavait que quelques vêtements, car on portait les mêmes durant des semaines (!). Aujourd’hui, on fait tourner des machines à laver plusieurs fois par semaine, car nous possédons beaucoup beaucoup (trop) de vêtements, que nous mettons beaucoup de temps à acheter en faisant du shopping. Et pour les acheter, nous devons passer beaucoup de temps (inutile) à occuper un emploi pour gagner de l’argent.

Toujours plus vite, toujours plus haut !

L’accélération sociale est un marqueur dangereux du système capitaliste. En effet, le principal moteur de l’accélération est la compétition, qui commence très jeune dans nos sociétés modernes. Il faut être le meilleur, surpasser les autres, montrer aux autres que l’on est toujours actif, que l’on fait des choses, que l’on produit. Il ne faut surtout pas montrer que l’on est oisif, passif. Les chômeurs (et les profs !) ne sont pas aimés ici-bas parce qu’ils ont ce que les autres n’ont pas (mais cela reste des représentations) : du temps pour eux. L’autre facteur est qu’avec la sécularisation du monde, il n’y a plus d’espoir dans une vie après la mort. Il faut donc vivre « à 200% » sa vie, faire des expériences, seuls moyens de gagner l’éternité qui chassera l’angoisse de notre finitude.

«  De plus, la richesse, la plénitude ou la qualité d’une vie, selon la logique culturelle dominante de la modernité occidentale, peuvent être mesurées en fonction de la somme et de la profondeur des expériences faites au cours d’une vie. Ainsi, selon la conception de la vie, la vie bonne est la vie accomplie, c’est-à-dire une vie riche d’expérience et de capacités développées. » p.38

Ce constat est hautement ironique, quand on connaît la massification des modes de vie et la dépersonnalisation sourde inhérente à l’hyperindividualisme libéral. Tout le monde veut être différent, unique, original, mais jamais le monde et les humains n’ont été plus uniformes dans leurs formes comme dans leurs pensées. À la fin de son ouvrage, Hartmut Rosa revient sur cette question de l’expérience, qui devient l’étalon de nos vies. Selon lui, les « expériences » que nous vivons dans la modernité tardive, que la société moderne nous permet de vivre, ne sont en aucune façon des expériences profondes, qui nous marquent et nous définissent. Nos expériences sont futiles, et elles ne laissent aucune trace mémorielle dans nos esprits. Elles n’ont aucune temporalité, elles sont fugaces et éphémères, brèves et vides. Regarder la télévision, jouer à des jeux vidéo, faire du shopping, être sur les réseaux sociaux, partir en vacances dans des complexes touristiques, ne permet en rien de créer notre identité et encore moins de façonner notre « être au monde ». Pourtant, nous nous targuons de vivre des choses extraordinaires qui sont en fait pitoyables de banalité et surtout vides de sens.

« La promesse eudémoniste de l’accélération moderne réside par conséquent dans l’idée (tacite) que l’accélération du « rythme de vie » est notre réponse (c’est-à-dire celle de la modernité) au problème de la finitude et de la mort. » p.40

Qu’est-ce qu’une vie bonne ?

Finalement, l’humain moderne n’a en rien progressé par rapport aux humains passés : nous sommes toujours taraudés par les mêmes angoisses, les mêmes doutes, les mêmes folies. C’est seulement la réponse qui, aujourd’hui, nous permet de creuser encore plus vite notre tombeau et de faire de nous des esclaves.
Nous sommes également toujours concentrés sur la question principale, problématique centrale de la philosophie sociale : qu’est-ce qu’une vie bonne ?

« Nous ne pouvons fonctionner en tant qu’acteurs humains que si nous avons une idée de là où nous devons aller et de ce qui constitue une vie bonne et riche de sens. » p. 69

L’humain se projette, il a besoin, non pas tant de préparer l’avenir, que de donner un sens quasi historique, narratif à son existence. Nous savons tous ce que nous voulons et ne voulons pas dans nos vies. Et comme le dit Spinoza, je ne désire pas ce qui est bon (pour moi), c’est parce que je désire quelque chose que cette chose est bonne pour moi. Dans la modernité classique, démocratique et industrialisée, la vie bonne est une vie autonome et indépendante, où l’individu s’est détaché des injonctions normatives des communautés comme la famille ou l’Église. Or, pour que chacun puisse acquérir cette autonomie, qui se manifeste par ses choix personnels dans la conduite de sa propre vie, il faut créer un cadre politique démocratique qui favorise cette liberté. C’est, pour Jürgen Habermas, le « noyau de la modernité ». Mais ce projet, unique dans l’histoire de l’humanité, ambitieux et généreux, se heurte à un écueil qui est, aujourd’hui, devenu un problème central. Autrefois, notre « être au monde » et notre position sociale étaient largement définis à l’extérieur de nous, par notre naissance, notre métier, notre famille, la géographie, etc. Chacun avait une place, elle pouvait être difficile à tenir, on pouvait tenter de s’y soustraire si on avait assez de courage, mais elle pouvait également nous faciliter l’existence en nous donnant, presque avec fatalisme, un cadre rassurant.

« Dans la société moderne, en revanche, la position dans le monde n’est pas fixée à l’avance. La carte de distribution et de reconnaissance est redessinée en fonction de la position que se fait quelqu’un. Le statut, les privilèges, la reconnaissance et la richesse que vous obtenez, dépendent de votre accomplissement. Là, les « positions dans le monde » sont (au moins en principe) distribuées par une lutte concurrentielle. » p.80

Autrement dit, l’autonomie se conquiert, elle s’arrache dans la compétition et la concurrence de la société moderne. Vous devez être le maître de votre vie, vous devez savoir ce que vous voulez et tout faire pour l’obtenir. Vos échecs vous sont immanquablement imputés : vous êtes seul responsable de vous-mêmes. Il n’existe plus, comme autrefois avec le confessionnal, de possibilités de se faire pardonner. Vous devez être le meilleur, le trader de votre existence, qui doit être exceptionnelle et que vous devez montrer partout comme un produit marketing bien agencé. Bonjour l’angoisse dirait Kierkegaard !
De plus, rajoute l’auteur, cette reconnaissance que l’on doit obtenir, n’est plus de nos jours calculée sur le temps long d’une vie. Mais c’est au quotidien, sur l’efficacité de votre travail, sur le rendement de vos efforts que vous êtes jugés chaque jour qui passe. Personne n’est le témoin de toute votre biographie. Vous devez convaincre les autres que vous êtes le meilleur chaque jour qui passe. Et ceci d’autant plus que les autres sont devenus des concurrents, incapables de se réjouir de vos réussites et trop heureux de vous voir échouer. Pour les théoriciens de la Théorie critique de l’École de Frankfurt, c’est ce qui explique les syndromes de plus en plus nombreux d’ « épuisement de l’être », que l’on retrouve dans le monde du travail sous la forme de burn-out.

L’autonomie n’existe pas !

Pour Hartmut Rosa, tous ces facteurs combinés lui permettent d’affirmer que l’accélération sociale est une forme de totalitarisme et qu’elle est à l’origine de notre aliénation sociale. Pour lui, le totalitarisme dans lequel nous vivons est le fait d’un principe abstrait qui assujettit tout le monde, car il exerce une pression telle que les individus se voient faire des choses qu’ils n’ont profondément pas envie de faire et qu’il est très difficile d’y résister, de la critiquer et de le combattre, car il est omniprésent et considéré presque comme une loi naturelle. Pour l’auteur, la modernité est un jeu de dupes : pour acquérir l’autonomie, nous avons tous résilié nos libertés pour nous soumettre à la loi du marché et sa forme actuelle, l’accélération sociale et la compétition de tous entre tous. Or, «  la modernité n’a jamais tenu ses engagements : un vaste nombre de gens, probablement la majorité, étaient empêchés de mener une vie autodéterminée par les forces liées à des conditions de travail hétéronomes. […] Ils [salariés, employeurs, directeurs] n’ont jamais pu maîtriser les règles du jeu, ils ont seulement appris à jouer avec elles avec succès » ou non (p. 108). Ainsi, le pouvoir de l’accélération n’est pas devenu une force libératrice de notre temps personnel, mais bien une force d’asservissement. La pression sociale et économique pour aller toujours plus vite dans ce que l’on fait, au travail comme chez soi, a remisé aux calendes grecques les espoirs d’autonomie personnelle et politique.

«  L’autonomie peut être considérée comme la promesse de définir les buts, les valeurs, les paradigmes et les pratiques d’une vie bonne aussi indépendamment que possible des pressions et limitations extérieures. C’est la promesse que la forme prise par nos vies sera le résultat de nos convictions et aspirations culturelles, philosophiques, écologiques et religieuses, et non pas de pressions naturelles, sociales ou économiques « aveugles ». p. 110

Mais malheureusement, le désir d’autonomie est devenu non seulement une gageure et une illusion, mais également un des moyens pour mettre la pression aux individus. La modernité utilise à son propre profit les talents créatifs et innovants des individus qui ne leur servent plus à trouver leurs vies bonnes, mais à alimenter l’accélération sociale et le capitalisme par le truchement du concept de compétitivité.

Nous sommes aliénés et aliénant…

Quant à l’aliénation, concept du jeune Marx, qui n’est pas totalement défini selon Hartmut Rosa, elle se manifeste dans tous les champs de notre rapport au monde : aliénation par rapport à nos actions (travail), à ses produits (aux choses), à la nature, aux autres êtres humains (société) et par rapport à nous-mêmes. L’aliénation se produit quand nous désirons quelque chose dans l’un de ces champs et que nous mettons en œuvre autre chose, le contraire même de ce que nous voulons, et ce, de façon totalement volontaire, soumis à des pressions qui se surimposent à notre désir profond. Aujourd’hui, nous sommes obligés de vivre dans une société de l’accélération, qu’on le veuille ou non, nous sommes obligés d’être en compétition avec les autres, qu’on le veuille ou non, nous sommes obligés de nous perdre nous-mêmes, de perdre notre identité et notre autonomie parce que nous avons tout ce travail à terminer, toutes ces extraordinaires expériences à réaliser, tous ces gens formidables à rencontrer. Il s’agit ni plus ni moins qu’une dépossession totale de soi, qui visiblement convient à la majorité, car il est certain que se définir, se connaître, connaître ce que l’on veut et ce que l’on ne veut pas est une aventure bien plus risquée, douloureuse et longue que simplement se caler devant sa télévision pour regarder une équipe de foot jouer au ballon.

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2 commentaires sur “Accélération, le nouveau totalitarisme moderne

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  1. Encore un livre qui va me parler, je le sens ! Je reconnais pas mal le concept d’accélération, tout le monde est à fond dans tout, il faut absolument être occupé, de préférence par quelque chose reconnue comme « utile » par la société… Ca me pesait déjà depuis un moment, je suis assez lente, donc je suis un peu la risée de tout le monde en plus.

    Encore un très bon article en tout cas ! Je ne sais pas quoi dire, tellement ce livre semble avoir raison.

    Aimé par 1 personne

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