Collaborer ou coopérer : quelles définitions ?

Collaborer ou coopérer ? On utilise de plus en plus ces deux mots car ils reprennent du sens dans nos organisations. Après des décennies d’hyper-individualisme et de verticalité, les collectifs, qu’ils soient en entreprise, dans les associations ou dans les collectivités territoriales, cherchent d’autres moyens de construire des projets communs.
Mais pour que les mots ne soient pas qu’un paravent qui cachent un management hypocrite et qu’ils permettent une vraie gouvernance partagée, il faut les définir.
Collaborer et coopérer sont-ils synonymes ? Si non, quelles subtiles différences peut-on tracer et quelles conséquences ont-elles sur nos pratiques professionnelles ?
Faire un travail de définition est essentiel pour débusquer les malentendus des représentations et des interprétations que chacun se fabrique et sur lesquelles il engage son action. La définition permet de poser à plat tous les sous-entendus qu’un mot charrie et qui sont parfois à l’origine des difficultés à créer du commun.

Des définitions pas tout à fait stabilisées

Toutefois on constate dans cet exercice que les définitions ne sont pas encore stabilisées. C’est sans doute parce que les pratiques coopératives et collaboratives sont en pleines mutations et qu’elles participent fortement aux exigences des transitions sociétales actuelles.
Pourtant, après les belles heures de la compétition et de la verticalité (qui sont toutefois encore bien ancrées dans certaines institutions, par exemple éducatives et entrepreneuriales), la coopération devient un mode de fonctionnement plus ou moins plébiscité. Coopérer est à la mode. D’autant plus que la science nous apporte des éléments qui remettent en cause la vision darwinienne de la société où seuls les plus forts et les plus adaptés réussiraient en écrasant les autres. La biologie mais aussi l’anthropologie, la sociologie ou les neurosciences montrent aujourd’hui que l’entraide serait la règle plutôt que la compétition. Ainsi, pour Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, elle serait « l’autre loi de la jungle ». Comme souvent dans la pensée occidentale, on passe d’un extrême à l’autre, d’un absolu à l’autre et ce que l’on a adoré hier on le brûle aujourd’hui en élevant sur ces cendres de nouvelles idoles. Sans doute faut-il chercher dans un processus et un dialogue entre les deux comportements une des clés de nos prochains succès.

 

A première vue, en Français, on aurait tendance à privilégier le mot « coopération » car celui de « collaboration » renvoie, dans notre inconscient collectif, à une période de notre histoire peu glorieuse. La collaboration fut un système étatique consciencieux qui mit l’État français de Vichy aux ordres de l’occupant nazi durant la Seconde Guerre Mondiale. Elle fut à l’origine de milliers de déportations dans les camps de la mort. Ce mot possède donc une réelle connotation morale qui, au fil des ans et de l’écriture de l’Histoire d’après-guerre, devint universellement négative. Pourtant, collaborer fut, pour ceux et celles qui le mirent en pratique durant la Guerre, un acte patriotique valorisé car il sauvait aussi des vies. Pourtant, on ne peut s’empêcher de penser que le courage et la gloire reste tout de même du côté des désobéissants et que les « collabos » savaient sans doute aussi ce qui se passait.
De ce fait, collaborer à une réelle connotation péjorative, où l’obéissance a un goût de soumission au plus fort.
Mais dans le même temps, le mot « coopération » a dans l’histoire politique de notre pays lui aussi un sens biaisé quand on pense à la « Coopération de la France/Afrique », ce reliquat des « missions bienfaitrices et civilisatrice » de la colonisation du XXe siècle.

Entre l’œuvre et le travail

Si on s’attarde sur l’étymologie le mot coopération vient du latin « cum » : avec, et « operare ». L’opus c’est l’œuvre. Coopérer c’est donc faire, œuvrer, fabriquer et qui littéralement veut dire œuvrer ensemble. C’est être le co-auteur d’une œuvre commune. Dans le verbe latin operare il y a la notion de faire avec sa tête et de fabriquer avec ses mains. Mais c’est bien l’opus, le résultat qui est le cœur de la coopération. L’œuvre ou le résultat est une co-construction où les différentes parties qui interviennent apportent chacune une matière complémentaire et équitable. Ces parties sont toutefois différentes les unes des autres tant par leurs natures, leurs missions, leurs activités ou leurs modes de fonctionnement. Ainsi, dans la coopération, les parties ont toutes un rapport d’interdépendance entre elles en apportant toutes des contributions différentes mais jugées essentielles. Elles œuvrent ensembles pour un temps donné car elles ont toutes, pour des raisons différentes, besoin d’atteindre un résultat que seule, elles ne peuvent pas obtenir.
La coopération est peut-être avant tout un état d’esprit, un mode de fonctionnement qui se fonde sur la non concurrence et la non compétition des individus entre eux, en vue d’un commun partagé.
Pour Jean Heutte, professeur à l’Université de Lille en sciences de l’éducation :

« Le mode coopératif résulte d’une division négociée (rationalisée) a priori d’une tâche en actions qui seront attribuées (réparties) entre des individus qui vont agir de façon relativement autonome. Les interactions se limitent à l’organisation, la coordination et le suivi de l’avancement (souvent sous la responsabilité d’un individu chargé de s’assurer de la performance individuelle de chacun). La responsabilité de chacun est limitée à garantir la réalisation des actions qui lui incombent : c’est la concaténation progressive et coordonnée du fruit de l’action de chacun qui permet d’atteindre l’objectif (exemple : construire une maison). »

Collaborer c’est participer à l’élaboration d’une œuvre, contribuer à un résultat. En latin, « collaborare » c’est « travailler avec quelqu’un ». Ici, l’accent est bien mis plutôt sur le travail, parfois synonyme de souffrance : « labor ». C’est le processus qui est central, celui qui amène des individus ou des groupes à mettre en commun leurs efforts. Le résultat final n’est pas oublié mais il se perd un peu derrière l’action, l’agir qui emporte les parties. Dans la collaboration le chemin serait plus essentiel que le but : chacun cherchant à l’atteindre par lui-même, en offrant au groupe son travail, son labeur.
Ainsi pour Jean Heutte :

« Dans le cas d’un travail collaboratif, il n’y a pas de répartition des rôles a priori : les individus se subsument progressivement en un groupe qui devient une entité à part entière. La responsabilité est globale et collective. Tous les membres du groupe restent en contact régulier, chacun apporte au groupe dans l’action, chacun peut concourir à l’action de tout autre membre du groupe pour en augmenter la performance, les interactions sont permanentes : c’est la cohérence du collectif qui permet d’atteindre l’objectif (exemple : gagner un match de football). »

Collaboration = coopération ?

A partir de ces faibles tentatives de définitions, la question centrale qui pointe est de savoir si les deux mots de coopération et de collaboration sont des synonymes ? Et si non, l’un est-il supérieur, et ce même d’un point de vue morale, à l’autre ? En effet, l’économiste Eloi Laurent a publié en 2018 un ouvrage sur « L’impasse collaborative », où il dénonce le fait que la coopération se fait dévorer par la collaboration. Pour lui,

« La collaboration, c’est une association dictée par l’utilité qui vise l’efficacité. L’assemblage d’une voiture sur une chaîne de montage, par exemple, suppose la collaboration entre un certain nombre de techniciens, qui eux-mêmes exécutent les plans des ingénieurs : c’est un processus de division du travail tout à fait utile dans une économie. La coopération, en revanche, c’est un processus de partage et d’élaboration des connaissances communes. » (Le Monde)

Coopération et collaboration ne serait absolument pas synonyme car plusieurs éléments déterminant les séparent :

« Je pense au contraire que trois dimensions au moins les séparent : la collaboration s’exerce au moyen du seul travail, tandis que la coopération sollicite l’ensemble des capacités et finalités humaines ; la collaboration est à durée déterminée, tandis que la coopération n’a pas d’horizon fini ; la collaboration est une association à objet déterminé, tandis que la coopération est un processus libre de découverte mutuelle. » (Non-Fiction)

Collaborer ou coopérer ? Surtout vivre une expérience collective

Cette analyse est intéressante car tout d’abord elle propose une vision moralisatrice du fait collaboratif qui, devenant l’agent d’une économie libérale et utilitariste, la rend moins digne que la coopération. Elle pose donc bien une hiérarchie entre les mots, fondée sur les définitions qu’en propose l’auteur. Ces définitions sont d’ailleurs très proches de celles que nous proposons, mettant en avant l’étymologie des deux mots : la coopération centrée sur l’opus, l’œuvre, et la collaboration sur le travail. Mais l’auteur pose de fait un jugement de valeur sur ces origines puisque pour lui le travail, parce qu’utilitaire uniquement, créerait moins de commun que la poursuite d’un but consensuel. Pourtant, c’est tout le contraire chez Jean Heutte, qui voit lui dans la collaboration une méthode plus efficace pour créer du collectif parce qu’elle unifie par le travail les intérêts peut-être divergents des participants.

Que nous apprennent ces contradictions ? Sans doute qu’au-delà de la simple définition, qui fixe et fige une identité sans prendre en compte un contexte et surtout une pratique, ne faudrait-il pas plutôt considérer le flux des actions communes comme un devenir qui va de la coopération à la collaboration ? On peut ainsi proposer aux organisations trois concepts pratiques qu’il s’agirait de mettre en œuvre en fonction des projets, des motivations, des buts à atteindre.

CONCEPT PROCESSUS RÉSULTAT
1/COORDINATION Des éléments d’un système sont arrangés dans une relation, un partenariat harmonieux Des modèles émergent qui peuvent être exploités pour d’autres objectifs
2/COOPÉRATION Les contributions séparées des participants sont agrégées Des bénéfices attendus sont réalisés
3/COLLABORATION Les participants ont des droits d’ajouter, de modifier et de supprimer du contenu partagé Quelque chose de nouveau et d’imprévu est créé

Il est surtout évident que la coopération se vit et qu’elle doit s’entretenir : elle ne peut être acquise. Ces définitions permettent donc de revenir régulièrement, en équipe, dans un projet, sur ce qui se passe, se vit ensemble et réajuster si besoin, les pratiques.

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