Le mal et la vision juste du monde pessimiste

Le paragraphe 57 du Monde comme Volonté et comme Représentation d’Arthur Schopenhauer est, avec les deux suivants et le supplément 46, le cœur de la philosophie de philosophe car ils définissent son pessimisme, c’est-à-dire sa vision juste du monde, un monde fait de souffrance et de malheur. L’auteur présente la vie humaine dans toute sa tragédie, qui tourne souvent à la comédie ; ce constat a le mérite, dans sa rudesse et se sécheresse, d’être clair, définitif et imparable. « Son existence [celle de l’homme] est confinée dans le présent, et, comme celui-ci ne cesse de s’écouler dans le passé, son existence est une chute perpétuelle dans la mort, un continuel trépas […] » p. 393

L’homme est avant tout un être angoissé par le temps : il ne vit que dans le présent, pourtant il croit vivre encore dans le passé ou déjà dans le futur, qui tous deux n’existent pas. Il se remémore les joies ou les tristesses passées, ce qui le rend mélancolique ou pire, lui fait revivre, inutilement, des émotions douloureuses, ce qui est parfaitement masochiste. Quant à l’avenir, ses désirs sont tout aussi douloureux car ils ne sont pas réalisés, et chacun sait, par expérience, que les choses désirées ne s’accomplissent jamais comme on le voulait. La vie humaine est donc suspendue au présent, qui n’est qu’un fil, un point auquel on ne peut s’accrocher. De plus, ce passage du temps est une chute vers la mort, chaque instant vécut nous rapprochant de l’instant fatal : « à chaque gorgée d’air que nous rejetons, c’est la mort qui allait nous pénétrer, et que nous chassons […] Enfin, il faudra qu’elle triomphe, car il suffit d’être né pour lui échoir en partage […]» p. 394. De “l’inconvénient d’être né” comme dirait Cioran, c’est que l’on en meure ! « J’était seul dans ce cimetière dominant le village, quand une femme enceinte entra. J’en sortis aussitôt, pour n’avoir pas à regarder de près cette porteuse de cadavre, ni à ruminer sur le contraste entre un ventre agressif et des tombes effacées, entre une fausse promesse et la fin de toute promesse. » Cioran p. 1363

Cette vie, dont il est clair que le pessimiste n’a pas forcément voulu, est avant tout, un malheur et une souffrance, sans pour autant n’être que cela, car l’homme est un être voulant ; or, vouloir est comme une « soif inextinguible », c’est, au travers de l’Incarnation humaine, l’objectivation de la Volonté, cette force brute à l’état pur, comme chose en soi. La Volonté objectivé dans l’homme « a pour principe un besoin, un manque, donc une douleur […] ». La souffrance a donc pour origine l’essence même du monde, la Volonté ; la souffrance est essentielle au monde ; vouloir un monde uniquement tourné vers le “bien” est donc une erreur de jugement. « Dès qu’on a à vouloir, on tombe sous la juridiction du Diable. » Cioran p. 1363

Le Mal c’est la Volonté, non en elle-même, car elle est la chose en soi, mais en tant qu’elle est objectivée dans ce monde-ci et que son aveuglement la pousse à vouloir pour exister éternellement. Ainsi, la douleur est consubstantielle à la vie humaine au quotidien, cette vie qui veut et désire inlassablement, sans vraiment y réfléchir, c’est-à-dire le contraire de la vie du Sage (si tant est qu’elle puisse exister réellement). La douleur est multiple : c’est celle du manque, du désir qui brûle l’esprit, mais aussi celle de l’angoisse de l’action engagée pour obtenir l’objet désiré, et enfin la douleur lorsque l’objet n’est pas obtenu. De plus, « que la volonté vienne à manquer d’objet, qu’une prompte satisfaction vienne à lui enlever tout motif de désirer, et les voilà tombés dans un vide épouvantable, dans l’ennui […]. » p. 394 La volonté humaine, pâle reflet de la Volonté, est une maîtresse exigeante et l’individu soumis à cette puissance est un pauvre esclave d’une vie sans grand intérêt. D’où la phrase, célèbre et partout reprise pour résumer le pessimisme de Schopenhauer : « La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui […] »

Ce qu’il nous faudra préciser c’est de quelle type de vie il est question ! L’homme, qui est le plus haut degré de l’objectivation de la volonté, et dont le corps et l’incarnation de cette volonté, est donc aussi celui qui souffre le plus, parmi les être vivants : « des besoins par milliers, voilà la substance même dont il est constitué. » p. 395 Qu’est-ce donc que la vie en général ? C’est un combat perpétuel, « une mer pleine d’écueils et de gouffres ». Mais alors qu’est-ce qui aiguillonne l’homme pour le faire vivre dans cet Enfer ? Certainement pas l’amour de la vie, telle que décrite, mais plutôt la peur de la mort, bien que le naufrage soit inévitable. C’est la tragi-comédie humaine.

« Vous me disiez que la mort n’existe pas. J’y consens, à condition de préciser aussitôt que rien n’existe. Accorder la réalité à n’importe quoi et le refuser à ce qui paraît si manifestement réel, est la pire extravagance. » Cioran p. 1361 « La vie n’est rien ; la mort est tout. Cependant il n’existe pas quelque chose qui soit la mort, indépendamment de la vie. C’est justement cette absence de réalité distincte, autonome qui rend la mort universelle ; elle n’a pas de domaine à elle, elle est omniprésente, comme tout ce qui manque d’identité, de limite, de tenue : une infinitude indécente. » p. 1364

Ces deux aphorismes de Cioran nous montrent que “l’erreur” de l’homme est de rejeter la mort et le mal dans les limbes de la vie, alors qu’ils donnent justement à la vie sa seule réalité. Si l’on veut s’affranchir de la mort, il faut donc se détacher de cette vie quotidienne qui n’a pas de réalité. Autre constat, tout aussi accablant et libérateur : « […] la douleur, en elle-même, est naturelle à ce qui vit et inévitable, que seule son apparence, la forme sous laquelle elle se manifeste, dépend du hasard […] » p. 398 Chaque homme aurait sa part de souffrance, à donner ou à subir, « cela par essence », ce qui n’est pas sans rappeler la notion de karma. En effet, « ce qui déterminerait la quantité de maux et de biens à lui réservée, ce ne serait donc pas une puissance extérieure, mais cette mesure même, cette disposition innée […] »« on voit pour le moins autant de visages riants parmi les pauvres que parmi les riches » p. 400 , comme par exemple ces peuples bouddhistes des hautes vallées himalayennes qui, selon nos critères économiques, sont parmi les peuplades les plus pauvres et les “moins développées” du monde, mais qui arborent des sourires bien plus lumineux que chez ceux qui ne “manquent de rien”. C’est le hasard de la vie qui nous fait rencontrer accidents malheureux ou heureux, que nous qualifions ainsi uniquement selon notre caractère, notre éducation ou notre lieu de naissance. Tel “accident de la vie” n’est pas vécu et surmonté de la même façon par tous les humains et ce tempérament, la philosophie peut le rendre plus souple ; mais il n’en reste pas moins que la douleur est la chose la mieux partagée entre les hommes. « Dans cette même théorie, les variations que le temps fait subir à notre humeur gaie ou sombre, nous devrions les attribuer à des changements non pas dans les circonstances extérieures, mais dans notre état intérieur. » p. 400 p. 399 Chaque individu est responsable de ce qu’il endure, non seulement par ses actes passés ou présents qui, par la loi de causalité (ou karma) déteignent obligatoirement sur sa vie présente ou future, mais aussi parce que c’est le sujet connaissant et sensible qui donne la valeur au mal et au bien qu’il reçoit ou qu’il donne. Ce n’est pas forcément le monde extérieur, créé ou non, qui fabrique la souffrance ou la plaisir, mais le caractère du sujet :

Ce caractère intérieur est motivé par le souvenir ou par l’anticipation. De même, la Joie ou la Tristesse sont des illusions qui ne durent pas. « Telle est la nature de toutes les hauteurs, qu’on n’en puisse revenir que par une chute. Il faut donc les fuir […] pas d’ascension, pas de chute. » p. 401 Le remède est de regarder les choses en face, dans et pour ce qu’elles sont, « d’en voir clairement la liaison ». Il faut tenter de ne pas s’arc-bouter contre les douleurs, de lutter contre elles car c’est se lier à elles, car cet état émotionnel est notre perte et diminue d’autant notre puissance à être. C’est cela le plus difficile à mettre en pratique, car dans la vie quotidienne, il est facile d’oublier « que souffrir est l’essence même de la vie » Cioran p. 602 Il est vain de chercher à l’extérieur de soi (dans le Démiurge, dans le Diable) la source de cette souffrance qui est consubstantielle à toute forme de vie sur terre, en tant qu’objectivation de la volonté. Cette Volonté qui nous façonne fait que nous désirons sans cesse et que nous travaillons, pour une bonne partie de notre existence, à nous satisfaire, sans jamais être réellement apaisé et reposé. C’est une chasse aux fantômes qui mène tout droit à la tombe sans vraiment avoir accomplit notre vraie destinée d’humain.

Les références des textes sont tirés du Monde comme Volonté et comme Représentation éd. PUF et les Œuvres Complètes de Cioran, éd. Quarto Gallimard

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