Article de Partrick Declerck sur la psychanalyse : moi aussi elle a changé ma vie !

Point de vue

La psychanalyse sans illusion, par Patrick Declerck

LE MONDE | 21.04.10 | 14h25  •  Mis à jour le 21.04.10 | 14h25

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e Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole : titre glorieux, clin d’oeil nietzschéen. Mais attention : nietzschéisme fréquentable, nietzschéisme de bon aloi, et tout de marketing bien verni. Nietzschéisme d’entre la poire et le fromage, de mauvais rires et de ces salons où, faute de penser, l’on cause toujours. Pauvre Nietzsche…

Depuis des semaines, la rumeur gronde et enfle. Les titres en « une »… Les magazines qui ne mentent ni ne se trompent jamais, l’affirment : Freud n’a qu’à bien se tenir car Onfray arrive. Car Onfray est là…

Tout de même, d’interviews militantes en confidences soigneusement dosées, on sait déjà que ce livre n’apportera rien de neuf, sinon quelques inepties que l’on avait déjà maintes et maintes fois entendues, mais qui, ici peut-être, seront un rien différemment tournées. Peut-être… Mais de révélations point.

S’il le faut tout de même, parmi d’autres : Freud aurait eu une liaison avec sa belle-soeur, Minna Bernays. Vieille rumeur colportée par Lacan, qui lui-même l’aurait tenue de Jung, auquel tante Minna – alors qu’elle ne l’avait jamais vu auparavant, lui Jung, ni d’Eve ni d’Adam – aurait fait entre deux portes des confidences…

Faut-il rire ? Ou faut-il s’interroger sur ce qui est en jeu chez ceux qui s’acharnent à se représenter Freud à la fois comme une sorte de censeur puritain et comme un débauché ? Petite débauche d’ailleurs et manque lamentable d’imagination. Tante Minna, franchement… Et la chose serait-elle par ailleurs et d’aventure avérée, cela, au juste, changerait quoi à la vérité ou fausseté relative des concepts psychanalytiques ? Très précisément, rien. Historicisme de trou de serrure…

La vérité, quelles qu’aient été ses occasionnelles pratiques d’alcôve (fictionnelles, fantasmatiques ou réelles), est que tout ce que l’on sait de Freud montre un homme qui – à tort ou à raison – se méfiait profondément des excès vers lesquels pouvait le porter son extrême sensibilité : affects, mouvements d’enthousiasme ou de colère, musique, sentiment océanique… La lecture de Nietzsche le ravissait, mais il s’en méfiait. Tout comme Goethe ne supportant pas d’écouter Beethoven, il redoutait de s’y perdre.

Je ne sais avec qui Freud couchait ou ne couchait pas, un peu, beaucoup, tendrement, passionnément, ou pas du tout, et je m’en contrefiche suprêmement, mais ce que je sais c’est que si l’on ne comprend pas que Freud était avant tout apollinien plutôt que dionysiaque, on ne comprend rien ni à Freud ni à l’essence de la psychanalyse. « La voix de la raison est basse, mais elle ne cesse que d’être entendue. » Voilà le modeste credo auquel se raccrochait Freud.

Des erreurs, des non-sens, des exemples d’une criante mauvaise foi, à dresser ici la liste serait trop long. D’autres, ailleurs, s’en chargeront. Une remarque encore pourtant, la dernière : il est un instant malheureux où Michel Onfray s’est dévoilé au-delà de ce qu’il aurait dû, et bien au-delà certainement de ce qu’il aurait voulu.

Cherchant à illustrer la radicalité de son opposition à Freud, il lui vint, dans Le Point du 15 avril, cette métaphore étrange : « Il y a aussi des gens qui trouvent qu’on peut sauver quelque chose dans le nazisme. Moi, je ne défends pas les autoroutes de Hitler. » Nazisme pour illustrer la psychanalyse. Hitler pour éclairer Freud. Sidérants parallèles… Michel Onfray n’a pas de chance, car c’est là précisément ce que l’on appelle un acte manqué. Une maîtrise apparente, langagière ou autre, qui, un instant, rate le mot, le coche, la marche, et trébuche, et révèle autre chose que son intention première…

Tout acte manqué est un masque qui glisse. Que Michel Onfray ait, comme tout le monde, un inconscient, n’est pas une surprise. Que de son inconscient émane un aussi douteux effluve est, en revanche, à noter soigneusement. « Allons, allons » enjoindra la conscience naïve, cette doucereuse lâcheté, cette banalité désireuse de tous les refoulements. « Allons, allons, ce n’est là, après tout, qu’un mot. » Oui, un mot, rien qu’un mot. Mais ce mot-là est de trop. Et justement, il est le pire des mots… Laissons donc Michel Onfray à lui-même.

Allons à l’essentiel : pourquoi le retour une fois de plus, de cette vieille agitation ? De ces arguments recuits ? Pourquoi tant de haine ? De haine jubilatoire envers la psychanalyse ?

Essentiellement parce que la psychanalyse est un camouflet à notre narcissisme et à nos fantasmes de toute-puissance. Nous avons un inconscient et cet inconscient est source permanente et inextinguible de pulsions impérieuses et tyranniques. Cet inconscient est le véritable coeur de notre être, et toujours il nous leurre et nous manipule par de faux objectifs, des pseudo-désirs, de pitoyables rationalisations. Cet inconscient, nous n’en déchiffrons les logiques que dans l’après-coup. Et face à lui, notre moi conscient est bien faible. « Je » toujours se dérobe et nous nargue.

On connaît l’infernal, l’odieux trio : Copernic, Darwin et Freud. Trois décentrages. Trois impardonnables injures. La Terre n’est pas le centre de l’Univers. L’homme n’est qu’un animal, un animal peut-être un peu particulier, mais animal tout de même, et issu d’une longue lignée d’animaux. Et la conscience de l’homme, en dernière analyse, n’est jamais qu’épiphénomène d’autre chose. L’inconscient triomphe et nous ne sommes même plus maîtres chez nous, en nous. Comme c’est triste…

Pour terminer, au risque de faire ricaner encore les forts et beaux esprits, tous ceux qui savent « le prix de chaque chose et la valeur d’aucune » (Oscar Wilde), mais parce que la psychanalyse – n’en déplaise à certains et sans pour autant être ni infaillible, ni magique, ni panacée applicable à tous – n’est pas un exercice vain, une timide note personnelle : j’ai souffert durant plus de vingt ans d’une inhibition névrotique grave à l’écriture. Je sentais les livres en moi, ces textes possibles et impossibles que je ne parvenais pas à mettre sur le papier. Ces feuilles me tétanisaient. Devant l’horreur de ces béances, mon esprit s’engourdissait et devenait silence et informe magma…

Quoi ? Imagerie sexuelle ? Anale ? Et comment !.. Hélas, je ne suis toujours pas Shakespeare aujourd’hui. Je ne suis que Declerck. Mais à tout le moins, je peux écrire ce que j’écris. Et cela m’a pris six ans d’analyse, trois fois par semaine… Ce que la psychanalyse a changé pour moi ? Oh, trois fois rien. Seulement cette petite chose insignifiante et ô combien éphémère qui s’appelle ma vie.

Patrick Declerck est écrivain et membre de la Société psychanalytique de Paris.

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