Algorithme

Souvent, avec les élèves en activité philo, nous faisons un Abécédaire à la façon de Gilles Deleuze ou de ce que propose les Rencontres de Sophie tous les ans au Lieu Unique de Nantes. Nous appelons cela le XYZ de la Philo (pour inverser l’ordre alphabétique et trouver des mots plus étranges grâce à la fin de l’alphabet !). Je vais tenter d’en proposer un sur ce blog avec des mots que je rencontre au fil des jours. Bon… pour changer je commence par A comme…

Qu’est-ce qu’un algorithme ?

On présente souvent l’algorithme comme une recette, d’ailleurs suivre une recette de cuisine c’est suivre une méthode algorithmique. Le Dictionnaire des Mathématiques le définit comme : « Suite finie de règles à appliquer dans un ordre déterminé à un nombre fini de données pour arriver avec certitude en un nombre fini d’étapes à un certain résultat indépendamment des données. »
L’étymologie du mot est arabe, comme beaucoup de vocabulaire mathématique et scientifique et vient du nom mathématicien Al-Khwârizmî qui vers 820 introduisit en Occident la numérotation décimale qui venait d’Inde, c’est-à-dire le zéro. Son ouvrage Abrégé du calcul par la restauration et par la comparaison est considéré comme le premier manuel d’algèbre.

Pour Philippe Florajet sur Interstices, « Un algorithme, c’est tout simplement une façon de décrire dans ses moindres détails comment procéder pour faire quelque chose. Il se trouve que beaucoup d’actions mécaniques, toutes probablement, se prêtent bien à une telle décortication. Le but est d’évacuer la pensée du calcul, afin de le rendre exécutable par une machine numérique (comme un ordinateur par exemple). On ne travaille donc qu’avec un reflet numérique du système réel avec qui l’algorithme interagit. »

Cette définition est intéressante car on se rend compte qu’en fait un algorithme est avant tout un discours. De toute façon les mathématiques sont bien un langage. Ce n’est donc pas un objet en tant que tel, mais une méthode pour aboutir à un objet. C’est donc avant tout un produit de la pensée humaine. La particularité de l’algorithme est qu’il doit être le plus précis possible : les détails doivent être pensé bien en amont pour réussir. Ce discours produit des actions, qui doivent être aussi précises que les étapes décrites par l’algorithme. Une fois la formule (magique ?) créée, la pensée est évacuée : il ne reste plus qu’un squelette articulé autour duquel les actions à commettre s’enchaînent dans une logique parfaite. L’algorithme est une création de la pensée pour que la pensée soit absente des actions afin que celles-ci soient le plus efficace possibles. C’est à la fois saisissant et angoissant et c’est pourtant la base de l’intelligence artificielle. Ou comment l’être humain réussit à inventer un objet des plus complexe pour arrêter de penser !
C’est aussi pourtant la mise en avant de l’intuition (quand il ne s’agit pas de machines) : quand on suit une recette de cuisine ou quand on cherche un mot dans le dictionnaire, on sait intuitivement comment procéder parce que l’on a appris à le faire (pour le dictionnaire) et que s’instaure ensuite une sorte d’automatisme, soit parce que l’on suit le mode d’emploi à la lettre, nous remettons notre intelligence entre les « mains » de la méthode. Il faut beaucoup d’expérience (et c’est le principe même de l’Intelligence, c’est-à-dire apprendre) pour être capable de se défaire un tant soit peu de la recette pour prendre du recul, douter parfois, faire autrement, s’écarter de la voie toute tracée. C’est là que se situe la singularité de l’intelligence humaine, celle que, espère t-on n’atteindra jamais l’intelligence artificielle.

Quand l’Algo devient mystère

Aujourd’hui, l’algorithme qui fait fantasmer, ce n’est pas la recette des macarons de Ladurée, mais plutôt ce qu’on appelle « l’Algo de Google ». Le mystère plane totalement sur ce qui nous permet de faire des recherches de plus en plus précises sur la Toile, car les analystes et autres ingénieurs de la Firme gardent le secret au maximum. Google, c’est la nouvelle Société Secrète dont il faut faire partie, que ceux qui n’en font pas partie fantasment à mort et qui paraît-il contrôle Monde ! A la place du Grand Architecte de l’Univers, il y a l’Algo de Google, une sorte de bête qui se nourrit de nos requêtes, qui devient intelligente, qui reste cachée dans un antre et à laquelle des prêtres assermentés vouent un culte sans fin.
L’algorithme de Google est en fait composé de plusieurs branches, auxquelles les geeks ont donné des noms, comme Panda, Pinguin et qui chacune surveille la Toile selon des modalités particulières pour classer les sites internet selon le plus grande utilité possible pour l’utilisateur. Nous sommes en plein utilitarisme. Les caractéristiques de l’Algo mesurent des éléments qui permettent une utilisation la plus efficace d’internet pour l’internaute, comme la qualité des information, la vitesse du chargement des pages web, la compatibilité avec les smartphones, etc… Si des sites essayent de tricher, de tromper l’Algo, par exemple en faisant pointer sur leurs pages le plus de liens possibles ou en n’apportant rien de plus que d’autres pages, Google les pénalisent en les faisant redescendre dans le classement. Rien que de très moral là-dedans : vous suivez les règles de l’Algo vous êtes bien classé et les internautes cliquent sur votre site ; vous ne suivez pas les règles, vous filoutez, vous êtes puni !
De plus, l’Aglo devient de plus en plus une intelligence artificielle (c’est l’algorithme Colibri) qui peut apprendre, une « machine learning », pour s’adapter aux requêtes de plus en plus complexes. En effet, au début d’internet nous avions l’habitude de faire des recherches par des mots-clés. On nous avait même appris à utilisé le symbole « + ». Aujourd’hui on lance des requêtes sur la Toile en formulant une question complète et même de plus en plus, grâce aux assistants vocaux de nos smartphones, en faisant une recherche vocale. Dans un monde qui devient celui de la connaissance (et plus autant de l’information), même les territoires deviennent apprenant, alors pourquoi pas les machines ?
En tout cas, le Sacré refait surface dans ce mystérieux Algo de Google, car il conditionne une partie non négligeable de notre vie, notre vie virtuelle et connectée et que, à part quelques privilégiés initiés à ses mystères, personne ne sait comment il fonctionne, ce qu’il « fait » vraiment sur le Net.
Le sacré, nous dit Rudolf Otto, est « un élément, d’une catégorie absolument spéciale, qui se soustrait à tout ce que nous avons appelé rationnel, complètement inaccessible à la compréhension conceptuelle et, en tant que tel, constitue un arrêton, quelque chose d’ineffable. »
Les requêtes sur Google deviennent alors comme des prières que l’on lance à travers le vide du Word Wide Web. C’est aussi le confessionnal où l’on pose nos questions les plus intimes, nos doutes, en quête d’une réponse instantanée qui serait comme une récompense. Au-dessus de nous, quelque part autour de nous, veille l’Algo de Google qui lui sait, il sait même parfois avant nous ce que nous voulons, il lit dans nos pensées. L’algorithme qui prend le pas sur notre raison tout en étant le fruit de notre intelligence, devient-il le nouveau Dieu du monde interconnecté ?

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