Pukhtu Primo de DOA

Je suis tombée par hasard sur ce livre, en regardant une chronique de la Petite Librairie de Gérard Collard sur Youtube. Ce qui m’a attiré, pour être franche, c’est le contexte de ce roman hors norme. 2008, la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, le Khyber Pass de la Ligne Durand, les pachtounes : ce monde je le connais bien, je le connais très bien même puisque à cette époque j’étais là-bas, du côté pakistanais, plutôt au nord des Zones Tribales, dans une vallée riante et magnifique, celle de Chitral. J’ai vécu au Pakistan, j’ai vécu au milieu de la tribu pachtoune, j’ai entendu les drones américains bombarder les montagnes de l’autre côté de la frontière, j’ai vu des visages moyen orientaux, étrangers dans ce monde indien, venir dans les villages faire leur marché, j’ai écouté les histoires de trafic sur la route de Jalalabad, j’ai côtoyé les talibans… je connais ce monde
… ce roman était fait pour moi !
Je ne suis pas la seule à connaître ce monde, car l’auteur DOA (acronyme pour Death On Arrival) semble lui aussi très très bien connaître cet univers où rien, absolument rien n’est blanc ou noir, bien ou mal et où la survie est la seule option possible. image
Synopsis
Le terme pukhtu renvoie aux valeurs fondamentales du peuple pachtoune, l’honneur personnel – ghairat – et celui des siens, de sa tribu – izzat. Dire d’un homme qu’il n’a pas de pukhtu est une injure mortelle. Pukhtu est l’histoire d’un père qui, comme tous les pères, craint de se voir privé de ses enfants par la folie de son époque. Non, plutôt d’une jeune femme que le remords et la culpabilité abîment. Ou peut-être d’un fils, éloigné de sa famille par la force du destin. À moins qu’il ne s’agisse de celle d’un homme cherchant à redonner un sens à sa vie. Elle se passe en Asie centrale, en Afrique, en Amérique du Nord, en Europe et raconte des guerres ouvertes et sanglantes, des conflits plus secrets, contre la terreur, le trafic de drogue, et des combats intimes, avec soi-même, pour rester debout et survivre. C’est une histoire de maintenant, à l’ombre du monde et pourtant terriblement dans le monde. Elle met en scène des citoyens clandestins.

Le roman de DOA est avant tout un roman choral : le foisonnement des personnages peut être une difficulté à la lecture, car on se perd dans les alliances, les traitrises, les remords, les guerres des uns contre les autres. Mais c’est aussi sa richesse, car c’est autant de point de vue sur cette guerre que, depuis 2004, le « monde libre » a engagé contre les talibans afghans et plus largement contre ce que l’on appelle l’islamisme radical. Depuis les termes du jeu ont changé, mais je pense que les conditions du combat restent les mêmes. Le livre s’ouvre en 2008, donc après l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan pas l’administration Bush, suite aux attaques du 11 septembre 2001. L’auteur lui-même fait presque partie des personnages de son roman, car son écriture est tellement réaliste, et cinématographique, que l’on sait en le lisant que l’on apprend des choses comme si l’on lisait un essai sur le sujet. Les questions géopolitiques, la domination des armes de tout genre, de tous calibres, de toute fonction, la prédominance des services de renseignements de tout poil, sont des sujets à part entière dans le roman et je suis restée subjuguée par la précision des détails et la puissance des évocations d’une réalité que l’on soupçonne à peine quand on reste un simple et pauvre individu dans ce monde où tout nous échappe. On dit que le citoyen lambda n’est au courant que de 5% de ce qui se passe réellement sur terre, ce livre en est la preuve… Rien que pour cela, cette plongée vertigineuse dans un chaos où des hommes et quelques femmes tentent de tracer une route qui est bien souvent exclusivement égoïste, c’est une expérience littéraire très forte.

L’histoire complexe peut se résumer en fait dans l’affrontement entre deux blocs : celui tout d’abord des talibans afghans que rejoins Sher Ali ou Shere Khan, le Roi Lion, un trafiquant et chef de tribu qui a perdu deux enfants, dont sa fille adorée, dans une attaque de drones américains. Pour se venger, il décide de rallier la cause islamiste et devient lui aussi un chef de guerre terroriste. De l’autre côté, une équipe de paramilitaires à la Steven Seagal, envoyés sur le terrain par une société privée douteuse, 6N, qui fait son beurre des malheurs du peuple Afghan. Ce sont des gros durs bas de plafond, rien de nouveau… leur chef, appelé Vodoo, trempe dans le trafic de drogue en s’alliant avec des potentats locaux pour empocher des millions de dollars. L’équipe travaille en totale indépendance de l’armée US. Dans le lot, Fox, le renard, un mercenaire français d’origine maghrébine, est en fait un agent double, ou du moins c’est ce que l’on perçoit. Il travaille pour la CIA, pour en savoir plus sur les trafics de l’agence 6N … même si les rôles sont beaucoup moins tranchés que cela et que l’Agence de renseignement n’est pas non plus toute blanche. En fait c’est chacun pour soi, dans une guerre aux allures néolibérales. Le Lion et le Renard se frôlent dans ce premier volet. Il y a des moments dans le livre, une scène d’attaque du second par le premier entre autre, qui m’ont fait pensé à des romans de chevaliers : je me suis cru alors dans Ivanhoé de Walter Scott.
Il y a également une partie journalistique, avec deux personnages, un journaliste américain et une française, qui cherchent à en savoir plus sur ce qui se trame, entre les barons des services secrets qui sont aussi des entrepreneurs succesfull !

Les personnages de cette histoire contemporaine et ultra réaliste n’ont rien de tranché : ce n’est pas un roman étatsunien, où le bien et le mal seraient déjà déterminés ! Tous les personnages, masculins comme féminins, ont leurs parts d’ombres plus ou moins explosives, leurs faiblesses physiques ou mentales, et aussi des forces qui pourraient parfois venir des quelques valeurs qu’ils continuent à défendre. A aucun moment il n’y a de jugement de valeur, comme si par exemple le choix de Sher Ali serait plus mauvais que celui de Fox : l’un comme l’autre ont perdu déjà leur guerre personnelle, ils sont seuls et ne peuvent plus aimer. Leurs choix de s’engager dans tel ou tel camp n’est jamais jugé et les talibans comme les troupes US sont tous considérés ici comme des pourris… parce que c’est la guerre qui salit tout, et surtout les âmes.
Les personnages féminins sont peu nombreux mais ne sont pas épargnés par l’auteur : elles sont soit des victimes soit des salopes… il n’y a pas de demie-mesure, c’est ça aussi le contexte.

J’ai vraiment ADORE ce livre, pourtant difficile à lire car complexe et qui traite d’un sujet qui, si on ne s’y intéresse pas, peut sembler ardu. Difficile aussi parce que l’histoire est lente, centrée sur les personnages et sur des situations de guerre qui exigent du lecteur une attention aux détails pour pouvoir comprendre l’ensemble de la tragédie décrite ici. Un deuxième tome a été publié en début d’année, que je vais bien sûr lire quand il me fera signe qu’il est temps pour moi de retrouver de nouveau les douleurs et les beautés de ce monde minéral où les hommes sont des guerriers.

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2 commentaires sur “Pukhtu Primo de DOA

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  1. Merci pour cette découverte, c’est vrai que j’ai toujours peur d’avoir à faire à des clichés dès qu’on parle de pays avec des situations très complexes et tendues que beaucoup auraient tendance à simplifier à l’extrême, mais si tu ne l’as pas ressenti avec celui-là, c’est vraiment bien 🙂

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