Immersion dans la vie d’une correctrice de philosophie.

Voici un reportage « embedded » dans ma vie quotidienne de correctrice de philosophie. Attention, tout ceci est réel et vécu.

14 juin- veille du jour-J

Le #bacphilo c’est pour demain. De mon côté je dors parfaitement, mais j’en connais plusieurs, parmi mes élèves, qui vont mal dormir. Comme tous les ans il y a deux camps : ceux et celles qui s’acharnent à réviser jusqu’à la dernière goutte ; et les autres qui préfèrent aller voir ailleurs, en particulier à la plage ! Parce qu’il faut être juste : quand on habite près de la mer et qu’il commence à faire chaud, on préfère se tremper les pieds dans l’océan plutôt que tremper sa plume dans l’encrier.

15 juin – très tôt

Je suis obligée de me lever très tôt… 5h30… c’est tôt pour cette année, mais je l’ai fait pendant plusieurs mois quand j’allais tous les matins à l’université d’Angers. Donc cela me donne plutôt une impression de nostalgie…
Je me lève très tôt car les surveillants sont convoqués pour 7h45 ! Et je dois surveiller à La Baule, c’est-à-dire à plus de 40 minutes de chez moi. De plus, je dois aller chercher deux collègues qui viennent de Nantes en train et qui s’arrêtent à mi-chemin pour que l’on co-voiture directement vers la station balnéaire. Sauf que… il y a une panne d’électricité à la gare de Nantes ce jour et mes collègues sont coincés ! Pas moyens de se rendre au lycée de la Baule, il va falloir prévenir l’administration qui, si elle fait bien son boulot, a dû prévoir des surveillants remplaçants pour ce genre de déconvenues. En tant que surveillants, si on arrive après 8h on ne peut pas prendre son poste… ce n’est pas le cas pour les élèves qui peuvent arriver en retard jusqu’à 9h et qui seront pris en charge en fonction de l’administration du centre d’examen.

Cette année je surveille des terminales ES. L’environnement est idyllique : le lycée de la station balnéaire est au milieu d’une pinède. On sent l’odeur des pins et on entend seulement les piaillement des mouettes. Je passe mon temps entre regarder les élèves bosser (ben oui, il faut bien faire son job) et lire quelques articles de PhiloMagazine (ben oui, il ne faut pas perdre le fil). Vers 9h, en jetant subrepticement un coup d’œil sur mon portable, je vois les autres sujets des autres filières. Je me dis que c’est super qu’un texte de Foucault sorte pour le bac… Foucault ! ce n’est pas du tout un auteur classique et dans ce milieu très poussiéreux de la philosophie académique, c’est peut-être un coup de pied dans la fourmilière. D’ailleurs c’est ce qui va se passer les heures suivantes sur les réseaux sociaux avec des critiques acerbes de nombreux professeurs qui jugent ce texte inapproprié pour des élèves de terminales S… la polémique, toujours la polémique.

En faisant travailler mes élèves sur les sujets tombés à l’étranger, je me suis rendue compte d’une légère évolution des sujets. On n’est plus dans les paradoxes de deux notions au programmes, mais cette année apparaissent des notions qui, si elles sont vues durant l’année, ne sont pas étudiées pour elles-mêmes. La « société », la « connaissance », la « culture » : cela montre que les initiateurs des sujets du bac veulent vraiment faire réfléchir et éviter aux candidats de juste réciter leurs cours.

Au fil des heures (4), les élèves finissent leurs copies. Comme toujours il a y a de tout : des candidats qui quittent la salle au bout d’une heure avec une copie presque blanche ; d’autres qui passent plus de temps à regarder les pins par les vitres et je me demande s’ils rêvassent ou s’ils réfléchissent ; d’autres qui écrivent, écrivent, écrivent et que leurs voisins ou voisines surveillent d’un œil angoissé en ce demandant ce qu’il ou elle a bien a raconter sur ce sujet là !
Quand ils quittent la salle, tous les candidats doivent émarger en rendant leurs copies. A midi il reste encore deux candidats, qui se dépêchent de remplir les nombres de pages de leurs devoirs et les étiquettes nominatives en haut de la copies. Celle qui seront massicotés d’ici peu pour les anonymer en vue de la correction.

16 juin – après midi

Comme tous les professeurs de l’académie, je me retrouve dans un lycée de Nantes pour chercher mes copies. Mais avant cela il y a inénarrable réunion d’entente. C’est un peu comme une réunion de la Triple Entente, un moment hautement diplomatique où tous les profs qui vont corriger une filière (pour moi cette année ce sont les L… coefficient 7… grosse pression…) se mettent d’accord sur ce qu’ils attendent ou non pour chacun des 3 sujets. Pour cela on nous propose de plancher sur 6 copies, 3 par sujets, et de se mettre dans la peau du correcteur. Ensuite on échange : quelle note on aurait donné, pourquoi, pourquoi pas une autre, qu’est-ce qui ne va pas, qu’est-ce qui va ?
La correction de la philosophie est un jeu subtil qui a une grande faiblesse aux yeux non seulement des tutelles rectorales mais aussi du grand public : il n’y a pas de barème. Et donc depuis des dizaines d’années on nous dit que les correcteurs de philo notent au hasard, qu’une copie peut avoir deux notes différentes par deux correcteurs différents, que tout cela c’est de la roulette russe et donc, que ce n’est pas « scientifique » ou pédagogique. Au contraire, cette absence de barème est la force même de la philosophie qui est une épreuve libre : le candidat est libre de traiter un des trois sujets comme il l’entend, il n’y a jamais de méthode ou de connaissances attendues en particulier. Ce qui compte c’est la capacité à réfléchir… certes, cet exercice est quelque peu en voie de disparition dans notre société moderne qui préfère les choses bien cadrées, bien évaluées, bien étiquetées. C’est pour cela que l’épreuve de philo est toujours la première : pour permettre aux correcteurs d’avoir du temps pour évaluer, ce qui veut dire lire et relire les copies, les comparer entre elles, les soupeser, revenir sur une note, y réfléchir.
Cela ne se fait pas sans peine, et durant la commission d’entente les tensions sont parfois vives. Corriger les L est une tâche plus lourde encore car c’est l’épreuve reine de la filière : mettre un 17 ou un 8 et le candidat n’aura pas les mêmes chances d’avoir son bac. D’ailleurs, j’apprends ce jour-là que les L ont moins de mention que les S (moins 20%) et qu’une mention bien en L équivaut à une mention très bien en S !

19 juin – corrections

Voilà trois jours que je suis à mes corrections. Il faut tenir un rythme, c’est-à-dire faire un quotas de copies par jours, entre 10 et 15, pas moins. Il faut avancer tout en sachant que l’on y reviendra et qu’il faut aussi faire de la qualité. Toutes les notes doivent être justifiées par des remarques, qui m’aident aussi d’ailleurs pour comparer les copies entre elles. Car on ne corrige jamais dans un absolu mais toujours en fonction d’un « paquet », d’un ensemble de devoirs qui viennent d’un même jury, souvent d’un même établissement.
Les candidats peuvent demander à voir leurs copies après les résultats : ce n’est pas pour contester la note ou demander une autre correction, mais juste pour s’assurer que leur note officielle correspond bien à celle sur la copie et aussi lire les remarques.

Dans une semaine il y aura la commission d’harmonisation : tous les correcteurs de la filière se retrouvent avec au moins les 3/4 de leurs copies corrigées, annotées pour harmoniser les notes. On se lit des copies, on discute des qualités et des défauts, des travers de rédaction que l’on a senti avec certains sujets, de ce que l’on accepte de ce que l’on refuse. Ensuite quand on rentre chez soi c’est la deuxième étape, celle de l’harmonisation de ses propres notes.

Les notes définitives sont ensuite rentrées dans un logiciel. Pour moi ce sera le 29 juin prochain… en sachant que les résultats nationaux sont le 5 juillet… et que dans certaines académies les correcteurs ont parfois jusqu’au 3 juillet pour rentrer les notes ! Bonjour l’injustice et la pression…

Corriger qu’est-ce que c’est ?

C’est lire, beaucoup lire… j’ai 117 copies, avec une moyenne de 7-8 pages… donc c’est plus de 800 pages à lire en quelques jours ! C’est lire de tout, des choses très bien écrites et construites, avec une réflexion philosophique qui nous fait engloutir les pages facilement… ou des pages plus rudes, où la pensée est obscure, tourne en rond, ne mène à rien. J’ai souvent l’impression que l’épreuve de philo est une épreuve sévère car elle évalue non pas tant les connaissances d’un candidats (contrairement à d’autres épreuves) mais bien son intelligence ! Ce n’est jamais présenté comme cela… mais au fond c’est cela. Ceux et celles qui maîtrisent l’écrit, qui savant s’exprimer et surtout qui savent réfléchir, font des choses parfois surprenantes et agréables. Je me demande si ces qualités l’école républicaine d’aujourd’hui peut les transmettre à ceux et celles qui ne les ont pas encore… j’en doute… fortement !

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2 commentaires sur “Immersion dans la vie d’une correctrice de philosophie.

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