La maladie : Ruwen Ogien, Mes Milles et Une Nuits

On m’a offert récemment plusieurs livres de philosophie contemporaines, dont quelques uns du regretté Ruwen Ogien. Il y a quelques temps j’avais lu son « Philosopher ou faire l’amour » sur un thème que les philosophes traitent peu, alors que souvent il est au cœur de leur carrière intellectuelle !


Cette semaine j’ai dévoré Mes Mille et Une Nuits – la Maladie comme drame et comédie. Je savais que Ruwen Ogien était mort il y a deux mois (en mai 2017) mais je ne savais pas qu’il avait eu le temps d’éditer cet ouvrage.
Ce texte est polymorphe. Même si l’auteur s’en défend et trouve cela plutôt mesquin chez les autres, c’est avant tout une chronique de sa maladie, de son cancer du pancréas, qu’il a combattu durant 3 ans, à coup de chimiothérapies, de douleurs, de renoncements, d’espoirs et de vie au quotidien. C’est aussi un texte qui tente de porter un regard philosophique sur la maladie et la douleur. J’avoue que cette partie est un peu faible à mon sens, mais ce n’est pas là que réside la force de ce texte, et on peut surtout comprendre que dans de telles circonstances, quand la douleur vous prend continuellement, il est difficile et même remarquable de continuer à réfléchir et à écrire.

Dolorisme et théâtre

La thèse de l’auteur est double. Elle porte tout d’abord sur le dolorisme avec l’idée largement répandue en Occident que la douleur, la maladie sont des moyens pour atteindre la sagesse. La maladie, surtout grave, nous permettrait d’apprendre « ce qu’est la vie » parce qu’être malade nous soumet à des forces qui nous transcendent, nous transforment et nous permettent d’atteindre notre essence. Pour Ogien, ces idées sont des foutaises.

« Pendant mes chimiothérapies à répétition, j’ai pris quelques notes en forme de journal sans savoir exactement ce que j’allais en faire. […] Mais je me suis rendu compte par la suite que ces notes pouvaient servir de pièces pour le dossier que je voulais monter contre le mythe de l’amélioration de soi-même par la souffrance que le dolorisme essaie de rendre crédible. Elles montrent, en effet, par l’exemple […] comment la confrontation avec la maladie mortelle ne nous rend pas nécessairement meilleur ou plus intelligent, mais peut, au contraire, rétrécir notre horizon mental et affectif en nous focalisant sur les signes très terre à terre de notre possible survie. »

L’autre thèse est qu’être malade et être médecin sont des rôles de théâtre qui sont joués avec plus ou moins de conviction. L’intérêt du premier est presque de faire de sa maladie un métier non seulement pour ne pas perdre son intégration dans la société mais aussi pour mériter les traitements coûteux que la-dite société consent à lui fournir gracieusement. Il faut montrer que l’on prend bien son traitement, il faut montrer que l’on va surmonter la maladie, il faut même montrer que l’on souffre, d’autant plus qu’être malade n’est pas une vertu dans nos sociétés productivistes.

« C’est au malade de prouver qu’il n’est pas pour autant un « déserteur » qui fuit ses obligations sociales, un « fainéant », un « fauteur de troubles » ou un « simulateur » dont le projet ultime est d’être « assisté » ou pris en charge par la société. Pour nous convaincre de son innocence, le malade doit donc construire une mise en scène […] » qui est visible par des mots et des actes qu’il n’est pas responsable de sa maladie, qu’il faut tout pour ne plus être malade »

Un texte émouvant

Je pense que ce n’était pas l’objet de ce livre, mais comme il est le dernier de l’auteur et qu’il décrit la maladie dont il est mort il y a quelques semaines, la lecture de ces pages devient émouvante, car on sait qu’elle est la fin, alors même que l’auteur laisse transparaître souvent des larmes d’optimisme sur sa survie. Oh, il n’espère pas vivre vieux, mais il a l’intuition de vivre 4 ou 5 ans après ces chimiothérapies. Son intuition aura été fausse et c’est d’autant plus poignant que ce témoignage n’est en fait pas celui d’un survivant ! Cela place le lecteur dans une posture parfois un peu désagréable, en tant que voyeur, même s’il semble que Ogien est justement voulut éviter cela. Mais ce malaise disparaît si l’on sait voir dans ce texte l’universalité qu’il contient, celui de la peur, de la mort, de la souffrance.

La douleur ne sert à rien

Je n’ai pas été confrontée moi-même à une maladie grave, même si mon corps a subit à plusieurs reprises des attaques qui ont réduit sa puissance d’agir, mais comme beaucoup le cancer a frappé dans ma famille proche. Je me revoie pensant justement ce qu’Ogien dénonce, cette pensée que la maladie qui touche un être aimé va sans doute le changer et le faire grandir. On se dit, avec une pensée presque religieuse, qu’une telle maladie, surtout quand elle frappe quelqu’un de jeune, ne doit pas être dénuée de sens. Et pourtant, en tant que bouddhiste, je pense que la souffrance n’est pas un excès, un scandale ou une insulte, mais bien un élément de ce monde-ci. Il faut juste apprendre d’où elle vient pour tenter de la réduire. Mais je vis, comme vous tous, dans une société résolument judéo-chrétienne, même si Nietzsche est passé par là. Dans notre Occident la souffrance est considérée comme un Mal quand on croit que ce monde-ci devrait être parfait, parce que créé par un Être parfait. Pour la justifier on invente donc la doloris, c’est-à-dire l’idée saugrenue que souffrir est une vertu et que cela permet à l’individu de mieux se connaître et surtout de connaître de façon plus essentielle et intime les affres de la condition humaine. Cela donnerait à celui qui souffre un avantage épistémique et moral. C’est tout le fondement même du christianisme paulinien. Pour ma part je serai plus encline à écouter les exégètes des hérésies chrétiennes qui, comme les gnostiques, croyaient que ce monde-ci, imparfait, avait été créé par un Démiurge et pas par un Dieu bon qui n’est pas accessible. Le Mal, la souffrance, la douleur font partie intégrante de ce monde et de notre vie et elles ne sont pas des exceptions ni des imperfections. Elles ne sont pas non plus un surplus de sens à nos vies, qui n’en ont de toute façon pas du tout. Souffrir, physiquement ou mentalement, c’est nul, c’est tout. C’est ce que Ruwen Ogien écrit dans les toutes dernières phrases de son livre après avoir cité un extrait de Proust qui pour lui serait

« le reflet poétique de l’intuition que la souffrance physique est un fait brut qui n’a aucun sens qu’on peut expliquer par des causes mais qu’on ne peut pas justifier par des raisons. »

Si vous voulez entendre la voix de Ogien, vous pouvez écouter cette émission de France Inter, du Téléphone Sonne de Nicolas Demorand du 16 février dernier, où justement l’auteur revient sur son livre et sa maladie : c’est ici.

 

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3 commentaires sur “La maladie : Ruwen Ogien, Mes Milles et Une Nuits

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  1. Je suis tout à fait d’accord avec l’auteur : je ne souffre pas d’une maladie mortelle mais j’ai quand même une maladie qui se traduit principalement par des petits handicaps invisibles mais juste assez pour te faire chier (je ne donnerai pas plus de précisions) et les gens sont trèèès loin d’être compréhensifs. La sienne se voit plus on va dire (j’ai connu quelqu’un qui avait le même cancer) et ça n’avait déjà pas l’air d’être facile, autant au niveau des symptômes et de l’effet sur le corps qui sont juste ignobles mais les gens en plus qui sont d’une injustice atroce, à cause de cette fameuse mentalité occidentale dont il parle. J’aurais bien souhaité bon courage à l’auteur, s’il n’était pas déjà mort, mais j’ai bien vu à quel point cette maladie est horrible… Je tenterai peut-être ce livre un jour.

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    1. En fait on se rend compte que notre société ne sait plus « gérer » la maladie, les malades et surtout la mort. On met tout cela à l’écart, un peu loin de nos yeux trop fragiles. Les malades doivent être des survivants, des battants… c’est bien notre société de compétition qui s’acharne et qui ne peut supporter le vide.

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