L’Art de la Joie de Goliarda Sapienza

Attention chef d’œuvre !
A une époque où les romans italiens écrit par une femme sont à la mode (suivez mon regard), il y a, comme toujours dans la vie et comme souvent en littérature, deux poids deux mesures. Loin de moi l’idée saugrenue de dire du mal d’un quelconque best-seller écrit par on ne sait trop qui avec une histoire d’amitié entre deux femmes, mais les lecteurs méritent le meilleur, et à mon avis, le roman de Goliarda Sapienza est d’un tout autre niveau artistique, universel.
C’est certain, la lecture de ce roman qui porte un titre évocateur, n’est pas aussi facile que celle d’écrits plus formatés et surtout plus marketés. On vous vend l’idée que vous lisez un grand moment de littérature, mais comme avec la politique, on ne vous donne pas toutes les cartes et on ne vous donne pas la possibilité de découvrir autre chose, d’autres idées, d’autres mondes.

Goliarda Sapienza : déjà ce nom est une histoire à lui tout seul. S’appeler Sagesse et écrire un tel livre est de toute façon une grâce divine !
L’Art de la Joie. Derrière ce titre que l’on pourrait croire celui d’un ouvrage de Sénèque ou de Marc-Aurèle, l’Empereur philosophe, il y a surtout une grande histoire de la vie humaine. La Joie ce n’est pas le plaisir, ce n’est surtout pas le bonheur. La Joie c’est vivre et se sentir plein de cette vie, alors même que le malheur est aux portes.

« Le désir qui naît de la joie est plus fort, toutes choses égales d’ailleurs, que le désir qui naît de la tristesse. » Spinoza

Dans l’idée de bonheur ou de plaisir, il y a toujours sous-jacente l’idée d’un objet positif, qui devient souvent un absolu : dès qu’un élément négatif s’immisce dans ce parfait chemin et le bonheur n’existe plus. La joie, elle, se nourrit justement du bon et du mauvais, de l’agréable et du désagréable, elle les transcende, elle est au-dessus de cette dualité. La Joie est le vrai secret de l’existence, c’est elle qui doit être recherchée, c’est elle la clé de la Sagesse, bien plus que le bonheur, fragile et ombrageux.

Mais revenons à Goliarda Sapienza.
Elle nous raconte l’histoire de Modesta, appelée aussi Mody… un prénom pas du tout destiné pour une jeune fille née avec le siècle, le XXe, le 1e janvier 1900, dans une famille pauvre de Sicile. Femme, pauvre, Sicile… déjà au départ le déterminisme (comme dirait Spinoza) n’est pas très favorable. De cette faiblesse Modesta va faire un atout, une force. Le livre nous raconte alors son histoire, des champs brûlés par le soleil, au couvent où elle est envoyée enfant et à son ascension par son mariage avec un Prince handicapé mental issu d’une grande famille aristocratique de l’île. Elle devient alors la Princesse, cheffe d’une tribu d’enfants qui ne sont pas tous les siens, naviguant dans les aléas des tempêtes de l’Histoire mondiale, poussée par ses passions amoureuses vers les hommes comme vers les femmes.

Un style particulier

Ce livre est un chef d’œuvre par son style, même si la traduction l’a sans aucun doute atténué. Ce livre est composé de nombreux dialogues, les personnages vivent et se répondent sans arrêt par des dialogues qui sont tout autant des digressions intellectuelles. L’écriture est vive, le rythme est puissant et surtout on sent que l’auteure écrit comme pressée par sa plume. Parfois, souvent, au détour d’une phrase, on comprend à demi mot qu’une situation a changé, qu’un élément crucial s’est déroulé, mais rien n’est précisé, tout est laissé en suspens, au lecteur de faire l’effort. On passe parfois de la première personne à la troisième personne, toujours Modesta au centre. On passe aussi d’une ligne à l’autre, d’un paragraphe à l’autre à quelques années plus loin, comme des fondus enchaînés cinématographiques. Le temps s’effiloche parfois avec des pages et des pages autour d’une même situation et puis sans prévenir, on est dans une autre époque.
Tout cela m’a fait furieusement penser au style tout aussi baroque et abrupt parfois de Jaumé Cabré dans Confiteor. Ce style minéral peut laisser des traces dans la lecture, car on ne sait jamais vraiment quel est le fond de la psychologie des personnages. Il faut parfois s’accrocher, cela sent la pierre de Sicile, la rudesse des gens. L’écriture est tout en sous-entendus, en légèreté, en touches impressionnistes qui demandent au lecteur, comme devant un tableau des maîtres, de reconstruire ce qu’il lit, de remettre les éléments à leur place.
L’Art de la Joie n’est pas un livre facile, ce n’est pas un best-seller, c’est un livre exigeant mais dont on sort avec la certitude que quelque chose nous a changé. C’est surtout un livre de Femmes, écrit par une femme, qui raconte l’histoire d’une femme et qui se lit avec un esprit de femme. C’est un livre différent et qui, dans cette différence, en fait un livre à la fois féminin et féministe, c’est-à-dire différent de ce qui est la pensée commune, celle des hommes. Les femmes qui écrivent, comme celles qui font de la politiques ou parfois qui pensent, le font comme les hommes, parce qu’il est encore difficile de penser, d’écrire ou d’agir autrement que comme on nous l’a inculqué depuis des siècles. Ce livre est un prémisse, celui d’une écriture de femme et pas un ersatz d’écriture masculine, celle qui domine encore notre paysage intellectuel.

« D’ici 20 ou 30 ans n’accusez pas les hommes quand vous vous retrouverez à pleurer dans les quelques mètres carrés d’une petite pièce, les mains mangées par l’eau de Javel. Ce ne sont pas les hommes qui vous ont trahie, mais ces femmes, anciennes esclaves, qui ont volontairement oublié leur esclavage et qui, se reniant, se placent aux côtés des hommes dans les diverses sphères du pouvoir. »

Les deux thèmes principaux de ce roman italien sont l’Amour et la Politique : c’est pour cela qu’il est une grande fresque féministe.

Amour et sensualité : le désir comme moteur

L’amour est la grande passion de Modesta. Sa liberté est extrêmement moderne, sa liberté d’aller vers ceux et celles qu’elle désire. Son désir est impératif, il doit être assouvi et sa jouissance est présente à chaque instant de sa vie. Elle aime Carmine, le contremaître du domaine des Brandiforti, Béatrice la fille de la Princesse, Carlos le médecin communiste, José le révolutionnaire, Mattia le fils de Carmine, Joyce l’aventurière, Nina sa compagne de prison… Elle aime et surtout elle ose ne plus aimer, ce qui est même encore aujourd’hui un état d’esprit très minoritaire ! On s’accroche à l’amour comme des fous à leurs échelles parce que l’on croit, à tort, qu’il ne peut être qu’un sentiment puissant et perpétuel. L’héroïne nous montre que l’amour ne peut être que multiple, qu’il se conjugue toujours au présent et jamais au futur, et qu’il passe et lasse comme toutes les choses de ce monde-ci.
L’amour pour Modesta est avant tout sexuel et sensuel. C’est sentir un corps contre le sien bien plus que de partager ou de communiquer.
L’amour va aussi se cacher dans les interdits. L’homosexualité tout d’abord, qu’elle entretient avec des femmes toutes différentes, mais qui sont avant tout ses amies de coeur. L’interdit du statut social qui place Modesta continuellement dans la posture de la pauvre jeune fille violentée ou dans celle de l’aristocrate sûr d’elle. L’interdit du handicap quand elle décide, pour se sortir de sa condition sociale, de se marier avec le Prince, un homme bon et trisomique. L’interdit enfin de l’inceste, quand, à la fin du roman, on sent que Modesta s’interdit difficilement d’éprouver plus que de l’amour maternel pour son fils Prando et pour celui qu’elle dit être son fils, Jacopo. Il n’y a pas de tabous dans ce livre, comme il n’y a pas de tabous pour Modesta. On se demande d’ailleurs tout au long de la lecture à quel point ce personnage est ou non un avatar de l’auteure.

La politique et la révolte : une volonté de faire

Le second règne chez Modesta c’est la politique. Celle qui se veut humaniste et qui défend des valeurs d’égalité. Elle vient d’un milieu pauvre mais à la force de sa volonté elle devient non pas tant riche qu’estimée et digne car elle porte un Nom. Pourtant elle « fricote » avec les communistes, les révolutionnaires, les gauchistes que la montée du fascisme dans l’Italie du Duce rendent suspects et dangereux. C’est surtout une femme qui lit, autre modernité au XXe siècle. Une femme qui lit pour se faire sa propre opinion et se forger ses propres idées. Bien plus qu’une mère ou une épouse, modèle intangible encore de nos jours, Modesta est une amoureuse et une militante. Elle veut changer le monde et elle le vit comme elle le sent, à travers ses amours et ses colères. En cheffe de tribu aristo, maîtresse d’une partie de l’île, elle accueille surtout ceux et celles qui sont pourchassés et qui sont acculés. Ses convictions l’entraînent en prison, durant les années de fascisme : 6 ans nous dit l’auteure, passée dans une cellule, torturée sans vraiment savoir pourquoi. Après la guerre, ses idéaux marxistes se trouvent écrasés par la réalité politique : Modesta dénonce, critique même ses amis, alors que la guerre froide exige loyauté et abnégation dans la défense de ses camarades. Et puis la vie et la vieillesse prennent le pas sur son enthousiasme et elle se laisse gagner par les langueurs de la Joie.

Famille et vieillesse : thèmes éternels

Derrière ces thèmes modernes, on trouve également des thèmes plus classiques, même si les problématiques posées par Goliarda Sapienza sont toujours aussi étonnantes. Le grand thème du roman c’est la Famille, mot central sans doute dans l’image d’Epinal que l’on se fait de la Sicile. La Famille : qu’est-ce qui compose une famille ? Faut-il absolument des liens de sangs pour former une famille ? L’héritage d’une famille n’est pas toujours celui que l’on voudrait et on lègue souvent autre chose que ce que l’on désirait. Il y a également le thème des conflits générationnels, du passage des flambeaux des vieux vers les jeunes : entre Gaïa (la Terre), la Princesse vieillissante qui recueille l’orpheline et Modesta qui prend sa suite et qui se charge aussi de sa force, de sa dignité, de son honneur ; entre Carmine le vieux loup et son fils Mattia qui finalement lui ressemble plus qu’il ne le voudrait. Enfin entre Modesta elle-même est ses « enfants » légitimes ou non, en particulier Prando, garçons et filles qui forment sa tribu et sur lesquels elle s’appuie pour exister et faire exister son domaine. Le roman courant tout au long de la vie de l’héroïne, on peut également s’interroger avec elle sur le temps qui passe et ce que cela veut dire de devenir vieille, d’être grand-mère par exemple quand, il n’y a pas si longtemps, on faisait l’amour sur les plages de Sicile avec un jeune homme.

« Il n’ont pas trente ans et déjà, comme toujours, ils se déchaînent contre ceux qui en ont quatorze, ou vingt. Non, Modesta ! Accepter une chose pareille est méprisable, plus méprisable que d’être du côté des geôliers là-bas sur l’île? Si tu as résisté sur cet empan de rocher fouetté par le vent à toutes les heures du jour et de la nuit, si tu as résisté alors, tu ne peux pas maintenant annuler cette action par une reddition totale à Prando (ou à la peur de la mort ?), ou à la peur de la vieillesse qu’on t’a inculqué pour ne pas mettre de désordre dans la société, pour ne pas ébranler cette forteresse de première ligne qu’est toujours, fascisme ou pas, la famille, école de futurs soldats, mères de soldats, grands-mères régates. Et pourquoi d’ailleurs cette éternelle glorification de la jeunesse ? Le jeune sert, produit, engendre des enfants, fait la guerre avant d’avoir conscience de lui-même. Mais à quarante ans, à cinquante, l’être humain – s’il n’a pas péri dans la guerre sociale permanente – devient dangereux, il se pose des questions, réclame de la liberté, du repos, d e la joie. Même le mot vieillesse ment, Modesta, pour te faire tenir tranquille, respectueuse de toutes les lois instituées. Qui sait ce que c’est la vieillesse ? Quand commence t-elle ? Au temps de Stendhal, à trente ans une femme était vieille. Moi, à trente ans, j’a tout juste commencé à comprendre et à vivre. Qui a osé franchir le seuil de ce mot sans écouter les préjugés et lieux communs ? Peut-être plus de gens que tu ne l’imagines, si tu peux rencontrer dans les trous où on les a relégués des visages sereins, des regards calmes et pleins de savoir. Mais personne n’a jamais osé en parler par crainte – toujours l’éternelle crainte – de renverser les faux équilibres établis. »

L’Art de la Joie est un livre fort, étrange et étranger, féminin et aussi terriblement masculin par certains côtés. Les éditions Tripode ont décidé de publier en France toute l’œuvre de Goliarda Sapienza et même si cette lecture s’apparente pour moi à un voyage au long court, je pense que je vais continuer à lire cette plume.

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5 commentaires sur “L’Art de la Joie de Goliarda Sapienza

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  1. Aha, je l’attendais, la petite pique envers Elena Ferrante ! 😛 Je ne l’ai pas lu, donc je ne suis pas là pour la défendre. Par contre, je lirai sûrement sa saga histoire de savoir à quoi m’en tenir car je vois des chroniques de ses livres fleurir partout et même si j’ai toujours un oeil sceptique sur les romans à succès, je suis trop curieuse pour ne pas tenter.

    Mais revenons à ton livre qui donne aussi sacrément envie ! Nul doute que je le lirai aussi celui-là, et l’histoire me tente d’ailleurs plus que L’amie prodigieuse pour le coup. Pari réussi ? 😛

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    1. 😉 en fait j’ai commencé à lire l’Amie prodigieuse et puis tout d’un coup je me suis dit : « mais pourquoi je perds mon temps avec ce bouquin ? » En fait j’en arrive à un point de ma vie de lectrice où je me demande souvent si je perds ou non mon temps à lire tel ou tel livre… parce que dans une vie de lectrice on n’a finalement pas la possibilité de TOUT lire (ô suprême désespoir !). Et comme tu le dis, les chroniques sur Ferrante fleurissent alors que la sagesse de Goliarda est moins partagée. Il faut parfois savoir défendre les Autres ! Bonnes lectures à toi.

      Aimé par 1 personne

      1. Je n’en suis pas encore là mais je connais une lectrice plus âgée qui a le même raisonnement que toi, donc ça ne me surprend pas. (et je comprends dans un sens, même si je suis encore une sale têtue qui a du mal à abandonner un livre – et on peut dire que c’est de la perte de temps) Et tu as raison, il faut savoir défendre les autres ! (même si je lis des livres connus en ce moment, je l’avoue) Bonnes lectures à toi aussi 😉

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