Michel Onfray règle ses comptes

Je ne suis pas fan du tout du Onfray médiatique, n’ayant jamais compris sa démarche : veut-il vraiment diffuser sa pensée et la philosophie au plus grand nombre, avec une vision éducatrice de la télévision ? Ou bien n’est-il qu’un énième parangon du buzz, ce que je crois depuis que je l’ai rencontré, en 2011, avec des élèves, à Caen, et que j’ai été frappé par la Cour qui suit, flatte et minaude auprès du penseur. Je ne suis pas certaine que Aristote ou Platon s’embarrassaient de piques assiettes de cette sorte, plus attirés par les galanteries aristocratiques. Bref…

Par contre, je suis fan du Onfray libertin, qui fait cours et d’autres avec lui gratuitement pour promouvoir la philosophie, le débat, et qui surtout défend une philosophie souterraine. Bien avant de le découvrir, j’était moi-même persuadée qu’il y a du « philosophiquement correct » que l’on assène à l’école, à la fac et qui écrase, en pleine conscience, une philosophie alternative et souterraine qui court depuis l’Antiquité et qui a survécu à l’Enfer du christianisme et du monothéisme en général. Pour cela, lisez sa Contre Histoire de la Philosophie. Je pense comme lui que la philosophie est une thérapie et surtout que c’est une pratique de vie : on doit se convertir si on veut se dire philosophe, c’est-à-dire vivre selon les principes et la vision du monde que l’on défend dans son discours.

imagePourtant il y a peu de philosophie dans le dernier livre de Michel Onfray : il en fait surtout une autobiographie politique et même un traité d’athéologie sociale. Est-ce que cela voudrait dire qu’il existe actuellement une religion, une croyance politique, sociale et surtout médiatique ? En tout cas, c’est cela qu’il prend à revers et avec laquelle il règle ses comptes, manu militari, et ad nominem ! On le sent en colère et on le sent aussi très triste. Mais on se demande, comme lui demandent souvent les journalistes sur les plateaux télé, pourquoi il continue à jouer ce jeu où il sera toujours perdant puisque la télé ne peut pas être l’endroit où l’on pense. Est-il donc à ce point schizophrène pour continuer à vouloir déployer des raisonnements alors qu’il sait pertinemment que seules une ou deux phrases bien polémiques résumeront dans les canards et les feuilles pourries des journaux l’essence du débat.

L’autre sujet de son mécontentement est la « gauche » dont il sonne le glas… tout le monde sait qu’elle est morte mais j’avoue que cela fait du bien de se faire rappeler des faits et des évidences, comme celle que nous sommes bien dans un pays dirigé par des libéraux depuis 1983. Onfray se figure comme le dernier des Mohicans, le seul et unique être de gauche qui resterait dans ce pays, car lui n’a pas changé depuis son adolescence, marqué par quelques figures locales de sa Normandie natale, résistant, institutrice, qui sont le peuple de gauche, l’unique entité qui peut s’en réclamer. Oui mais voilà… aujourd’hui, le peuple (de gauche) vote FN… que faire, surtout quand on prône la souveraineté du peuple ? Il faut tenter de comprendre : d’accord. Moi aussi cette question me taraude : si la majorité de mes concitoyens votent pour Marine le Pen à tel point qu’elle puisse être élue Présidente de la République, qui suis-je, représentante plutôt du monde privilégié des enseignants (encore mais plus pour longtemps j’espère), pour leur dire « Pouah… c’est mââââl » ? C’est cette question que pose Onfray, mais dans son essai, on a l’impression qu’il tombe dans le piège du populisme. Il essaye de tracer une ligne très fine et de garder un équilibre qui, à mon avis, est encore trop fragile et qu’il est encore trop tôt pour essayer de conserver :

« Il ne s’agit pas de porter le peuple au pinacle, mais de luis donner sa juste place. Depuis un demi-siècle, avec ses jeux télévisés, son école démagogique, ses séries américaines, son consumérisme de masse, son Internet nihiliste, le libéralisme a transformé le peuple en populace : la populace, c’est le peuple quand il ne pense plus. Quand tout a été fait par les gouvernants pour qu’il ne pense plus, ils peuvent alors mieux gouverner. Mais le peuple existe toujours sous la crasse libérale. »

Je suis plutôt d’accord avec cette affirmation, certes banale, mais comme toujours, ça va mieux quand on le dit. Par contre, j’ai plus de mal quand Onfray veut combattre le mal avec le mal : ses ennemis sont, dans ce livre, les journaleux parisiens, les politiques aux couilles molles, mais quand il commence à chanter les louanges du Général, j’avoue, j’ai du mal… En fait, on se demande en lisant ce livre, si pour combattre le système, le libéralisme, la pensée unique, etc, etc, on est obligé d’en passer par le populisme… j’ai trouvé que dans ce livre Onfray avait des traits de Trump, je n’y ai pas retrouvé mes petits, car je pense qu’il est un vrai homme de « gauche ». Pourquoi ? Il le dit : parce qu’il fait. Comme Sartre qui disait qu’un être ne pouvait être dit humain qu’après le compte de sa vie, de ses faits, des ses gestes, de tout son parcours, je pense comme Onfray que l’on ne peut se dire de « gauche », c’est-à-dire défendre des valeurs (enfin faudrait il un jour définir ce que sont ces valeurs), une éthique, un humanisme non pas tant par des discours mais bien par des actions.

« Je ne crois plus qu’aux faits. Une idée doit être évaluée à la lumière de la réalité, du réel, du concret. Si elle ne passe par la rampe du pragmatique, alors il faut sinon s’en débarrasser, du moins l’amender. Si on persiste, l’idéologie point son nez et avec elle la dénégation. L’autogestion est un bel idéal ; mais il faut pour ce faire des individus à la hauteur. L’autocratie est, hélas, plus efficace. Mais que faire quand on se veut libertaire ? Renoncer à l’autogestion et opter pour l’autocratie ? Ou croire qu’il faut tout de même la vouloir et savoir qu’elle ne s’obtiendra pas parce que le réel salit toujours l’idéal ? Il faut vouloir un idéal modeste, c’est la seule façon d’obtenir le plus de lui. A défaut, on n’aura rien du tout, tout juste la déception. »

Cet argument fait mouche car je vis toujours dans une expérience unique d’autogestion qui prône un idéal très fort, que la réalité, il est vrai, vient souvent écorner. Est-ce que cela veut dire que l’on ne doit pas poursuivre d’idéal ? Est-ce que cela veut dire que l’on doit rogner pour s’adapter à la réalité, au risque de faire preuve de mollesse tant intellectuelle que politique ? Ou bien au contraire la vraie résistance et la vraie indignation ne seraient-elles pas dans cette capacité, si peu partagée, de vivre dans la réalité, d’être totalement lucide sur soi-même et sur le monde ? Vaste programme : et je ne suis pas certaine que Michel Onfray, porté durant une grande partie de sa carrière par les sirènes du libertinage, de l’hedonisme comme il le disait, soit à même de nous donner cette leçon de lucidité. Car elle est l’apanage de ceux qui renoncent, non pas à l’action ni aux rêves, mais qui renoncent à l’espoir pour agir sans rien attendre, qui renoncent aux résultats de leurs actions, qui renoncent à l’image de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils font.

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