Bonnes nouvelles de l’école d’Emmanuel Vaillant

Un partenariat avec NetGalley et les Editions Lattès qui tombait sous le sens au vu de mon pedigree : professeur et ancienne membre d’un lycée alternatif, le Lycée expérimental de Saint Nazaire, qui depuis 35 ans (oui, oui 35 ans), met en place au quotidien, avec des élèves venus de tous horizons et dans l’indifférence la plus totale des élites éducatives de ce pays la totalité des superbes expériences innovantes que ce livre décrit par le menu. Ainsi, quand j’ai lu le sommaire, je me suis dit in petto que c’était là tout le programme du Lycée expérimental : faire collaborer les élèves, être dans la bienveillance, faire entrer le monde extérieur en particulier culturel et artistique dans le lycée, évaluer sans noter tout cela dans un bâtiment exceptionnel…
Vous aurez compris, ma critique va, encore une fois, être acide !

Ce bouquin a été écrit par un journaliste spécialiste de l’éducation, Emmanuel Vaillant, qui dès la première page explique son point de vue : il n’est absolument pas un professionnel de l’enseignement, il ne pratique pas, il veut juste apporter un éclairage positif sur tout ce qui peut se faire d’innovant et d’alternatif dans les écoles françaises aujourd’hui.
L’innovation ! Voilà le mot lancé : c’est le Saint Graal de ce XXIe siècle… il faut innover, partout, et tout le temps, et surtout hors de l’évidente innovation technologique. On parle d’innovation sociale, d’innovation pédagogique : c’est la mesure de toute ce qui se fait et se pense aujourd’hui dans le monde. Mais qu’est-ce donc que l’innovation, parbleu ? Pour la plupart des gens, cela reste absolument lié, justement, aux technologies de l’information et du numérique. À l’école cela donne : on innove quand on fait son cours avec un TNI (traduisez un tableau numérique) ou encore quand les élèves peuvent avoir leurs manuels sur des tablettes ou encore quand la Région où vous résidez offre aux lycéens des ordinateurs portales. On confond encore trop innovation et instrument. Ce n’est pas parce qu’on met des enfants encore plus devant des écrans qu’ils vont apprendre mieux. Par contre, il est évident que l’enseignement, comme d’autres domaines (journalisme, culture…), subit des transformations radicales à cause ou grâce (c’est selon son point de vue) la révolution numérique. Et que de ne pas en tenir compte est juste suicidaire !
La principale vertu de ce livre est d’exposer des innovations qui ne sont pas que liées au numérique, et il fait la part belle aux prises de risques d’enseignants qui remettent en cause avant tout leurs pratiques plutôt que de pallier à des difficultés en cherchant la solution dans les tablettes ! Il a aussi le mérite de montrer que les changements de l’école ne passeront pas que par les méthodes, mais bien plus par une attitude générale de ceux qui l’a font, des enseignants, des inspecteurs mais aussi des parents plus en phase avec le monde du XXIe siècle. Comme toute la société, l’école est à la croisée des chemins et tout est possible. Ce livre tente de montrer que l’on peut basculer du côté lumineux de la Force…

 

Par contre, l’ouvrage ne peut passer au travers du principal écueil de ce genre de texte : le catalogage fastidieux et pernicieux de quelques dizaines de « cas », écoles, collèges, plus rarement lycées, professeurs, documentalistes ou directeurs-principaux-proviseurs selon des thèmes très à la mode. Cela démontre avec vivacité l’absence totale dans ce pays d’entente et de coordination entre les expériences. Chacun reste dans son coin, essaye comme il peut, s’il a de la chance peut créer une dynamique avec quelques collègues, au mieux dans une équipe soudée et volontaire soutenue par une hiérarchie intelligente. Mais quid des centaines de milliers d’autres professeurs et d’élèves (car oui, l’innovation pédagogique c’est une infime toute petite partie des enseignants et donc des élèves concernés) ? Je sais, par expérience, que l’expérimentation pédagogique n’est pas faite pour tout le monde, mais tout de même ! On pourrait tenter bien d’autres choses que ces réformes alambiquées, que ces réactions épidermiques, que cette infantilisation totale de tous les acteurs de l’éducation par un système patriarcal et vertical. Juste pour info : la réforme du collège, les EPI tout ça tout ça… c’est pompé sur les dispositifs transversaux et horizontaux du Lycée expérimental de Saint Nazaire ! Comme les TPE aussi ! Quand on voit ce que cela donne au final appliqué sans aucune concertation, avec toujours plus d’évaluation, de décortication, de dessiccation de l’intention initiale, cela fait peur… vraiment… et c’est surtout le contraire exactement de ce qu’est, par essence, l’expérimentation pédagogique.

J’invite surtout M. Vaillant à aller voir aussi ce qui se passe dans ces lycées alternatifs qui proposent bien plus que quelques ajustements à la marge, pour faire hype : parce que comme pour tout le reste dans cette société en pleine mutation, si l’on ne change pas radicalement de logiciel ce n’est pas vraiment la peine de faire des transformations à la marge, pour faire joli. Dans ces lycées et écoles alternatifs, c’est l’ensemble du projet d’établissement qui est innovant, et pour le coup, politiquement radical. On ne peut pas croire un seul instant que les dispositifs pédagogiques différents, la bienveillance, la collaboration ou l’évaluation sans note puissent vivre et survivre dans un environnement qui prône toujours la compétition, la hiérarchisation, la standardisation et le conformisme ! Alors oui, je suis certaine que les expérimentations doivent se poursuivre localement, car ce n’est que comme cela que les idées vont émerger et se diffuser. Mais il incombe à ceux et celles qui se veulent en dehors du système ou même pire, au-dessus de lui, à la regarder pédaler dans la choucroute, de proposer autre chose qu’un catalogue optimiste et flatteur de ce qui va bien à l’école. Il faut proposer une vraie philosophie, à long terme, une vision et c’est, je pense, le travail de ces journalistes éducatifs. Mais bien sûr, encore faudrait-il que ledit système, comme je l’écris ici depuis longtemps, ne sabote pas lui-même ces efforts, en étant totalement schizophrène, en prônant par le discours une vision bienveillante et humaniste de l’école et en actant dans les faits un monde ultra libéral.

 

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