Averroès ou le secrétaire du Diable de Gilbert Sinoué

J’avais lu il y a longtemps la biographie romancée, par le même Sinoué, d’Avicenne, l’autre grand nom de la philosophie médiévale islamique. C’est donc en terrain à peu près connu que j’ai lu, en partenariat avec Netgalley, cette nouvelle biographie romancée de l’autre grande figure de l’intelligence arabe : Averroès.

Synopsis

Né en 1126 à Cordoue, il a connu la gloire puis la disgrâce, le respect des puissants puis l’exil et la clandestinité. Il a contribué à la légende de l’Andalousie musulmane, mais il a payé au prix fort les audaces de sa pensée. Ses idées seront tout aussi violemment condamnées par l’Église que par les théologiens musulmans qui lui reprocheront – hérésie suprême – d’oser aborder la foi avec la raison, de refuser l’aveuglement dogmatique et l’usage des textes sacrés pour le seul bénéfice de quelques-uns. Traité en paria, menacé, c’est haï de tous qu’il mourra à Marrakech, à soixante-douze ans. Mais des siècles plus tard son œuvre demeure plus vivante que jamais. Il s’appelait Averroès.

Ce qui marque tout d’abord dans cette lecture c’est la grande culture de l’auteur. Il manie les références, les liens entre tous les grands penseurs de l’époque, les Avicenne, les Maïmonide, les Saint Thomas avec élégance. Il n’empêche qu’il n’est jamais aisé de rendre fluide, dans un livre qui se veut un roman, des connaissances réservées pour la plupart aux bancs de l’université de philosophie. Je n’ai jamais vraiment rencontré d’auteur capable de faire de ces connaissances autre chose qu’un aplat souvent maladroit dans un jardin fictionnel… personne à part bien évidemment le très regretté Umberto Eco… mais très peu ont son talent ! Ce défaut est présent dans ce roman et rend d’ailleurs le début de la lecture quelque peu difficile. Mais finalement on se prend vite au jeu de la biographie romancée, d’autant plus qu’il est aisé de broder sur des penseurs dont on ne sait pas grand-chose. C’était il y 900 ans… c’était dans une autre culture.

Le roman est composé en deux parties qui s’emboitent. Tout d’abord l’histoire d’Averroès, qu’il raconte lui-même au seuil de sa mort en 1198, exilé à Marrakech. Intercalés entre ces chapitres de sa vie, des chapitres plus ou moins longs qui racontent la postérité de l’œuvre d’Averroès, en particulier en Occident. Traduit par Michel Scot et condamné par Thomas d’Aquin, ses idées ont longtemps été considérées comme blasphématoires, car par exemple elles niaient la résurrection, ou l’idée que le Dieu créateur ait quoique ce soit à voir avec les évènements qui se déroulent sur la surface de la Terre et le destin des humains. Pour Averroès, l’âme humaine est séparée de l’Âme du monde, elle est mortelle, car quand le corps meurt, elle ne peut lui survivre.
Il est surtout connu et reconnu pour ses traductions et commentaires de l’œuvre d’Aristote, à l’époque où le philosophie antique n’était pas tellement en odeur de sainteté. Les penseurs médiévaux lui préféraient Platon dont les théories autour du monde Intelligible, du Philosophe-Roi étaient plus facilement applicables à la théologie révélée, qu’elle soit juive, chrétienne ou musulmane.

Pour la passionnée d’Histoire médiévale que je fus durant de nombreuses années, et la passionnée de philosophie que je suis toujours, ce roman ne m’a pas appris grand-chose ! Cela peut paraître immodeste, mais j’ai eu la chance de suivre les cours de Rémi Brague, professeur de philosophie des religions à la Sorbonne, et de plus ce thème de la philosophie médiévale a longtemps été un de mes sujets de recherche préférés. Il ne l’est plus depuis j’ai compris que durant des siècles les penseurs, qu’ils soient juifs, chrétiens ou arabes, avaient passés leur temps à tenter de comprendre des fragments douteux, corrompus, inexacts, mal traduits des philosophes antiques. C’est comme si un astronome tentait de comprendre l’Univers en ne regardant que le système solaire avec des jumelles ! Durant tout le Moyen Âge, la philosophie est la servante de la théologie, tout d’abord parce que le poids des Églises est le plus fort, mais surtout parce que les sources de la pensée antique sont taries. Ce n’est qu’à la Renaissance, qui porte donc bien son nom, que l’on a accès vraiment et totalement aux sources antiques. Encore faut-il prendre en compte les centaines de copies, de traduction de telle langue vers telle langue. Bref, des milliers d’hommes se sont acharnés, brûlé les yeux, perdu l’appétit, perdu la vie, sacrifié leur vie pour des cailloux. Ainsi, Aristote n’est connu durant des siècles que par quelques fragments, dont certains nous le savons depuis sont d’autres auteurs ! Comment alors commenter une philosophie qui n’est en fait pas connue et pas compréhensible. Ajoutez à cela le filtre ou plutôt le voile de la religion, et vous avez, à mon sens, une formidable perte de temps humain. Voilà pourquoi aujourd’hui la philosophie médiévale n’a pas vraiment de sens et n’est plus vraiment enseignée : elle ne nous dit rien, ne nous parle pas.

Mais là n’est pas l’intérêt du livre de Gilbert Sinoué. Son intérêt principal et même unique vient du fait qu’il est publié aujourd’hui, dans un contexte très particulier, celui d’un monde où l’Islam retrouve ses aigreurs d’estomac et où un Averroès serait de nouveau tout à fait traité d’hérétique.
Le roman se déroule à la grande époque d’Al-Andalus, ce paradis que l’on chante depuis lors, le paradis de l’intelligence et de la tolérance. Cette époque où l’Islam était conquérant et savant, cette époque totalement oubliée. C’est le moment où la science arabe fait faire à l’humanité des progrès considérables, dans les mathématiques, la médecine, l’astronomie, la géographie. C’est le temps des poètes comme Omar Khayyam, qui chante le vin et les femmes, la musique et l’amour.

J’entends dire que les amants du vin seront damnés.
Il n’y a pas de vérités, mais il y a des mensonges évidents.
Si les amants du vin et de l’amour vont en Enfer,
alors, le Paradis est nécessairement vide.

Cette époque magnifique que les musulmans d’aujourd’hui ont pour une grande part oublié… et que ce livre a le mérite de faire revivre. Ne serait-ce pas là un message de l’auteur ? J’en suis certaine. Regarder le passé permet parfois de le faire revivre. Ce serait à espérer. Gilbert Sinoué nous dit également que la lutte entre la raison de la philosophie, de la sagesse, de l’humanité et la bêtise de la religion, de l’opinion a déjà existé, et qu’il a aussi existé des hommes forts sages pour douter de la pertinence de certaines croyances. Averroès ne peut penser en athée, mais il sait que même s’il existe peut-être un Créateur, en aucun cas Celui-ci ou Celle-ci n’intervient dans le monde humain, et donc que son culte, les prières qu’on lui fait, ne sont faites que pour nous-mêmes. Le roman nous rappelle également que les pires erreurs humaines ont été faites à cause et au nom de l’ignorance et que le savoir est la seule manière pour l’humanité de progresser, non pas dans le sens actuel qui serait d’accumuler, mais dans le sens éthique. Il est juste triste qu’aujourd’hui nous soyons de nouveau confrontés à une nouvelle attaque de l’Ignorance, qui n’a pas repris que les traits connus de la religion, mais qui se balade aussi sur les réseaux sociaux, dans les médias et chez les politiques. C’est sans doute plus grave. Le livre de Gilbert Sinoué nous rappelle qu’il faut toujours résister contre l’ignorance, même si cela nous coûte notre vie.

« Ce qui a compté, et ce qui compte, c’est de chercher, de puiser, raisonner. Le questionnement mène à la sagesse. L’absence d’interrogation, à la décadence de l’esprit. Et s’il arrive que la vérité heurte et bouleverse, ce n’est pas la faute de la vérité. »

Gilbert Collard de la Griffe Noire en avait fait une chronique vidéo en novembre dernier :

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2 commentaires sur “Averroès ou le secrétaire du Diable de Gilbert Sinoué

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