Un bref désir d’éternité de Didier Le Pêcheur

Pour un nouveau partenariat avec NetGalley et les éditions J-C Lattès, j’ai lu le roman historique de Didier Le Pêcheur, Un bref désir d’éternité. J’ai été attirée par la quatrième de couverture qui nous promet de l’Amour à la Belle Époque. J’aime toujours les romans historiques, car ils nous bercent de l’illusion que « c’était mieux avant » et d’une certaine façon ils nous racontent aussi notre époque, notre monde. On ne peut écrire de l’Histoire qu’en parlant de sa propre époque et de sa propre société. C’est d’ailleurs quand j’ai compris cela, et donc que toute objectivité était pratiquement exclue, que je me suis détournée de la carrière d’historienne.
Le roman de Didier Le Pêcheur a été remarqué par Gérard Collard, dans sa chronique sur les livres de l’émission Le Magazine de la Santé, du 1er février dernier. J’avais téléchargé l’e-pub de la plateforme NetGalley depuis quelque temps, et il était resté dans ma PAL. Je traînais à le lire, car comme tout lecteur qui se respecte, j’ai plusieurs livres, romans ou essais, en route en même temps. Mais le temps, justement, pressait, car sur NetGalley, pour certains romans, vous n’avez qu’une cinquantaine de jours pour le lire et ensuite le chroniquer. Quand j’ai entendu Gérard Collard parler de ce roman, je me suis dit qu’il fallait que j’entame sa lecture : c’est cela l’influence des prescripteurs !

Synopsis

Paris, 1892. Alors que la capitale est en proie à une vague d’attentats et que la police recherche activement l’anarchiste Ravachol, un garçon de café, Jules Lhérot, le reconnaît parmi ses clients et rend possible son arrestation. Érigé en héros par une presse qui est en train de découvrir que la peur fait vendre, Jules devient aussitôt, pour les anarchistes épris de vengeance, l’ennemi à abattre.

Image après l’attentat contre le restaurant de Jules Lhérot

De son côté, la jeune Zélie, fille d’ouvrier prompte à frayer avec les marlous et bien décidée à vendre son corps pour se faire une place dans le monde, s’enfuit de la maison de correction où elle a été enfermée. C’est alors qu’elle rencontre Jules, qui tombe éperdument amoureux d’elle…
Il deviendra policier, elle prostituée. Leurs routes croiseront celles du commissaire Reynaud l’humaniste, de Bolivar le flic aux mœurs dévoyées, de Milo l’Apache, de Lefeu le journaliste sans scrupule, ou encore de Madeleine, l’épouse d’un grand patron de presse tiraillée entre sa vie bourgeoise et ses désirs. Mais il aura beau perdre ses idéaux, jamais Jules n’oubliera Zélie…
Dans cette fresque saisissante où les trajectoires personnelles rencontrent la grande Histoire, Didier Le Pêcheur nous entraîne au cœur d’un Paris âpre et sulfureux, des beaux quartiers aux bas-fonds où règnent les insoumis, dans un monde où chacun a quelque chose à cacher, et où la survie des uns se paie de la souffrance des autres.

Anarchistes, marlous, apaches et prostituées : Paris à la fin du XIXe siècle

J’ai aussi été attirée par ce roman parce qu’il nous parlent des anarchistes de la fin du XIXe siècle, et que ce thème, à la fois politique et idéologique, m’intéresse. Mais en fait, Ravachol n’est qu’un personnage secondaire dans le roman et n’est présent qu’au début.

François Koënigstein dit Ravachol

En fait, j’ai mis la moitié du roman, et quelques recherches sur Wikipédia, pour me rendre compte que non seulement l’histoire de Jules Lhérot, le tombeur de Ravachol est vraie mais que celle de Zélie est en fait exactement la biographie d’Amélie Hélie, dite Casque d’Or.
L’auteur a tout simplement mis en fiction deux légendes historiques et, dans sa toute-puissance d’écrivain, a décidé de faire se croiser ces deux histoires à la fois légendaires et misérables. Casque d’Or est née en 1878, elle aurait donc bien pu croiser Jules Lhérot quand celui-ci dénonce Ravachol en 1892, et qu’elle commence très tôt sa carrière sur les Fortifs. Alors, on pourrait faire remarquer que les attentats anarchistes ont lieu à la fin du XIXe siècle quand l’âge d’or des apaches et des marlous se déroule plutôt au début du XXe siècle, entre 1905 et 1910. Mais, comme le disait Alexandre Dumas, on peut très bien violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants.

Amélie Hélie dite Casque d’Or

L’auteur alors s’amuse à mélanger la réalité historique, en changeant les noms des personnages principaux, en faisant vivre d’autres figures bien réelles, comme la préfet de Police Lépine, avec de la pure fiction, mise en avant par des personnages secondaires très convaincants. J’ai d’ailleurs plus apprécié ces personnages secondaires du roman : en particulier Madeleine, la petite bourgeoise qui décide de suivre ses désirs malgré son éducation et l’opprobre de la société. Et aussi le commissaire Reynaud, un policier au grand cœur, poète et étrange, qui comprend ce que peut être la vie dans les bas-fonds de Paris. Ils sont, je trouve, plus justes et plus attachants que Zélie et Jules, emportés dans les tourments de leurs cœurs et de leurs combats intérieurs pour savoir ce qui est le bien ou le mal. Madeleine et Reynaud forment un couple d’amis, des bourgeois qui ont tout à perdre, mais qui vont se laisser aller vers cette déchéance qui n’est pourtant pas de leur univers.

Le Petit Journal – Arrestation de Ravachol

On suit alors la vie difficile de Zélie, prostituée dans les quartiers populaires de Paris, et de Jules qui, après la destruction par une bombe du restaurant où il travaillait avec son oncle et les menaces qu’il subit pour avoir fait tomber Ravachol, décide d’entrer dans la police. Ces deux-là se croisent dans une chambre d’hôtel, quand Zélie fuit son père qui la recherche pour la remettre en maison de correction. Jules tombe follement amoureux de la belle, et ce n’est que plus tard qu’il la retrouvera sur les trottoirs parisiens. Pourront-ils vivre un amour qui se soit pas sali par la misère, qu’elle soit matérielle ou sexuelle ?

L’héroïne, Zélie, devient la cause d’une rivalité entre deux chefs de bande, comme dans l’histoire de Casque d’Or. On se bat sur les barrières de Paris, au Nord et à l’Est, là où la pandores et les passants ne restent pas quand la nuit tombe. Les femmes sont à la fois des princesses et des putains ; les hommes sont des assassins et des enfants grandis trop vite. Il faut tuer ou être tué, trahir et être trahi, souffrir le moins possible quitte à faire souffrir ceux que l’on aime. Le tragique rejoint le romantisme et c’est le fondement de toute bonne fiction.

Un monde violent pas très éloigné du nôtre

J’ai beaucoup aimé ce roman et j’ai passé un très bon moment. Bien qu’écrit par un homme, il nous raconte la condition féminine au début du XXe siècle, et l’enfermement où étaient prostrées toutes les femmes d’alors. Que l’on soit bourgeoise, grisette, cocotte de luxe, ouvrière ou prostituée, les femmes n’étaient rien et n’avaient aucun pouvoir sur leurs vies. Leurs seules armes étaient leurs corps et leurs culs. C’est cru, mais c’est la réalité.

« Vous avez raison. Pour nous les femmes, il n’est hélas que deux moyens de réussir : bien se marier, ou bien se vendre. Ce qui parfois revient au même. »

Dans ce roman, ce sont les femmes qui sont les héroïnes, et les hommes sont bien pitoyables : des muscles, un sexe, une ambition. Pâlots et souvent même très lâches. Le personnage de Zélie, jeune fille qui vend ses charmes, mais rêve de l’amour, est parfois un peu horripilant. Un peu godiche sous ses grands airs, elle fait la même erreur que notre Mère Ève : croire qu’un homme peut aimer et qu’il peut y avoir autre chose que du désir. Elle tombe, volontairement, dans les bras d’apaches, de chefs de bandes dont la violence égale la bêtise. Les autres personnages féminins sont plus mâtures et plus vigoureux : la Lionne, cheffe d’une bande de voleurs qui sont tous ses amants ; Hélène qui prend sous son aile la jeune Zélie et qui l’initie aussi aux plaisirs saphiques ; Louise la rivale de Zélie dans le cœur de Milo l’apache.

On comprend que dans cet univers, la violence entre les hommes et les femmes, entre les hommes entre eux et entre les femmes parfois, est une réalité qui n’a rien d’exceptionnel. Nous le rappeler fait du bien, car notre société entre dans une époque très violente alors que nous avions cru, ces dernières années, que les rapports humains pouvaient être apaisés. Pour ma part, lire de romans qui nous montrent que, par essence, le monde humain est violent, me fait du bien et me soigne de ma crédulité : la lucidité vaut mieux que l’illusion et ma trop grande intolérance à l’injustice devrait être davantage amenuisée.

Le roman de Didier Le Pêcheur nous raconte également que le monde humain ne tourne qu’autour de deux critères : l’argent et le sexe. Il n’y a rien d’autre que cela qui fait bouger les êtres humains. C’était vrai il y a cent ans, c’est toujours vrai. L’oublier et c’est se perdre parfois soi-même. Ne pas en tenir compte, et c’est faire une erreur. Ce n’est pas ce que fait Zélie, mais avait-elle le choix ?
C’est un roman qui, finalement, nous parle aussi de notre propre époque. La lutte des classes qui est toujours présente, les jalousies des miséreux pour la vie confortable des riches ; la jalousie des riches pour la vie libre et brillante des hors-la-loi.
Comment faire accepter l’homosexualité quand les convenances, la bien-pensance et la morale sont encore et toujours d’actualité ?
Comment penser par soi-même dans une société corsetée par la presse à scandale, à l’époque Le Petit Journal (tiens, ne serait-ce pas le nom d’une émission à succès d’aujourd’hui), où les journalistes se préoccupent plus d’écrire des ragots ou d’inventer des histoires pour faire plaisir aux bourgeois et aux ouvriers qui rentrent épuisés de leur journée de travail ?
Ne sommes-nous pas, toutes et tous, les prositué-es de quelqu’un ? Amants ou amantes qui ne nous aiment pas ? Patrons ou institutions qui nous empêchent de vivre ? Écrans ou plaisirs futiles qui entravent notre liberté ? Et si finalement Ravachol avait raison ? Ni Dieu, ni Maître ?

Un bref désir d’éternité est un roman que l’on peut lire, en vacances, en week-end. On se laisse porter par l’histoire et, pour ma part, il m’a donné envie de revoir le chef d’œuvre du cinéma français de Jacques Becker, Casque d’Or de 1952, avec la sublime Simone Signoret et Serge Reggiani.

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