Vous connaissez Virginia Woolf ? Non ? Vous devriez ! C’est l’un des esprits les plus brillants du XXe siècle, et pourtant c’est une femme. Elle a écrit des livres difficiles et subtils qui parlent de destins féminins ordinaires et universels. Mon roman préféré de Woolf est Orlando qui raconte l’histoire d’un être homme ou femme qui traverse le temps de la Renaissance à l’époque contemporaine. Elle est aussi l’autrice d’un essai intitulé trompeusement en français « Une chambre à soi ». Le titre anglais est « A Room of One’s Own » qui devrait plutôt être traduit par « une pièce à soi ». Elle y décrit la difficulté pour les femmes écrivaines de trouver un espace propre où créer. Elle se réfère pour cela aux exemples de Jane Austen ou des Soeur Brontë qui devaient écrire en cachette ou à la vue de tous, dans la pièce commune, n’ayant pas d’endroit en propre où poser leur esprit. Woolf considère qu’une femme qui veut écrire (et par extension qui veut créer, réfléchir, être soi) doit posséder cette pièce à soi mais aussi une certaine indépendance financière.

Trouver son intérieur ?
Chantal Thomas, écrivaine et universitaire spécialiste de la littérature française du XVIIIe siècle, a fait paraître en ce début d’année 2026 un très court essai qui fait le portrait de femmes écrivaines, dont justement Woolf, dans leurs rapports à cet espace préservé et authentique. Il s’intitule « Inventer une chambre à soi ». Aux côté de Virginia, elle raconte comment Colette et Patti Smith ont cherché et obtenu, parfois de hautes luttes, cet endroit à elles, pour créer. Une maison pour Colette, un café new yorkais puis un appartement pour Patti Smith. Ces trois figures féminines du XXe siècle représentent bien les affres du patriarcat : déjà, les femmes ne sont pas de créatrices, mais plutôt des créatures. Pour ces trois écrivaines, s’imposer comme autrice, poétesse, artiste est déjà un exploit. Le progrès qu’elles conquierent est bien l’obtention de cette pièce où elles peuvent, contrairement à leurs homologues du XIXe siècle, décharger leurs imaginaires, loin des tumultes de la vie collective où les femmes sont, pour autant, cantonnées.
Des hommes omniprésents pourtant
Ce qui m’a marqué dans cet essai c’est la présence des maris. Les trois autrices du XXe siècle ne peuvent agripper leurs rêves d’écriture que par rapport à la présence dans leurs vies d’un compagnon masculin, plus ou moins agréable. Autant Léonard Woolf met tout en oeuvre pour permettre à Virginia de créer, autant Willy, le mari de Colette, est un simple salaud qui lui pique ses premiers écrits (les Claudine). Patti Smith n’échappe pas à l’injonction de la relation hétérosexuelle avec le photographe Robert Mappelthorne qui est à la fois un soutien et un frein à sa créativité de poétesse et de chanteuse. C’est comme si ces femmes n’avaient pu être des artistes que sous l’ombre planante, bonne comme mauvaise, d’un homme qui les regarde faire et dont elles sont dépendantes, financièrement parfois mais surtout dans leur essence artistique.
Et aujourd’hui ? Les femmes peuvent-elles créer en paix ?
Le XXIe siècle est peut-être l’aboutissement de cette lignée de femmes écrivaines et créatrices qui fera naître des oeuvres féminines totalement découplées d’un regard masculin surplombant ? Pour cela, nos contemporaines ont bien compris que le secret final était l’indépendance financière totale et sans doute aussi la solitude et la liberté. Pour avoir une pièce à soi voire même une maison totalement à soi, peut-être faut-il se défaire des modèles patriarcaux qui stigmatisent encore bien trop nos modes de vie. Je ne suis pas certaine que la majorité des femmes du XXIe siècle, entre leurs doubles ou triples vies quotidiennes, soient les gagnantes de ce jeu de dupes !
» [À] la différence du travail rémunéré et sous contrôle, les tâches domestiques diverses et qui se succèdent dans une discontinuité harassante, ne sont pas quantifiables. L’un des talents traditionnels des femmes est de les rendre aussi discrètes, aussi invisibles que possible. […] Toutes ces heures offertes à son entourage, tous ces gestes répétitifs […] font de la possibilité de disposer d’un temps à soi, non seulement un luxe, mais une utopie. » (p. 36)
Quand on continue, à longueur de programmes télé abêtissant, de livres de développement personnel aliénant, et de réseaux sociaux décérébrant, d’expliquer aux femmes que leurs places est dans une famille dont elles seraient le socle éternel et rassurant, que sans enfant ou sans mari elles ne sont rien, et qu’il faut tout fait à la fois en riant et en étant sexy, il n’est pas étonnant qu’elles ne trouvent ni le temps ni l’espace pour permettre à leurs neurones de créer autre chose qu’une liste de course et une to-do list démentielle. D’ailleurs, dans nos maisons modernes, chacun à sa chambre, mais les mères de famille moderne n’ont toujours pas leur pièce à elle. Beaucoup vous disent qu’elles aiment passer du temps dans la pièce « cuisine » qui est devenue dans nos intérieur le hub des familles pressées. Et pourtant, combien de romans avortés, de poèmes éteints sur place ou de chansons muettes ont existé et existent en ce moment même dans les intelligences de ces femmes occupées à s’occuper des autres et pas de leurs imaginaires ? C’est bien la moitié de la créativité de l’humanité toute entière qui est, depuis plusieurs siècles, avortée.
Les rêves n’ont pas à nécessairement à se réaliser. Ils continuent d’exister comme des virtualités, d’agrandir nos espaces, d’adoucir nos marches forcées dans le réel.
En savoir plus sur Bisogna Morire
Subscribe to get the latest posts sent to your email.