Parlons peu mais parlons bien

Ce soir Arte retransmet la Tosca de Puccini, jouée en direct à Münich. Je m’étais préparé à écouter/regarder le spectacle avec un journal entre les mains… mais qu’elle ne fut pas ma surprise de constater que le rôle de Mario est interprété par Jonas Kaufmann ! Il est devenu, depuis que je l’ai vu cet hiver dans Werther de Massenet à Paris, ma coqueluche, et celle des autres fans d’opéra. C’est vraiment le ténor du moment, une voix claire et chaleureuse, puissante avec un physique de jeune premier qui ne gâche rien à l’affaire 😉

De plus Puccini est aussi mon compositeur préféré. J’aime ses héroïnes : Tosca, Turendot, Mme Butterfly qui sont des femmes de pouvoir et assurées, indépendantes et amoureuses, des femmes très modernes. J’aime surtout la musique de Puccini, elle aussi moderne, qui préfigure quelques temps après Wagner, les musiques de films, avec des thèmes descriptifs très réalistes qui donnent un rythme à l’action. J’ai fini ma saison à l’opéra de Paris par la Walkyrie de Wagner, après avoir vu quelques semaines auparavant l’Or du Rhin . Entendre la chevauchée des Walkyries en direct, ça le fait grave 😀 Cette musique est aussi puissante et orgueilleuse. 

Wagner a mis en musique la philosophie de Schopenhauer. Dans Parsifal il s’agit de la seconde partie du Monde comme Volonté et comme Représentation, à savoir l’idée maîtresse de renoncement pour stopper la souffrance de l’attachement à la Volonté. La Walkyrie est, me semble-t-il, une représentation de la première partie de l’ouvrage philosophique, la mise en musique justement de ce qu’est la Volonté. Le livret est clair à ce sujet… mais la musique également : la fameuse chevauchée est à considérer dans ce sens. Cette musique, caricaturée à l’extrême, tant dans le film Apocalypse Now que dans l’imaginaire de nos contemporains qui y voient presque l’hymne des nazis, est la mise ne pratique par Wagner de ce que Schopenhaueur décrit dans son ouvrage. 

Siegmund et Sieglinde sont la puissance du désir, de l’amour que Schopi décrit comme une force maladive qui pousse les humains les uns vers les autres uniquement pour la reproduction de l’espèce. A lire dans le Monde, la partie en annexe sur la Métaphysique de l’Amour : je recommande chaudement ce passage célèbre à ceux qui sont frappés d’un chagrin d’amour… généralement cela calme les ardeurs et les regrets pour longtemps ! Un extrait ?

« Ainsi donc, pris dans son ensemble, tout le commerce amoureux de la génération actuelle est, de la part de toute la race humaine, une grave méditation sur la composition de la génération future, de laquelle dépendent à leur tour d’innombrable générations. Dans cette opération il ne s’agit pas, comme partout ailleurs, du bonheur et du malheur individuels, mais de l’existence et de la nature spéciale de la race humaine dans les siècles à venir, et par suite la volonté de l’individu s’y exerce à sa plus haute puissance en tant que volonté de l’espèce. La haute importance du but à atteindre est ce qui fait le pathétique et le sublime des intrigues d’amour, le caractère transcendant des transports et des douleurs qu’elles provoquent. Depuis des milliers d’années les poètes nous en mettent sous les yeux d’innombrables exemples, parce qu’aucun thème ne peut égaler celui-ci en intérêt[…] L’instinct sexuel en général, tel qu’il se présente dans la conscience de chacun, sans se porter sur un individu déterminé de l’autre sexe, n’est, en soi et en dehors de toute manifestation extérieure, que la volonté de vivre. » Freud à bien pompé dans tout cela 😉

Les deux jumeaux, nés du dieu Wotan, sont les représentants mythiques de cette espèce humaine en perdition : le caractère malsain du désir sexuel est représenté ici par l’inceste qu’ils perpétuent pour donner naissance au plus grand héros, le futur Siegfried. Celui-ci sera donc, dans le langage schopenhauerien, l’individuation de la volonté. Comme la Walkyrie est celle de Wotan. 

Wotan est la Volonté, die Wille, la volonté de vivre que Nietzsche transformera et détournera en Volonté de Puissance. Wotan : « Oh ! détresse divine ! Outrage affreux ! Avec dégoût, c’est toujours moi que je trouve, éternellement, dans tout ce que je créé ! Cet autre auquel j’aspire, cet autre, je ne le vois jamais : car cet homme libre doit se créer lui-même ; moi, je ne sais créer que des esclaves ! » Acte II, scène 2

Comment mieux dire l’impuissance de la Volonté qui en façonnant le Monde et l’Humain, ne façonne qu’un monde de douleur, de souffrance et des esclaves, des pantins ridicules. 

Et quand Brünnehilde, la Walhyrie qui va désobéir à son père pour sauver Sieglinde, dit à son père : « Zu Wotans Willen sprichst du, sagst du mir, was du willst ; wer bin ich, wär’ ich dein Wille nicht ? »

« C’est à la volonté de Wotan que tu parles, dis-moi ce que tu voudras ; Qui suis-je, sinon ta volonté ? »

la boucle est bouclée : La Walkyrie, la déesse qui amène les âmes des combattants au Walhala, l’Ange de la Mort qui parcourt le monde des dieux et le monde des hommes, est l’individuation de la Volonté/Wotan, l’incarnation de cette force qui gouverne notre univers. 

« La volonté, la volonté sans intelligence (en soi, elle n’est point autre), désir aveugle, irrésistible, telle que nous la voyons se montrer encore dans le monde brut, dans la nature végétale, et dans leurs lois, aussi bien que dans la partie végétative de notre propre corps, cette volonté, dis-je, grâce au monde représenté, qui vient s’offrir à elle et qui se développe pour la servir, arrive à savoir qu’elle veut, à savoir ce qu’est ce qu’elle veut ; c’est ce monde même, c’est la vie, telle justement qu’elle se réalise là. » Schopenhaeur

C’est à mon avis, avec ces idées philosophiques qu’il faudrait écouter la musique de Wagner, et en particulier la chevauchée : la puissance de la musique est la puissance de la Volonté à qui rien ni personne ne peut résister… sauf le héros, Siegfried ou Parisfal, qui pour cela devront renoncer à la Vie !

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