Dans le secret de la commission d’harmonisation du bac

Hier après midi, comme tous les ans, j’ai participé à la fameuse commission d’harmonisation du bac de philosophie. Avant de nous donner le paquet de copies, celles dont on sera responsable jusqu’au moment du jury du bac, dans 15 jours, les professeurs de toute l’académie se rassemblent par série (L, ES et S) pour se mettre d’accord sur les modalités d’évaluation des candidats. La tâche n’est pas facile, surtout en philosophie, où il n’y a pas de barême comme dans les autres disciplines et où la polémique est facile pour remettre en cause la notation que tout à chacun (surtout chacun) juge inepte, injuste ou partiale. Ce sont souvent ceux qui ont eu une mauvaise note au bac qui d’ailleurs sont les premiers à se lancer dans l’invective ^_^.

Or les élèves savent sur quoi il vont être évalués puisqu’on le leur explique tout l’année ! Ce n’est pas tant l’étendue d’une culture philosophique qui serait bien mince après seulement 8 mois d’initiation souvent à l’histoire de la philo, qui est jugée. C’est bien plus une méthode, particulière à la discipline, rigoureuse et argumentative et surtout la capacité a questionner un sujet ou un texte, à le triturer, à le découper, à le torturer, bref la base du discours philosophique.

Hier nous étions 32 profs corrigeant la série S dans mon académie se réunissant par un bel après midi de juin pour « faire les sujets ». En fait, comme il n’y a pas de grilles d’évaluation, on discute ensemble des sujets, des écueils, des difficultés, des possibilités, de ce que l’on comprend ou non, et de ce que les élèves vont pouvoir en avoir compris, tiré, analysé. Ensuite on lit des copies prises au hasard dans un paquet et on fait un tour de table pour savoir quelle note on aurait mit, de façon tout à fait absolue. Ce n’est jamais le cas, car on ne corrige jamais une copie de manière absolue, mais toujours relativement à d’autres, celles des autres candidats de cette série et de ce jury. Pour les 3 copies de S de cette année nous étions globalement d’accord sur les notes que nous aurions pu leur attribuer. Il y a bien sûr toujours le ou la prof (hier c’était la) qui veut prendre de la hauteur et qui gagne notre mépris, la pénible quoi, qui fait et dit exactement le contraire de ce que les autres pensent. Par exemple, la première copie que nous avons lu n’était pas terrible, avec un peu de méthode mais surtout pas d’argumentaire, juste une narration juxtaposée d’exemples superficiels : la majorité des enseignants rassemblés lui donnait 10-11 et cette chère collègue est partie dans un discours enflammé pour tenter de nous démontrer que cela valait au moins 14. Pour la troisième copie sur le texte de Cicéron, rebelote : tout le monde s’accordait, avec une belle unanimité, à donner 13-14 à un devoir qui se dépatouillait plutôt bien d’un texte ardu et peu compréhensible au final, avec une seconde partie bien menée et notre originale au verbe haut s’ingéniait à lui trouver des défauts pour lui mettre 11.

Nous n’avons pas échappé non plus aux lamentation des uns sur les ratés des sujets (pourquoi encore l’art en S, déjà tombé l’année dernière, et pas vraiment au cœur du programme de la filière ; pourquoi la notion de « sens » alors que cela fait partie du concept de langage étudié en L mais pas en S), des autres sur l’absurdité de l’évaluation (je ne peux qu’être d’accord). Nous avons tenté de comprendre le texte de Cicéron !! ce qui ne fut pas une mince affaire avec alors la certitude qu’il ne fallait valoriser dans les copies les questionnements autour des concepts de hasard, de lois naturelles, de cause, et de tenir compte de cette difficulté de compréhension surtout de la fin du texte.

Après 2h30 de ce manège intellectuel, on peut enfin avoir ses copies, numérotées, anonymées, cachées dans une grande enveloppe kraft. Il faut alors les compter pour s’assurer qu’il n’en manque pas. Au premier comptage il m’en manquait une. On peut se dire que c’est toujours ça de gagné. Mais non ! Car elles sont tracées comme des bijoux et s’il en manque une à la fin c’est de ma responsabilité. En fait, il y en avait une qui était collés à une autre… ouf. Mais c’est la hantise du correcteur : perdre une copie ! Ensuite chacun repart chez soi, son lourd paquet sous le bras et se demande comment il va bien pouvoir ingurgiter autant d’écrit en si peu de temps. En moyenne j’essaye de corriger 10-15 copies par jour… mais ce n’est pas évident de garder ce rythme. Cela demande 5-6 h de travail par jour environ.

Deux remarques pour finir ce billet : corriger de copies de philo n’est pas un exercice facile, surtout quand on en a entre 113 à faire en 10 jours (je dois rendre les notes par internet le 1e juillet, le jury étant le 6) car il demande de la concentration et de l’empathie a priori pour le candidat. Ne faire de la philosophie qu’en terminale est une ineptie quand on demande, au bout de quelques mois seulement, aux jeunes gens de faire un devoir qui pour certains en série L aura le plus gros coefficient et donc le plus d’incidence sur l’obtention du Graal. Sur ce… j’y retourne !

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