Cyril Dion – Petit Manuel de Résistance Contemporaine – Il faut agir mais comment ?

Je me suis engagée, cette année, dans une (dé)formation autour de la question de la transition énergétique, de la transition sociétale et de la question du réchauffement climatique. Depuis 2012, le Collège des Transitions Sociétales (CTS), animé par Bernard Lemoult et Samuel Aubin de l’IMT Atlantique à la Chantrerie à Nantes, propose à 20 auditeurs chaque année de réfléchir collégialement autour des questions actuelles politiques et économiques liées au changement climatique. J’ai participé cette année, avec 20 autres personnes de la région des Pays de la Loire, à plusieurs jours de (dé)formation dans divers lieux de la région, autour d’interventions d’experts en économie, en climatologie, en science politique, en anthropologie ou en sociologie. Le 7 juin prochain à l’IMT Atlantique aura lieu notre restitution devant un parterre d’élus locaux, d’acteurs de la transition énergétique et de porteurs de projet. Notre sujet portait sur « Comment faire coopérer les acteurs de la transition énergétique ? ».

En effet, la coopération entre tous les acteurs concernés, à toutes les échelles, semble indispensable pour faire advenir le nouveau monde et se défaire de l’ancien, qui traîne un peu les pieds il faut bien le dire pour déguerpir de notre univers ! On ne pourra pas faire seul devant les défis qui nous sont donnés et de toute façon, il existe déjà de nombreuses expérimentations locales qui démontrent que faire ensemble c’est non seulement possible, mais surtout que cela marche !

Suite à cette (dé)formation qui s’achève bientôt donc, et que je vais quitter avec regret (tout simplement parce que j’ai vécu une expérience de coopération extraordinaire et des rencontres humaines qui m’ont profondément marquées et qui participent à ma décision de changer de métier, de quitter l’éducation nationale et de voguer sur de nouvelles mers), j’ai décidé de refaire mon éducation sur le sujet. Mardi, en passant par une librairie, je suis tombée sur un ouvrage qui m’a fait de l’œil avec ses aplats de couleur glacée verte sur la couverture : Petit Manuel de Résistance contemporaine de Cyril Dion. C’est en rentrant chez moi que j’ai découvert qu’il venait tout juste d’être édité… donc primeur pour ma chronique.

De l’écologie positive

Cyril Dion n’est pas un inconnu. C’est le co-réalisateur, avec Mélanie Laurent, du film Demain, succès planétaire, qui a remporté de nombreux prix. Son credo : ne plus faire de l’écologie une idéologie qui culpabilise les gens, toujours pessimiste, mais de montrer tout ce qui se fait de bien, de bon et de beau dans le monde pour apporter sa contribution à la lutte contre le réchauffement climatique. C’est le principe de l’ONG Colibris, qu’il a fondé avec Pierre Rabhi autour de cette légende du colibri qui lui fait sa part en apportant quelques gouttes d’eau pour éteindre l’incendie de la forêt tropicale.

Dans son nouvel ouvrage, son objectif est toujours de promouvoir cette écologie positive, même s’il rend compte des recherches et des théories des « collapsologues », c’est-à-dire de ceux, dont Yves Cochet, ancien ministre de l’écologie, qui considère que c’est déjà trop tard, que notre monde dans lequel nous vivons avec ses bases néolibérale, capitaliste et « démocratique » va s’effondrer. Il faut juste se préparer à survivre donc à coopérer pour assurer la résilience des territoires et des survivants. Le réchauffement climatique est déjà amorcé et nous ne pouvons plus rien faire contre (et de toute façon les gesticulations des politiciens empêtrés dans leurs relations morbides avec les financiers, ne pourront rien changer) et qu’il faut juste nous attendre à des catastrophes naturelles de plus en plus violentes, des migrations de plus en plus nombreuses, des conflits, des crises alimentaires…
Ainsi, pour Yves Cochet

« […] j’estime que les 33 prochaines années de la Terre sont déjà écrites et que l’honnêteté est de risquer un calendrier approximatif. La période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécu l’humanité en si peu de temps. À quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), le début de la renaissance (2040-2050) ».

Bon, ça a le mérite d’être clair ! Les images des survivalistes américains faisant des provisions gigantesques, surarmés et dans des bunkers au milieu des Grandes Plaines surgissent dans mon esprit. Ou plus rationnellement, quoique, d’autres images de cabanes au fond des bois d’Alaska ou d’ailleurs ou d’ermitage en haut de sommets enneigés. Mais la question est double : si notre monde s’effondre, allons-nous pouvoir y survivre en solitaire ? La réponse est bien sûr non, et c’est le propos de Cyril Dion. Sans verser dans la collapsologie, il est tout de même conscient que nous allons subir de plein fouet des bouleversements naturels qui auront des conséquences politiques et sociales. Que faire alors ?

Le problème de cette situation est que derrière les « Yaka Faukon » se cache une latence magistrale du cerveau humain. Nous savons tous ce qui se passe et pourtant… ce n’est pas que nous ne faisons rien : nous trions nos déchets, économisons l’énergie tant que nous pouvons, achetons bio, jardinons notre potager, achetons des voitures moins polluantes, roulons à vélo, marchons… bref, les gestes quotidiens et citoyens sont de plus en plus nombreux. Pourtant, nous savons que ce n’est pas suffisant, même si être le colibri qui fait sa part est important. Nous ne faisons pas plus, comme par exemple ne plus manger de viande du tout ou ne plus avoir de voiture (ce qui, j’avoue, est extrêmement compliqué, voire impossible, quand on vit à la campagne !). C’est ce qu’explique George Marshall dans son essai, Le syndrome de l’Autruche, pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique. Il est trop difficile de réagir à une menace que nous ne mesurons pas dans l’immédiat, qui nous demande de grands sacrifices personnels pour un intérêt général trop éloigné, alors que nous sommes programmés pour réagir par la fuite ou la défense à des menaces soudaines, comme lorsque l’on est la prochaine proie du tigre à dents de sabre !

Il faut inventer de nouveaux récits

De plus, pour Cyril Dion, reprenant les théories de Yuval Noah Harari, l’auteur du best-seller Homo sapiens, nous vivons dans un monde de croyances, où nos esprits sont conditionnés par des récits qui nous font croire, par exemple, que travailler pour de l’argent est normal, puisqu’il serait normal de passer sa vie à consommer, à acheter des biens et des services dont nous aurions totalement besoin. Il est en effet trop difficile de prendre du recul sur ce que l’on vit, sur l’Être que nous sommes, sur sa place dans le monde, quand il faut courir toute la semaine pour assurer des rendez-vous inutiles, des réunions ennuyeuses, être productif pour d’autres que soi ou ses proches, croire que ses enfants doivent absolument faire toutes ces activités payantes et chronophages au lieu de s’ennuyer… tout cela pour gagner quelques sous à la fin du mois et être satisfait de pouvoir payer ses factures ! Nous croyons mordicus (ou en tout cas vous croyez, car pour ma part ma révolution copernicienne dans ce domaine a été réalisée et je suis même en train de voler vers de nouveaux horizons) que ce système est naturel, car des récits bien ficelés nous l’on fait entrer dans le crâne, à grand renfort de marketing, de publicités, de soft power, de cinéma de propagande sur la beauté de l’American Way of Life. Et la technologie n’y changera rien, puisque de toute façon elle a été happée par le Léviathan lui-même.

Pour Cyril Dion, la seule façon de faire face aux défis du changement climatique est de remplacer ces récits, qui certes ont permis le confort matériel de ces quelques décennies passées, mais qui aujourd’hui nous envoient tout droit en enfer sur terre. Il faut, dirait Marcel Gauchet, réenchanter le monde. Raconter d’autres mythes sur ce que l’on veut vivre ensemble. Le problème est comment dépasser le petit cercle, même mondial, des convaincus et des déjà faiseurs. Comment toucher ceux et celles, ici ou là-bas, qui ne comprennent pas pourquoi ils devraient rendre leur télévision ou leur smartphone parce que leur production et leur utilisation conduisent à la 6e extinction des espèces sur Terre !
De plus, à mon sens, changer les récits est la bonne idée, sauf que cela demande des générations pour qu’une mythologie en remplace une autre. Et nous n’avons pas ce temps… On ne transforme pas les mentalités, l’esprit humain par une volonté précise de le faire. Et même si nous nous trouvons à un carrefour historique sans précédent pour l’humanité et pour les autres formes de vie sur Terre, mon caractère par trop pessimiste me pousse à penser, comme les collaposlogues, qu’il vaut mieux se préparer à survivre et à créer les conditions d’une résilience individuelle et collective.

C’est en filigrane ce que défend Cyril Dion et prône la coopération. Tiens ! Cela tombe bien, c’est le thème de notre année au Collège des Transitions Sociétales ! Pour Dion, il faut faire coopérer « les citoyens, les élus et les entrepreneurs ». Je regrette que le livre reste, finalement, dans le registre des « Yaka Faukon ». C’est vrai qu’il a déjà montré ce qui se fait dans ce domaine dans son film. Mais l’exemplarité ne suffit plus. Il faut pouvoir proposer autre chose que de belles et bonnes idées. Surtout, il ne nous décrit pas du tout ce que devraient être ces récits, pour mettre sur la voie ceux et celles qui voudraient s’y coller. De même, son discours tourne beaucoup, en tout cas dans ce livre, autour de ce que devraient être les villes de demain. Alors oui, je sais, la majorité des humains vivent et vivront en ville et c’est aussi là que les questions liées au réchauffement climatique sont les plus urgentes. Mais pour ma part, je ne suis pas convaincue que l’avenir sera forcément urbain. Justement, les villes concentrent trop de problèmes et si on veut retrouver un certain équilibre entre l’homme et la nature il faudra de toute façon en passer par les zones rurales.

Se transformer soi avant de vouloir changer le monde

À la fin du livre, Cyril Dion fait référence également à la question de l’Être, c’est-à-dire à savoir ce que nous voulons être dans ce monde et aux liens que nous devons reconnecter non seulement avec le monde réel (il trace d’ailleurs un réquisitoire rapide contre le transhumanisme) qu’avec nous-mêmes. Il connecte alors l’écologie aux techniques de plus en plus répandues de méditation et de pleine conscience, faisant référence à Christophe André et à Mathieu Ricard. Cela semble évident, que l’un des récits qu’il faudra entretenir est celui qui porte sur l’intériorité humaine. Au-delà des guerres de religion qui émaillent le monde actuel, il est certain que le matérialisme dans son absence totale de spiritualité et de réponse à l’appel proprement humain vers autre chose que soi et les objets, est un frein à l’éveil du nouveau monde. Et pourtant, nous ne voulons pas non plus retourner dans les ténèbres des croyances anciennes. Concilier science et conscience, transcendance et immanence. Car même s’il est certain que Dieu n’existe pas, s’il est certain que l’univers a été créé par hasard, il n’empêche qu’oublier le sublime et l’harmonie du monde, dont nous faisons partie, pour simplement et sèchement ramener nos existences à des questions de profits et de possession, a été sans aucun doute la plus fatale erreur de l’humanité.

«  Nous avons besoin de réinventer totalement nos modèles économiques, agricoles, énergétiques, éducatifs, notre organisation démocratique…Nous savons qu’agir individuellement ne sera pas suffisant et que nous ne pouvons pas compter sur la bonne volonté des responsables politiques. Ils n’ont que peu de pouvoir sans nous et nous avons un impact limité sans eux. Notre seule issue est de construire des espaces de coopération entre élus, entrepreneurs et citoyens. Pour cela, les récits, les histoires sont certainement le catalyseur le plus efficace. Mais coopérer ne veut pas dire attendre que tout le monde soit d’accord. Cela implique que chacun fasse sa part pour construire cette nouvelle fiction : en adoptant un autre mode de vie, en réorientant son activité professionnelle, en participant à créer une communauté soudée sur son territoire, en s’impliquant politiquement t pour faire pression sur les élus ou pour les remplacer dans sa ville, dans sa région, dans son pays, en se mobilisant pour empêcher l’adoption des législations ou des projets les plus destructeurs, en diffusant, en inventant, en informant, en créant… Notre énergie ne peut venir que de notre enthousiasme, de notre aptitude à être la bonne personne au bon endroit, à exprimer nos talents, à faire ce qui nous passionne et nous donne envie de nous lever chaque matin. »

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12 commentaires sur “Cyril Dion – Petit Manuel de Résistance Contemporaine – Il faut agir mais comment ?

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  1. C’est vraiment très intéressant ! Ca rejoint les deux livres sur la décroissance que j’ai lu le mois dernier (dont je publierai un article tout bientôt, et qui sera bien moins sérieux que le tien, aha) et qui m’avaient bien secoué…

    D’ailleurs, je note que tu penses que l’avenir ne sera pas urbain, et c’est bien l’opinion de certains chez les objecteurs de croissance… Tu devrais jeter un coup d’oeil au sujet. 🙂

    En tout cas, ce genre de livres qui éclairent sur les actions qu’on pourrait mener m’intéresse, c’est justement ce dont je manque après la lecture de mes deux livres. Par contre, j’ai cru comprendre qu’il voulait passer par la coopération avec les élus… Alors, ça dépend lesquels, parce que certains ne coopéreront pas, donc je suis plutôt d’avis de faire sans eux. (même si je me doute que certaines choses ne peuvent pas être faites sans leur permission)

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      1. « La décroissance », un essai des éditions La Découverte avec des questions assez ciblées et « Aux origines de la décroissance » avec un portrait de 50 penseurs sur le sujet de la décroissance, bien qu’ils n’y aient souvent jamais fait référence ainsi car le terme n’existait pas encore.

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      2. J’ai entendu parler de Serge Latouche… et de Pierre Rabhi aussi bien sûr, même si j’ai quelques réticences envers lui car j’ai cru comprendre qu’il n’était pas très safe…

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  2. J’ai lu « Manuel de collapsologie » de Pablo Servigne et c’est pleinnn d’informations intéressantes aussi, qui se recoupent forcément avec celles citées par Cyril Dion et Yves Cochet. C’est triste qu’on ait autant la tête dans le guidon (« on »,…enfin, ceux qui ne changent rien ou nos « élites ») car on aurait très bien pu dévier la trajectoire. Mais toutes ces personnes aux cheveux blancs ont fait le choix d’un monde non durable pour nous (ce qui ne nous empêche pas d’agir).

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  3. Nous nous avons agis en démontrant par écrit que la vie a créé la femme et l’homme pour être complémentaire afin de tout reconstruire en équilibre et à la paire fection tout ce qui a été détruit par les impairs. Un plaidoyer au couple pour sortir enfin des vieilles croyances qui ont anesthésiees le cerveau humain. Son titre : D’evangile selon Jean à Ève en Gilles se longeant ( Dans la parole, par rôle, chacun dans son rôle et à tour de rôle)
    Disponible à la lecture à Bibliothèque et archives nationales à Montréal (BAnQ) et à Bibliothèque et archives Canada à Ottawa (BAC). Bonne lecture à tous.
    Caroll et Martial Pararov 😊😊

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