Prisonniers de la géographie de Tim Marshall

J’ai lu l’essai de Tim Marshall, Prisonniers de la géographie, publié en français en ce mois d’octobre 2018 aux éditions J-C Lattès par l’intermédiaire de NetGalley, que je remercie ici.
Ayant enseigné l’histoire géographie durant 12 ans, c’est un sujet qui m’intéresse, d’autant plus que la volonté du livre est de redonner toute sa place à la géographie dans la compréhension du monde actuel. Comment la géopolitique et les stratégies des grands pays et des aires culturelles du monde d’aujourd’hui sont influencées par les données géographiques qui les constituent et les déterminent comme l’essence de leurs histoires. C’est bien ici tenter de faire passer la géographie devant l’histoire, discipline plébiscitée et considérée comme majeure.
Pourtant, la géographie peut se targuer d’être une vraie discipline scientifique, avec des pans entiers du savoir géographique qui ne peuvent être cernés sans les méthodes scientifiques de l’expérimentation et de l’observation. L’histoire est beaucoup plus sujette à interprétations : l’histoire est écrite par les historiens. La matière de l’histoire est une matière humaine, subjective tandis que la géographie peut se fonder davantage sur des faits structurels qui ne peuvent être dépassés. C’est la thèse de l’auteur dans ce livre.

Chaque chapitre de l’essai est consacré à un pays, groupe de pays comme l’Europe ou continent comme l’Afrique. L’auteur commence par la Russie, puis la Chine, les États-Unis, l’Europe, le Moyen-Orient, l’Afrique, etc.
Dans chaque chapitre on retrouve quelques éléments de géographie qui permettent, selon l’auteur, de comprendre la situation stratégique, géopolitique et diplomatique de chaque pays. Ainsi, la Russie, même en étant le plus vaste pays du monde (mais loin d’être le plus peuplé !) a toujours senti comme une faiblesse et une menace son ouverture trop large sur la grande plaine nord-ouest européenne, qui de la France à Moscou, est la plus vaste plaine fertile au monde et une porte d’entrée fantastique pour les envahisseurs.
La Chine, elle, est un pays dont il faut entendre les peurs et la volonté de protéger son cœur (Mandchourie, Mongolie intérieure, vallée du fleuve Jaune et du Yangtsé) pour comprendre son agressivité et ses invasions du plateau tibétain ou du Xinjiang au nord-ouest ! Mais bien sûr : les pauvres Chinois ont trop peur d’être envahis et de perdre leur puissance c’est donc normal qu’ils cherchent à créer des zones tampons entre eux et les autres. Si cette politique se fait au détriment de la vie de milliers voire de millions d’individus de peuples minoritaires, de colonisation forcée par les Han, de brutalité et autres exactions, il faut l’accepter, car c’est la géographie qui veut cela ! La géographie étant la plus forte, il faut se plier à sa réalité.

Une Géographie très XIXe siècle

Le lecteur a sans doute senti ici une pointe d’agacement dans mon propos. Il n’aurait pas tort. J’étais partie avec un a priori très positif en ouvrant ce livre, pour les raisons que j’ai citées précédemment. J’ai vite déchanté.
En fait tout est déjà dit dans le titre et le sous-titre, qui n’est pas le même que dans la version originale anglaise, et dont on aurait pu se passer ; les deux mots qui me marquent ici sont « prisonniers » et « plus forte ». Le déterminisme géographique est une vue extrêmement simpliste du monde passé comme actuel. Dans le synopsis du livre, il est précisé que l’on comprendra en le lisant pourquoi les dirigeants du monde sont bridés, contraints par la géographie…que la géographie soit un caractère essentiel pour comprendre un pays, certes, mais c’est loin d’être le seul et surtout il entre en combinaison avec d’autres éléments, comme la culture, l’économie, la sociologie, que l’on ne peut prétendre que tout s’explique uniquement par cela. Et ce d’autant plus que cela fait longtemps, très longtemps, que les études géographiques ont dépassé les simples déterminismes physiques, alors que ce livre ne se focalise que sur ces éléments. D’ailleurs il suffit de voir les cartes du livres, simples images tirés d’un atlas d’élèves de primaire. Il n’y a aucune réflexion, aucune prise de recul, de champs par rapport à des faits, certes réels, mais qu’il faudrait aussi pouvoir contextualiser et complexifier un peu ! On nous parle de fleuves, de montagnes, de plaines fertiles… c’est la géographie du XIXe siècle ! Et quid des migrations, de l’urbanisation, des inégalités économiques, des tropismes humains pour le soleil, la mer ? C’est de la géographie comme j’en faisais en classe de 6e en 1999 !

Déterminisme géographique et simpliste

Cela m’a fait penser d’ailleurs à la théorie des climats, connue par Montesquieu au XVIIIe siècle, mais présente dans beaucoup d’écrits depuis l’Antiquité. Cette théorie déterministe et simpliste, que personne ne ressortirait aujourd’hui, affirme que tous les peuples de la planète sont influencés par le climat dans lequel ils vivent. C’était une façon d’expliquer la diversité culturelle humaine alors que l’évidence d’une humanité aux caractéristiques uniques et partout les mêmes entre en contradiction avec cette pluralité. Pour faire court, dans la théorie des climats, si les Africains sont si peu développés, c’est parce qu’ils vivent dans un climat trop chaud et humide. Si les Européens sont industrieux et aventuriers, c’est parce qu’ils vivent dans un climat plutôt froid. Cette théorie des climats a servi le discours suprémaciste et colonisateur blanc, en témoigne cet édifiant extrait de Hegel :

« L’homme utilise la nature pour ses fins, mais là où elle est trop puissante, elle ne se laisse pas réduire à l’état de moyen. La zone chaude et la zone froide ne sont donc pas le théâtre de l’histoire universelle. Sur ce plan, l’esprit libre a rejeté ces extrêmes. En somme, c’est la zone tempérée qui a servi de théâtre pour le spectacle de l’histoire universelle. Parmi les zones tempérées, c’est à son tour la zone nordique qui est seule apte à remplir ce rôle… » —  La Raison dans l’histoire., IV- Le fondement géographique de l’histoire universelle.

C’est un peu ce que l’on retrouve chez Tim Marshall : si les États-Unis sont et resteront (selon lui) pendant encore longtemps la première puissance mondiale, c’est parce que le territoire états-unien est juste parfait, que l’on ne peut pas l’envahir et qu’il permet aujourd’hui une presque quasi-indépendance énergétique.

« L’emplacement, l’emplacement, l’emplacement. Si vous aviez gagné au loto et que vous cherchiez à acheter un pays pour vous y installer, un agent immobilier vous montrerait en premier les États-Unis. » (première phrase du chapitre sur les États Unis)

Si au contraire la Russie ou la Chine ne seront pas de grandes puissances à l’avenir, ou alors dans très longtemps, c’est parce qu’elles sont contraintes de défendre leurs territoires d’éventuelles invasions.
Si les Grecs sont si pauvres et incapables de rembourser leurs dettes (sic) c’est parce que la Grèce n’a pas de grandes plaines fertiles, de fleuves navigables et d’ouvertures sur les grandes voies de communication maritimes. Si l’Espagne a restée si souvent à l’écart du monde (re-sic) c’est parce que les Pyrénées l’ont empêchée de se développer vers le Nord !

« Au sud et à l’ouest, de nombreux pays demeurent au second plan de la puissance européenne, en partie à cause de leur localisation. »

Quant à l’Afrique ! C’est un continent trop grand, isolé en petits territoires cloisonnés et où les avantages géographiques comme les fleuves ou les côtes hospitalières n’ont finalement pas été des ressources, mais plutôt des handicaps. Quand l’auteur évoque l’esclavage, c’est juste pour dire que les pauvres Africains ont été vraiment maltraités par les Arabes et les Européens. À aucun moment il n’évoque le fait que l’esclavage, en ponctionnant les forces vives du continent, peut aussi et sans doute mieux que la géographie, expliquer les retards actuels de l’Afrique !

Et la géographie à l’heure du réchauffement climatique ?

Enfin, car je n’en ai pas fini avec ma critique (!), ce livre est totalement et uniquement tourné vers une représentation néo-libérale et économique du monde. Pour l’auteur, la géographie est un atout ou une faiblesse dans l’unique course qui compte, celle de la recherche de routes commerciales qu’il faut protéger militairement, pour vendre des biens, pour importer du pétrole ou du gaz. C’est très vieux monde cela. Il n’évoque à aucun moment le fait que cette géopolitique de l’ordre mondial va être totalement bouleversée par les très, trop rapides changements climatiques, la transition écologique et énergétique qui nous attend.
En fait, cet ouvrage sur la géographie « de papa » n’a jamais l’intuition que justement elle va se transformer, elle est même en train de se transformer, sous le coup du réchauffement climatique ! Que restera-t-il des fleuves chinois ou du Mississippi quand ils seront à sec comme est déjà le Colorado ou trop pollués pour être source d’eau potable comme le Gange ? Que feront nos dirigeants quand les plaines fertiles seront transformées en désert plus ou moins aride ? Quid de la stratégie de la géographie quand une grande partie de la Californie est en train de brûler vive ?!

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2 commentaires sur “Prisonniers de la géographie de Tim Marshall

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