La raison, la foi et le Pape

Je viens de finir de lire la leçon du pape Benoît XVI qu’il a donné à Ratisbonne et qui a fait tant de bruit. La responsabilité commune du bon usage de la raison
    Déjà, c’est sûr que pour lire Benoît ou même Jean Paul, qui avait fulminé une bulle sur le même sujet (Foi et Raison Fides et Ratio ), il ne faut pas s’appeler Ben Laden et il vaut mieux avoir fait quelques études poussées en philosophie et en théologie. Ratzinger est vraiment, mais vraiment un grand métaphysicien, tout comme son prédécesseur, et j’admire beaucoup leur brillante intelligence qui leur permet de naviguer avec tant de facilité dans l’immensité de l’érudition. En fait, je trouve qu’ils sont les philosophes actuels, seuls capables de tenir une argumentation métaphysique un peu cohérente. Elle est belle la philosophie : le vieux rêve médiéval de la voire se soumettre enfin à la Foi a été accompli, mais avec quelques siècles d’écart et aux temps maudits/bénis de la déchristianisation.
    Ensuite, l’extrait qui concerne l’Islam est vraiment anecdotique dans le texte : c’est au début et ce n’est vraiment pas le cœur du sujet. Bon, c’est sûr, le Pape aurait pu trouver un autre exemple pour commencer sa démonstration sur le manque de raison dans certains aspects de la religion. Je trouve cela un peu provocateur, mais avec aussi beaucoup d’ironie : quand on voir le visage de Benoît XVI, avec son petit sourire en coin, on se dit que celui-là il doit être capable de ce genre de gaudriole intellectuelle : seuls les initiés peuvent comprendre, quant à la masse, elle chahute……
    En fait, le cœur de la leçon c’est la raison dans la foi et le lien, plus qu’évident, et que la pape voudrait rajeunir et revivifier, entre les philosophies hellénistiques et les Évangiles. Dans ce texte, il dit tout de même, avec Jean, que Dieu est le Logôs !!!! Bon d’accord, pour ceux qui n’ont pas fait trop d’études de philo, ça peut paraître louche, mais croyez moi, une affirmation pareille, ça en a amené plus d’un au bûcher…… a commencé par Giordano Bruno. C’est presque du panthéisme à la sauce spinoziste.
    Je pense que le pape veut redonner un nouveau souffle à la théologie et à la foi chrétienne, en retrouvant les sources des textes sacrés. On le bassine avec la gnose et l’Église primitive qui serait unique et surtout pas grecque (voir le Da Vinci Code!), il répond avec l’hellénisme, tant en vogue dans les ouvrages de M. Hadot. Il cherche tout simplement à purger la chrétienté de la « foi du charbonnier » (ce qu’il reproche à l’Islam) pour tenter de retrouver des accents plus spirituels. Il faut ancrer la foi dans une métaphysique de l’Etre, et pas simplement, comme ce qu’il dit des musulmans, penser et dire que Dieu est transcendant, un point c’est tout.
    Pour ceux qui ont du mal à suivre, l’hellénisme, c’est cette période après la mort d’Alexandre le Grand (- 323) qui s’étend jusque sous l’Empire romain et qui a vu se développer tous les systèmes philosophiques pratiques comme le stoïcisme, l’épicurisme, le scepticisme (qui a ma préférence), le cynisme. Ces Écoles étaient très différentes des pensées platoniciennes et aristotéliciennes qui, dans la forme où elles nous sont parvenues, proposaient un système de pensée mais aucunement un mode de vie philosophique. Le christianisme s’est nourrit de ses pensées pratiques, qui faisaient fureur à Rome (Cicéron, Sénèque, Marc-Aurèle), car comme elles, la nouvelle religion proposait une éthique de vie, une voie qui devait mener au Salut ou la vie heureuse, c’est selon (mais en fait, c’est pareil).
    C’est dans cette optique qu’il cite l’empereur byzantin, Manuel II, qui était l’héritier de l’Empire romain d’Orient et le dépositaire des textes philosophiques grecs (du moins jusqu’en 1204, date du pillage de Constantinople par les bienveillants croisés normands…… c’est une autre histoire). Le pape est un très grand écrivain, car il arrive même à faire des sous-entendus, par exemple quand il compare la lumière du Buisson ardent qui apprend à Moïse qui est Dieu avec les Lumières de la raison moderne. Il ne va pas jusqu’à citer Voltaire ou Montesquieu (faut pas exagérer) mais on y est. Il tente radicalement de reprendre à son compte, celui du christianisme, toutes ces « illuminations » philosophiques qui pendant des siècles ont alimentés la controverse avec la théologie et qui aujourd’hui sont aux oubliettes, sauf pour quelques rats de bibliothèques. Il se veut même européen, puisqu’il rappelle que cette alliance de la philosophie grecque et du christianisme est la fondement même de l’Europe.
    Dans sa leçon, le pape revient sur les moments de l’histoire du christianisme où, au contraire, la théologie a voulu « déshelléniser » la foi : moment d’erreur pour lui, il semble, car c’est se couper des racines mêmes des Évangiles voire de l’Ancien testament (cf Qohelet). Les protestants en prennent pour leur grade aussi (il n’y a pas que les musulmans) : la Réforme du XVIe siècle, avec sa volonté de revenir aux origines (c’est ce qu’on appelle le salafisme en Islam! J’ADORE faire ce genre de parallèles) avec somme seul postulat la Foi pure et simple, récuse totalement toute recherche métaphysique.
    Enfin, à la fin du texte, le pape cite Socrate : déjà ça, c’est assez unique sous la plume d’un pape catholique ! et en plus il cite le Phédon !! dans cet extrait, il est question de l’Etre : même si on accumule les erreurs de jugements (raison) à propos de l’être (c’est la quête philosophique), un vrai chercheur ne s’arrêtera pas là et continuera sa quête. C’est, pour le pape, ce qui différencie la philosophie-théologie, de la science moderne. La philosophie-théologie étant d’ailleurs, selon lui, la seule source de connaissance car ici la raison n’est pas limitée aux contraintes méthodologiques et à la sacro-sainte loi de l’expérimentation. Voilà un beau plaidoyer pour le mysticisme ! La science limite les capacités spirituelles de l’Homme : n’est-on ici pas loin du « dessein intelligent » ? d’ailleurs le pape l’affirme : la religion doit construire une éthique, c’est-à-dire dans le sens donné par la philosophie grecque, une pratique de vie qui mène à la vie heureuse, et si on donne ce droit à la science, par exemple à l’évolution, on racorni la puissance de la pensée humaine, qui elle seule peut s’élever jusqu’à la Transcendance.

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