Adoration du Néant

Après avoir fait l’expérience de l’Ennui, que faire ? On peut tomber dans la fascination nihiliste et adorer le néant. On peut se tourner et chercher, vers le haut, l’Extase mystique puis adorer l’Un-Tout. On qualifie le pessimisme de nihilisme lorsque l’on considère qu’il ne propose qu’un culte du néant. C’est mal connaître le texte de Schopenhauer qui précise, dans le paragraphe 71 (Le Monde comme Volonté et comme représentation, p. 512 et sq) « que le concept de néant est essentiellement relatif ; il se rapporte toujours à un objet déterminé, dont il prononce la négation » : le néant est la négation du rapport. Le pessimisme n’est pas un culte du « nihil negativum », d’un néant absolu, d’une mort dans la vie elle-même car ce type de néant n’est pas pensable et n’est qu’un « assemblage de mots ». Le pessimiste propose un « nihil privatum » qui n’est pas négatif mais trouve du positif dans le fait de nier : c’est là que les critiques achoppent – par exemple celle de Nietzsche – par ce manque d’intuition géniale que, du négatif, de la négation, du manque, le sage peut tirer du plein, de la densité qui se détacherait de la finitude mortelle. Le pessimisme rejette l’idée de donner du sens, donc du positif aux rapports, aux liens qui “unissent” le sujet et l’objet-monde. Pour Schopenhauer, « ce que l’on appelle l’être, ce dont la négation est exprimée par le concept de néant dans son acceptation la plus générale, c’est justement le monde de la représentation […] le miroir de la Volonté. » p. 513 : le “culte” pessimiste du néant est en fait une rejet du Vide réel et ressenti de ce monde, de son vide significatif. La vacuité est celle qui existe réellement dans les rapports (nécessaires ?) entretenus dans ce monde entre les sujets et les objets. A aucun moment il n’est question d’une vacuité essentielle. Il ne s’agit en fait que d’un « point de vue » : ce qui apparaît négatif est en fait positif mais ne reste négatif à nos yeux tant que nous « serons le vouloir-vivre. » p. 514. La Volonté est donc négative car « le monde c’est la Volonté qui se connaît elle-même » : nier le négatif c’est alors engendrer du positif ! Le texte finit par une référence troublante : ce que décrit Schopenhauer, et qui sera qualifié de pessimisme, c’est « ce qu’éprouvent ceux qui sont parvenus à une négation complète de la volonté, à ce que l’on appelle extase, ravissement, illumination, union avec dieu, etc. » p. 514

Mais, cet état, qui n’est plus déjà un état de connaissance, porte un sérieux handicap : c’est qu’« il n’appartient qu’à l’expérience personnelle ; il est impossible d’en communiquer extérieurement l’Idée à autrui. » La connaissance positive (par la voie de la théologie négative) est donc cette frontière avec le mysticisme ; la philosophie de Schopenhauer reste sur son constat de négation de la volonté et ne se soustrait pas aux conséquences de sa doctrine. La négation de la Volonté produit le néant, c’est-à-dire la suppression de tous les phénomènes, de tous leurs mouvements et formes. Et finalement, le reproche de nihilisme, c’est-à-dire « l’horreur que nous inspire le néant » n’est que l’ultime coup de butoir de la volonté de vivre. Mais ce vouloir est une prison qui nous enferme nous même dans ce monde que l’on considère comme seul horizon. Pourtant, pour transcender, ne faut-il pas avoir le courage de descendre d’abord dans le cul-de-basse-fosse de notre volonté. Le néant est alors la paix de la béatitude, de l’ataraxie, « plus précieuse que tous les biens de la raison. » p. 515 Pour Schopenhauer, cet état n’est pas vraiment accessible, ou du moins l’ambiguïté demeure dans son texte, car il n’est qu’un espoir, un point de comparaison avec notre état présent, misérable et désespéré. C’est un modèle, comme le modèle de la vie des saints ou du Christ, des sages orientaux et des philosophes antiques, dont la contemplation, surtout par l’intermédiaire de l’art, « est le meilleur moyen de dissiper la sombre impression que nous produit le néant, ce néant que nous redoutons, comme les enfants ont peur des ténèbres. » p. 514 Ce néant est bien celui des Hindous dans la « résorption de Brahma » ou la nirvana des bouddhistes : mais ce ne sont là que des mots, donc des rapports aux choses, donc des vacuités. Seuls ceux qui ont vécu ce “néant” peuvent savoir combien il est plein, plein de lumière, de Joie, de vie vraie et non pas d’apparences. La seule chose qui compte après une telle expérience est de savoir comment faire pour retourner dans ce néant surabondant, et abandonner ce monde qui devient le seul endroit vide.

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