La pessimiste peut-elle être hédoniste ?

Le lycée expérimental de Saint Nazaire est un formidable accélérateur de particules ! Les particules que sont les élèves et les Mees… les particules de nos cerveaux… tout peut être en mouvement à la vitesse de la lumière dans ce lieu. Tout est possible. Ainsi, je reviens d’un petit périple, avec deux collègues et une poignée d’élèves, à Caen, pour une rencontre avec Michel Onfray .

Nous avions pris contact avec le philosophe de l’Université populaire il y a quelques temps déjà et nous avons organisé ce petit voyage, en parallèle d’un atelier sur des jeux d’écritures, pour non seulement aller l’écouter lors de l’une de ses conférences mais aussi pour une rencontre plus personnalisé. Il était très intéressé par notre lycée, et l’aspect politique, libertaire, anarchiste, qui fait notre force. Hier soir donc, nous avons eu le plaisir de l’entendre dans une conférence inaugurale sur le psychanalyste américain d’origine allemande, Erich Fromm . Onfray poursuit sa contre-histoire de la philosophie mais également de la psychanalyse, depuis la parution de son ouvrage sur Freud, pour tenter de démontrer que l’histoire officielle n’est pas toujours la seule. La psychanalyse peut-elle exister hors de Freud ? En l’occurrence, Erich Fromm est un tenant d’une psychanalyse existentielle, tirée d’une philosophie humaniste : c’est un auteur que je connais peu, mais dont j’ai acheté il y a quelques temps un ouvrage, Psychanalyse et bouddhisme zen, mais qui se trouve encore sur ma PAL. Pour résumer l’idée maîtresse de Fromm : la psychanalyse ne devrait pas être réservée à une élite bourgeoise, dont Freud était un digne représentant, mais doit se propager dans toutes les couches de la société la plus défavorisée, pour permettre à tous de se guérir réellement de ses névroses. C’est bien sûr la comparaison avec le bouddhisme qui m’attire… et je pense être ne parfait accord avec Fromm quant à la façon dont il pratique cette thérapie. Au théâtre d’Hérouville Saint Clair (banlieue de Caen à la façon d’une ville nouvelle… je ne me suis pas sentie dépaysée !) l’amphi était bondé mais nous avions nos places réservées ! Des livres nous attendaient même à l’accueil ! Onfray est entré d’un coup dans l’amphi : table couverte d’une nappe rouge, deux micros, quelques livres à portée de main… sa secrétaire Dorothée faisant dérouler, sur un écran relié à un vidéo projecteur, le synopsis de la conférence, mise en ligne à la disposition des auditeurs, le samedi précédent la leçon. L’assemblée était majoritairement composée de personnes plutôt âgées : les élèves du lycée ont d’ailleurs attirés l’attention de quelques dames au-dessus de nous, nous demandant d’où nous venions, si nous avions déjà vu M. Onfray… et que nous n’allions pas être déçu pas sa prestation ! La leçon est enregistrée pour les étés de France Culture, et le début du philosophe est rythmé mais son discours très compréhensible. Le vendredi précédent, nous étions allés à Nantes, assister à deux conférences des Rencontres de Sophie, les rencontres philosophiques du Lieu Unique, où le thème de cette année était l’agir. Les élèves en étaient ressortis sonnés, non pas inintéressés, bien au contraire, par la thématique de la vita activa/ vita contemplativa (un de mes dadas, que je m’étais fait un plaisir de débrousailler un peu pour eux en cours), mais abasourdis par le ton monocorde et monolithe de la conférencière, Sylvie Courtine-Denamy (spécialise de Hannah Arendt ) qui n’a fait que lire des notes pendant une heure ! Là, avec Onfray, même si les notes sont déjà à disposition, la conférence est vivante, elle n’est pas lue, mais on sent qu’il maîtrise son sujet… comme il se doit, à me sens, pour n’importe quel cours. A la sortie du théâtre, nous l’avons attendu, avec sa secrétaire, car nous étions invités à nous joindre à lui pour le dîner ! Nous nous sommes retrouvés au centre de Caen, dans un restaurant Courtepaille (!)… mais quelle ne fut pas la déception d’une grande partie des élèves, quand ils comprirent que ce soir là nous n’aurions pas le privilège unique de sa compagnie : en effet, il était accompagné de sa “cour”… une vraie cour de flatteurs… comme toutes personnalité médiatique doit certainement en avoir une à ses côtés ! Pour ma part j’ai trouvé cela réjouissant : étonnant de voir ces deux mondes, celui du lycée XP et celui de cette “cour” se côtoyer, improbablement, autour d’une figure pipole de notre société télévisuelle ☺ L’incompréhension de part et d’autre à été totale : pour nous, la condescendance de certains à l’égard du philosophe nous a fait vraiment rire de bon cœur au milieu du restaurant… quant à l’autre camp, leur béatitude devant ce que nous expliquions du fonctionnement du lycée a laissé des traces dans leurs pauvres esprits. Nous avons entendus le mot de G.O pour qualifier la fonction de Mee… qui ensuite est devenue le mot “émeu”… ah, l’humour est bien  un plat peu partagé à travers ce monde. Nous avons échangé des questions avec Onfray, présenté notre établissement, discutant un peu philosophie. Mais le plat de résistance était pour aujourd’hui, mardi… ce matin même, au cœur du château des Duc de Normandie (excusez du peu…) nous avons eu l’occasion de discuter en tête à tête avec lui pendant deux heures ! Je pense que les élèves ont été ravis… de voir un “vrai” (!!) philosophe, de discuter un peu de cette discipline si étrange que j’ai eu le privilège de leur faire découvrir et qui, pour certains, leur retourne déjà le cerveau (attention… quand cela commence comme ça à 17 ans… c’est pour la vie!). Nous étions attablés dehors, par un grand et franc soleil matinal, qui chauffait suffisamment nos corps pour permettre une conversation chaleureuse et amicale. Nous avons eu un interlocuteur passionné, sachant rebondir à toutes les questions, affable, franc et pour tout dire très séduisant 🙂 Quant à moi… eh bien… que dire 😉 Je ne suis pas une fan de Michel Onfray (d’autres s’en charge mieux que moi !) parce que j’ai déjà rencontré des philosophes vivants dont l’esprit, fabuleusement puissant, m’a transporté dans des régions de haute altitude intellectuelle : des himalayistes tels Françoise Bonardel, Rémi Brague, Michel Bitbol ou Marchel Conche que je n’ai pas encore eu le bonheur de recontrer… Onfray est plus un « alpiniste ». Je n’apprécie que moyennement sa posture nietzschéenne. Et puis tout simplement parce que je ne suis pas matérialiste. Mais notre conversation, car j’ai eu tout de même l’occasion de lui poser quelques questions personnelles, m’a confirmé qu’il était, comme je l’entends, un philosophe pratique. Sa contre-histoire de la philosophie, j’y souscrit à 100% : je considère (et je l’ai déjà écrit ici) comme lui que le courant dominant de la philosophie, de Platon à Saint Thomas, Descartes, Kant, Hegel et compagnie n’est pas la philosophie dont je rêve. J’ai pu, aujourd’hui, laisser tomber ma culpabilité à ne rien comprendre à Kant, et à me demander, depuis que je lis de la philosophie, ce qui pouvait bien être si important chez cet auteur, comme chez Hegel ou Descartes. Non… il n’y a rien dans ces grands discours. Mais qu’il existe bien un courant souterrain, d’une philosophie éloignée des ravages de la religion, qui ne se veut pas la servante de la théologie, et qui reprend avec bonheur les conseils pratiques des philosophies antiques : Montaigne, Spinoza, Schopenhauer, Nietzsche (pourquoi pas ?… un de mes lecteurs va certainement intervenir… et je l’y encourage… notre conversation à ce sujet se poursuit), le dernier Foucault du Collège de France, Russel, Jung, Hadot, Conche, etc… Onfray est le serviteur, comme j’essaye de l’être, de la philosophie pratique, de la philosophie art de vivre, de la philosophie thérapeutique et sôtériologique. Ce fut d’ailleurs la première question que je lui ai posé : considère-t-il la philosophie comme une thérapie et une sôtériologie ? Bien sûr que oui … il nous a emmené, pour cette réponse, dans sa biographie. Pourtant, contrairement à lui, je considère que la psychanalyse est aussi un de ces chemins vers la connaissance de soi… tout comme le bouddhisme. Lui, athée, ne veut rien savoir des arrières-mondes. Je pense, au vu de sa conférence, qu’il ne rejette pas toute la psychanalyse, mais celle toute française des lacaniens… cela me semble très sensé, à moi future psychanalyste jungienne  ! Je me définis comme pessimiste joyeuse… de ce pessimisme sceptique, lucide et ironique de cette citation de Cioran que je voudrais emporter dans ma tombe : « Quand je lis une page de Schopenhauer ou un sermon de Bouddha, je broie du rose. » Ce pessimisme joyeux m’a semble-t-il mené au même endroit que l’Onfray hédoniste matérialiste. La première question des élèves fut de lui demander ce qu’était que de vivre selon sa philosophie du plaisir. Sa réponse fut la suivante : dans l’hédonisme le souverain Bien est le plaisir. L’hédoniste refuse toutes relations de pouvoir, sauf celles engendrées par des contrats limités. Pas de relation autoritaire, donc pas d’enfants, donc une liberté qui devient un quête libertaire qui se traduit, par exemple, dans une vie sexuelle libre… du moment qu’elle est acceptée par les deux parties. Dans ce cas, l’important est que le contrat soit dit… rien de tel que l’affliction des non-dits… le langage comme trahison. Dans cette rapide définition de sa philosophie de vie, je me suis totalement retrouvée… ce qui m’a étonnée… moi qui prône au contraire un détachement, un renoncement au vouloir… pour justement mieux vivre ses plaisirs. Me serais-je trompée ? Je ne crois pas… car dans mon pessimisme, se trouve cette lucidité qui me donne la formidable force de dépasser les souffrances et de trouver la juste mesure de la vie… ni trop… ni trop peu. La connaissance de moi-même, par la philosophie, la psychanalyse, et le bouddhisme, me permet de comprendre mes réactions, mes émotions, mes pensées, de m’en amuser la plupart du temps, de ne plus m’y accrocher… et donc de les vivre en pleine conscience sans m’y attarder. Je suis donc devenue hédoniste lucide.
« Quand on sait de façon absolue que tout est irréel, on ne voit vraiment pas pourquoi on se fatiguerait à le prouver. » Cioran, De l’inconvénient d’être né

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