Aldo Manuzio fut-il le Steve Jobs de la Renaissance ? 2e partie

La Renaissance, comme notre révolution technologique actuelle, fut surtout l’œuvre de visionnaires, d’hommes et peut-être aussi de femmes qui ont su comprendre leur époque et prendre les devants pour proposer au plus grand nombre des innovations.
Au XVe siècle, Aldo Manuzio, l’imprimeur-marchand de Venise fut l’un de ceux là. Peut-être fut-il comme Steve Jobs au XXe siècle : ils ont su tous les deux prendre part aux avancées technologiques de pointes de leur époque (l’imprimerie, l’informatique) non pas pour l’inventer, ni l’imiter mais pour en tirer toutes les nouveautés et créer de nouvelles perspectives.

aldoAldo Manuzio est né en 1449 en Italie à Bassiano. A cette époque la France est en pleine Guerre de Cent Ans. La seconde partie du XVe siècle fut, pour l’Italie, le moment clé de la Renaissance. On a trop souvent l’habitude de faire coïncider cette époque avec le seul XVIe siècle. Mais celui-ci ne fut que l’héritier d’avancées et de découvertes faites au XVe siècle, en particulier en Italie, qui reçoit, entre autre, les savants et leurs manuscrits chassés de Constantinople prise par les Turcs en 1453. Même si Venise avait déjà pillé Byzance en 1204 et avait déjà fait main basse sur de nombreux textes antiques, c’est l’arrivée en masse de textes grecs et latins à la fin de l’Empire d’Orient qui donna vraiment le nom de re-naissance.
Manuzio apprend les techniques nouvelles de l’imprimerie, développées d’abord en Allemagne puis en France avec les premiers imprimeurs, comme Nicolas Jenson. La fameuse Bible de Gutenberg, fut imprimée à Mayence en 1454. Ce sont ses disciples, tels que Pfister, Johann Amerbach, Fust, Schöffer qui diffusèrent l’imprimerie en Europe. En 1460 en Italie, en 1466 à Paris, en 1472 en Espagne à Séville, en 1476 à Westminster en Angleterre, en 1477 à Bâle.
L’invention et la diffusion de l’imprimerie n’alla donc pas sans heurt, du fait même du contexte politique et religieux de l’époque. La stabilité diplomatique de l’Europe, prise entre les ambitions anglaise, française et germanique, était très fragile et exigeait des souverains un jeu d’équilibriste subtile pour ne pas tomber dans les douleurs de guerres destructrices. C’est aussi le moment de l’Inquisition et des premiers doutes religieux quant à la puissance et la sincérité de l’Eglise catholique. Les bûchers se multiplient partout en Europe, que ce soient pour les hérétiques de toute sorte, contre les sorcières ou même à l’encontre de lettrés pour qui la doxa romaine n’est plus aussi évidente, comme Jean Hus ou Savonarole. La philosophie prend également un chemin souterrain, avec les écrits néo-platonicien d’un Pic de la Mirandole (qui sera d’ailleurs un ami intime de Maunzio), d’un Nicolas de Cues (prononcez Cuse) ou d’un Marsile Ficin qui tentent, chacun à leur manière, d’insuffler à la philosophie un nouvel air, pourtant ancien, celui de l’Antiquité. Mais leurs idées, à la limite parfois de l’hérésie, car trop centrées sur l’humain, sur sa condition et sur sa libération ici et maintenant et plus dans un au-delà tragique, les ont portées très près des flammes purificatrices de la Sainte Inquisition. Un Giordano Bruno à la fin du XVIe siècle lui, s’y brûlera les ailes. Ce ne sera qu’un Spinoza plus de deux cent ans plus tard qui aura le courage et l’élégance de soutenir ces thèses panthéistes.
On comprend alors que les livres imprimés, chers certes, mais en vente libre, pouvaient effrayer ceux qui tenaient à l’Ordre saint de l’Eglise et à celui non moins cruel du pouvoir souverain et royal.

aldo1Aldo Manuzio s’installa à Venise qui était alors le centre intellectuel de l’Europe. La Sérénissime était tout autant une République de marchands qu’une République des Lettres et elle autorisa dès 1465 la publication des livres imprimés. Venise est une ville cosmopolite et c’est grâce aux ressortissants allemands, vivant dans le quartier du Fondaco dei Tedeschi, que les premiers livres imprimés arrivèrent entre les mains des Vénitiens. Mais c’est un Français, Nicolas Jenson, qui avait travaillé à Mayence avec Fust et Schöffer, eux-mêmes disciples de Gutenberg, qui fonda un véritable atelier d’imprimeur à Venise. C’est lui qui perfectionna le caractère typographique antiqua, qui devint la norme typographique pour les impressions latines. Quand Jenson mourut en 1480, ce fut Andrea Torresani qui acquis le fond de l’imprimerie-librairie et c’est là qu’en 1490 Aldo Manuzio, venu s’installer à Venise, choisi de commencer son apprentissage de maître imprimeur. Il avait 40 ans.

Qu’avait-il fait auparavant ? Il avait surtout été le précepteur d’Alberto Pio prince de Carpi, le neveu de Pic de la Mirandole, PicMirandolele célèbre philosophe. C’était donc lui-même un humanisme, proche de ces milieux d’avant-garde intellectuel et technique. Le premier livre qu’il imprime est d’ailleurs le signe de sa profession : c’est une grammaire latine à l’usage de son élève en 1493. Mais la vraie passion d’Aldo Manuzio était la Grèce antique et sa culture. Il se spécialisa donc rapidement dans l’impression de livres grecs, à la fois anciens comme des éditions d’Aristote et récent comme la grammaire grecque de Constantin Lascaris, helléniste reconnu exilé depuis la chute de Constantinople. C’est pour ce travail que Manuzio, aidé de Francesco Griffo, inventa les caractères typographiques grecs. Au Moyen Age, les livres en grecs étaient très rares, car peu de clercs maîtrisaient le grec ancien et surtout parce qu’il était très difficile en Europe de mettre la main sur des textes originaux en grecs. Ce sont les savants musulmans, qui bien plus versés dans les langues anciennes et orientales, ont permis par leurs traductions du grec en arabe, la diffusion des textes philosophiques antiques, traduits en Europe de l’arabe au latin.

AldoGrecManuzio devint le grand spécialiste de l’impression des textes philosophiques grecs que l’on redécouvrait : Platon, Aristote entre autre, que les érudits du Moyen Age ne connaissaient qu’imparfaitement car toutes leurs œuvres n’étaient pas parvenues jusqu’en Occident.
Manuzio inventa également le caractère typographique italique, que l’on utilise encore beaucoup de nos jours. Il permettait de retranscrire la manière d’écrire cursive manuscrite.
Il inventa enfin le format in-octavo, c’est-à-dire le format de poche. Invention révolutionnaire même à son époque, où les livres étaient bien plus des reliquaires, des objets précieux que l’on tenait cadenassé dans les abbayes ! Ce petit format permit donc aux lecteurs assidus d’emporter partout où ils le souhaitait les ouvrages antiques ou contemporains ainsi imprimés.
Pour diffuser cette culture nouvelle tout autant qu’antique, Manuzio créa, sur le modèle des Ecoles philosophiques athéniennes, une Académie Aldine où les esprits lettrés de Venise et de toute l’Europe, venaient partager leur savoir. L’imprimeur eut même l’ambition de créer une Académie impériale, avec le soutien de l’Empereur germanique Frédéric III, mais finalement cela ne se fit pas en grande partie pour des raisons diplomatiques et religieuses. Son Académie Aldine fut soutenue par la duchesse d’Este, le belle Lucrèce Borgia, qui, en épousant le duc d’Este Alphonse Ie, était devenue à Ferrare une protectrice éminente des Arts et des Lettres. D’ailleurs, elle fut une grande amie de Manuzio qui fit d’elle son exécuteur testamentaire.

Vidéo en Espagnol sur Aldo Manuzio à propos d’une exposition « 500 años sin Aldo Manuzio: Mercaderes en el templo de la literatura » qui s’est tenue de février à avril 2015 au Musée de la Bibliothèque nationale d’Espagne

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