Aldo Manuzio fut-il le Steve Jobs de la Renaissance ? – 1e partie

Je voudrais présenter ici un petit travail que j’ai écrit autour de la figure d’Aldo Manuzio, imprimeur de génie à Venise à la fin du XVe siècle. Il fut un humaniste helléniste en lien avec les plus grands savants de son temps et il leur permit, grâce à ses perfectionnements apportés à l’imprimerie, technologie révolutionnaire de l’époque, de pouvoir diffuser largement leurs écrits.

Nous savons à présent que la révolution technologique que nous vivons depuis une vingtaine d’année est en train de transformer radicalement notre société et même notre civilisation. Une nouvelle ère historique et culturelle émerge, avec son lot d’innovations, d’angoisses, de frustrations et d’enthousiasmes. On nous prédit la fin de l’écrit, la fin des livres, la naissance d’un nouvel humain, augmenté peut-être, virtuel certainement, au cerveau ramolli pour certain ou agrémenté de nouvelles possibilités pour d’autres. Une fracture non pas seulement technologique mais culturelle se fait jour dans notre société, entre ceux et celles qui utilisent les nouvelles technologies et qui participent donc à la création de ce nouveau monde, et ceux et celles qui les fuient, par peur souvent de la nouveauté, du changement, parce que le nouveau monde qui pointe ne leur convient pas.
Si aujourd’hui je peux écrire sur mon ordinateur et partager ce que je pense avec quelques lecteurs (!), c’est aussi cela la révolution technologique. C’est pour moi le cœur de ce nouveau monde, que l’on soit d’accord ou pas avec : tout à chacun peut parler, discuter, échanger, écrire justement, lire toujours et encore, être en contact avec le monde. On a beau se gausser de la virtualité un peu trop sèche pour certains de cet univers d’ordinateurs et d’internet, en tout cas je trouve qu’il a changé ma vie et plutôt de façon positive puisque je suis là à écrire ce que je veux !

On sait que cette révolution n’a pas été la première. Que ce passage d’un monde intellectuel à un nouveau ne fut pas le premier. C’est ce qui se passa, entre le XVe et le XVIe siècle, quand non seulement Gutenberg affina l’invention de l’imprimerie mais surtout quand cette invention, comme aujourd’hui internet, permis à un nombre de plus en plus important d’humains d’avoir accès, par la lecture tout de même, à une somme infinie de connaissances. Cette révolution ne se fit pas sans craintes, sans cris et sans pleurs, en particulier des élites surtout cléricales qui seules, depuis plus de mille ans, avaient accès aux trésors de l’esprit humain, par les précieux manuscrits, copiés et recopiés depuis des lustres par les mains habiles des moines de toutes les abbayes d’Europe. La rareté des manuscrits et leur coût exorbitant avait produit une culture bien plus centrée sur l’oralité et la mémorisation, en faisant de l’écrit et du livre un luxe quasi sacralisé. Le Moyen Age n’était pas, en cela, très différent de l’Antiquité : on préférait faire confiance à sa mémoire pour restituer le savoir, transmis de maître à disciple par la force de la parole, de la conversation, du cours. La diffusion en masse (même s’il faut relativiser cette « masse » au début de l’aventure, quand on sait aujourd’hui ce que les rotatives industrielles impriment chaque jour dans le monde!) de l’écrit par les livres imprimés à transformé radicalement ces habitudes au grand dam de nombres de savants et de lettrés. Comme aujourd’hui, une certaine frange de la population, s’arc-boutait sur cette évidence qu’elle croyait immuable, éternelle et immortelle que le savoir ne pouvait exister que sous une forme particulière et que l’apprentissage n’était possible que d’une certaine manière.

La seule et grande différence que je vois entre notre époque et cette Renaissance c’est le projet culturel et philosophique qui sous tendait la seconde. En effet, la Renaissance qui prit naissance en Italie au XVe siècle avant de se diffuser à tout l’Europe au XVIe siècle, était née des retrouvailles de l’Occident chrétien avec la Grèce et la Rome antiques, leurs philosophes, leurs organisations politiques, leurs arts et leurs arts de vivre. C’est le retour, après mille ans de christianisme passablement sévère et fanatique parfois, aux questions humaines. Le Moyen Age s’est passionné pour la question de Dieu mais en a oublié l’Homme. La Renaissance retrouve, grâce à ce vers de Protagoras la sophiste athénien : « L’Homme est la mesure de toute chose », le chemin de l’humaine condition. Le problème de Dieu s’est qu’il est lointain, voir inaccessible et qu’il est Absolu, donc hors de portée non seulement de l’entendement humain mais aussi de sa petite vie si quotidienne. Seuls les saints, les martyres, les mystiques ont une petite chance de Connaître le divin. Le reste de la population se débat avec les affres de la culpabilité, du sacrifice et de la médiocrité de cette vie-ci.
Grâce à la redécouverte de certains textes oubliés, comme le poème de Lucrèce, les textes enfin complets d’Aristote, les Ennéades de Plotin, les fragments de pré-socratiques ou toute la philosophie hellénistique, on peut enfin se détourner de la question lancinante médiévale du lien entre la Raison (philosophique) et la Révélation (divine) pour se questionner sur ce qui compte vraiment : l’Homme, moi, toi, nous. Cela permet aux érudits humanistes d’avoir dans leurs mains un vrai programme à défendre face à leurs détracteurs nostalgiques de temps révolus.
Je ne crois pas que nous ayons, aujourd’hui, un tel projet, un but, un programme. Peut-être est-ce celui de la création d’un Nouvel Homme, augmenté, « machinisé », connecté, espionné ? Est-ce réellement un projet éthique ou bien plutôt une volonté, j’oserais écrire, « fascisante » et capitaliste de firmes multinationales non pas de rendre l’Homme plus libre mais bien au contraire d’encore plus le conditionner, le contrôler. L’Homme est la mesure de toute chose, il ne saurait être à la quête de la démesure. Mais bon… peut-être suis-je bien trop utopiste sur ce coup là !

La suite au prochain épisode…
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3 commentaires sur “Aldo Manuzio fut-il le Steve Jobs de la Renaissance ? – 1e partie

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  1. Pour ceux que le bouillonnement de la Renaissance intéresse : L’œuvre au noir de M. Yourcenar est un formidable roman, centré sur la figure d’un esprit libre de l’époque.

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