Ceci n’est pas un nihiliste

Dans le Monde du 24 novembre dernier, Olivier Roy publiait un article, beaucoup partagé et débattu, pour tenter comprendre qui étaient les djihadistes du 13 novembre. Selon lui, il s’agit davantage d’une islamisation de la radicalité, c’est-à-dire que l’on a à faire à de jeunes révoltés qui cherchent par tous les moyens à prouver qu’ils existent, et qui trouvent dans l’islamisme radical un véhicule à cette agressivité. Voilà pourquoi, selon lui, il y a un proportion importante de convertis. Parmi les jeunes radicaux musulmans, ce sont pour la plupart des enfants de la « seconde génération » qui se révoltent contre leurs parents de la « première génération » car ils sont davantage tiraillés entre leur double culture. Il y aurait une rupture dans la transmission des traditions culturelles, dont celles de la religion, et donc une incompréhension entre deux générations. L’auteur rappelle un fait décrit depuis les attentats de Paris : que la plupart des ces barbares ne sont en fait pas des « religieux », qu’ils ne fréquentaient pas les mosquées, qu’ils ne connaissent pas le Coran. La radicalisation est plus portée par un sentiment d’appartenance à un clan, à un petit groupe d’amis, et aussi à une fratrie, rappelant que beaucoup des terroristes qui frappent en Occident sont partie de la même famille !

Cette radicalité affirme Olivier Roy est une révolte générationnelle et nihiliste « Car ils ne veulent ni de la culture de leurs parents ni d’une culture « occidentale », devenues symboles de leur haine de soi. » et d’ajouter plus loin : « Ils exhibent alors leur nouveau moi tout-puissant, leur volonté de revanche sur une frustration rentrée, leur jouissance de la nouvelle toute-puissance que leur donnent leur volonté de tuer et leur fascination pour leur propre mort. La violence à laquelle ils adhèrent est une violence moderne, ils tuent comme les tueurs de masse le font en Amérique ou Breivik en Norvège, froidement et tranquillement. Nihilisme et orgueil sont ici profondément liés. »

Et c’est là que je ne suis pas d’accord ! Ce que décrit Roy est peut-être juste, mais en tout cas ce n’est pas du nihilisme !

On a toujours tendance à désigner comme nihiliste quelqu’un ou un groupe qui détruit, qui tue sans raison aucune. Mais on ne peut pas crier « Allahu Akbar » et être considéré comme nihiliste ! C’est totalement antinomique. Le nihilisme c’est la certitude qu’il n’y a rien, que ce monde est vide, que nos vies n’ont pas de sens, donc que les choses, les actes, les pensées, les sentiments n’ont aucune valeur. De ce constat on peut décider de détruire ce monde, puisqu’il n’a ni sens ni valeur. Mais en aucun cas cette destruction se fait pour construire autre chose derrière ! Or, les djihadistes, même si pour nous cela n’a aucun sens, quand ils tuent des innocents, veulent faire autre chose : ils veulent instaurer la charia, ils veulent créer la Terreur, ils veulent voir leurs tronches sur BFM TV… peu importe. Ce qui compte ici c’est qu’ils VEULENT. Vouloir, ce n’est pas être nihiliste. On peut se faire sauter en emportant des dizaines de gens dans la mort, cet acte n’est pas nihiliste car il a un sens.

Etre nihiliste est donc un état d’esprit bien plus sombre encore que ce que représente cette révolte d’adolescents boutonneux, comme laisse à penser le papier d’Oliver Roy. Il est très difficile d’être à ce point lucide et de voir, de sentir, de vivre le néant total qu’est notre monde. En tout cas ce n’est certainement pas une démarche qu’effectuent ces kamikazes.

Etre nihiliste c’est refuser toute autorité, et surtout l’autorité d’un absolu qu’il soit religieux ou politique : c’est un matérialisme qui dénie toute existence d’un Etre, d’une essence substantielle aux choses, au monde. De ce fait, le nihilisme nie toute valeurs morales qui pourraient découler de cette transcendance. C’est pour cela que souvent on associe le nom de Nietzsche au nihilisme, mais il n’en était pas un, car non seulement il crie un grand Oui à la vie mais surtout son propos est de montrer aux Hommes comment construire leurs propres valeurs, après la mort de Dieu. Chez Nietzsche il y a bien quelque chose après le vide. Enfin, le nihilisme proclame l’absurdité du monde, l’irréalité de nos vies, de nos actes. Etre nihiliste provoque souvent des fous rire, quand on comprend toute l’ironie qu’il y a continuer à vivre. Je ne pense pas que les djihadistes aient eu un seul instant cette capacité à rire, et surtout à rire d’eux-mêmes, de leurs dérisoires postures hypermodernes qui consistent avant tout rendre un culte à leur ego surdimensioné mais peut valorisé !

Pour certains, c’est effectivement notre monde qui est nihiliste, puisqu’il vit sans Dieu, sans Absolu, sans transcendance. Comme le dit Dostoïevski dans les Frères Kamazarov, livre nihiliste s’il en est : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. » Cela ressemble à un aphorisme de Nietzsche. C’est vrai, tout est permis. On a le choix, le choix entre la Vie, la Joie et le choix de la Mort, de la destruction. La question centrale est de savoir si on est capable de faire ce choix sans arrière pensée, sans vouloir autre chose que le choix, que la Vie pour elle-même, que la Mort pour elle-même. Elle est là l’absurdité du monde : nos actes n’ont pas de sens, n’ont rien de transcendant, on ne fait pas le Bien, on en fait pas le Mal, on agit c’est tout, un jour après l’autre, un souffle après l’autre. Si on veut donner un sens à nos actes, si on veut faire le Bien, si on veut faire le Mal, on n’est pas nihiliste !

Etre nihiliste c’est être radical… radical non dans la révolte ou la passivité (parce que tout serait vain), mais radical dans une lucidité qui brûle le cerveau. Je ne crois pas que l’on puisse être nihiliste. J’ai, à travers ces pages, mainte fois décrit le pessimisme de Schopenhauer, de Cioran et la vacuité du Bouddhisme, qui sont à mon sens des avatars d’un nihilisme qui fascine les foules comme un repoussoir satanique. Ce que j’ai appris et ce que j’essaye d’appliquer au quotidien c’est que, certes, le monde est vide de sens, ceci est ma conviction profonde, mais que l’être humain n’a pas de nature transcendante, qu’il n’est que Désir… ne pas vouloir est impossible dit Spinoza à longueur de pages. Alors après tout, savoir qu’il n’y a rien, ni ici ni demain ni après la mort n’empêche pas, bien au contraire, de vivre, et de vivre bien plus fortement, avec encore plus de rires, de pleurs et d’amour, car tout cela s’évapore, larmes de vie au soleil de l’instant ravageur.

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