Notre Dame des Landes : quelles visions du territoire ?

Je poursuis ici la mise en ligne de mon travail universitaire sur Notre Dame des Landes. Cette deuxième partie est un peu plus sociologique et porte sur la dualité qui se fait jour dans la vision que les uns et les autres portent sur l’espace même du futur aéroport.
L’une des hypothèses que nous voudrions développer ici est celle d’un hiatus qui serait apparu, depuis une vingtaine d’années, entre la vision de la campagne des néo-ruraux et celle des élus locaux, nécessairement impliqués avant tout dans le développement économique de leurs territoires. Cette régénération des campagnes, qui accompagne le phénomène de l’étalement urbain et de la périurbanisation, a bien été mise en avant par les travaux de Bernard Kayser (1990) et de Bertrand Hervieu et Jean Viard (1996).Mais cette vision rénovée n’est pas partagée par tous, et le projet fait partie aussi d’une volonté plus globale de développement économique. Toutefois, depuis quelques années, c’est aussi la question environnementale qui prend le dessus sur toute autre considération.

1 Un espace rural riche et à protéger ?

Le futur aéroport du Grand Ouest devrait se construire sur le territoire de la Communauté de Commune d’Edre et Gesvres, située au nord-ouest de Nantes. Cette communauté regroupe 12 communes : Casson, Fay-de-Bretagne, Héric, Nort-sur-Erdre, Grandchamp-des-Fontaines, Notre Dame des Landes, Saint Mars du Désert, Petit Mars, Sucé-sur-Erdre, Les Touches, Treillières, Vigneux de Bretagne. Elle comptait 56 754 habitants en 2012 pour une superficie de 509 km2. Elle rassemble des communes aux profils économiques et sociaux très différents avec des territoires à l’ouest de la communauté plutôt voués à l’agriculture (autour de Fay, Vigneux, Notre Dame) et des territoires à l’est de la communauté, situés dans l’axe nord de la métropole nantaise, autour de l’Erdre, plus à vocation résidentielle et accueillant une population aisée. Les mobilités facilitées par un réseau routier de qualité, reliant ces territoires avec Nantes et avec Saint Nazaire, expliquent en partie cet aspect du territoire.

Cet espace a connu une forte poussée démographique, résultant d’un solde migratoire positif, depuis la fin des années 90 : +17,2% d’habitants en plus depuis 1999, alors que la moyenne du département est de + 8,7%[1]. Cette population est jeune avec 30% de moins de 20 ans. Cela a entraîné une pression urbaine accrue sur tout le territoire avec en moyenne 470 logements neufs construits tous les ans.

La communauté de communes d’Erdre et Gesvres (CCEG) fait partie du Scot de la métropole Nantes-Saint Nazaire. C’est dans ce cadre qu’en décembre 2011 elle a adopté un Plan d’Aménagement et de Développement Durable (PADD) dont l’objectif numéro 1 est : Préserver le cadre du vie du territoire d’Erdre et Gesvres par une gestion durable des milieux agro-naturel[2].

Il est remarquable de trouver, dès l’introduction de ce document, cette affirmation :

« Bien que majoritairement contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes dans la mesure où ce projet leur apparaît difficilement conciliable avec l’idée qu’ils se font de la préservation de leur cadre de vie, les élus de la CCEG tiennent compte de la réalité de ce projet et du cadre règlementaire qui s’impose à eux. »[3]

Cela résume, il nous semble, parfaitement, la complexité et les contradictions insurmontables dans lesquelles vivent les élus locaux. On sent, dans cette phrase mise au tout début de l’introduction du PADD, qu’il s’agit bien d’une opposition frontale entre une vision particulière de l’espace comme « cadre de vie », qui est celle défendue fortement par les habitants, les militants, et les réalités non seulement économiques mais aussi « règlementaires » qui font de la position des élus et des collectivités territoriales comme collectif, un jeu d’équilibriste quasiment impossible à tenir.

La peur principale des habitants mais aussi des élus est que l’étalement urbain de la métropole nantaise, déjà bien présente à l’est de la CCEG, ne viennent se renforcer dans la partie sud et ouest du territoire. La préservation d’espaces de respiration, verts et agricoles, semble une priorité pour tous. Dans le PADD on parle de « sas agri-naturel » pour faire « tampon » avec la ville de Nantes. 85% du territoire est voué à des activités « agro-naturelles » qu’il s’agit, pour les élus, de préserver au maximum non seulement de l’extension de la métropole mais aussi de la construction de l’aéroport. La richesse du territoire est constitué par la complémentarité entre le milieu naturel offrant une biodiversité importante et l’activité agricole qui n’est pas encore très intensive. Le PADD envisage alors la préservation d’au moins 32000 ha de zones agricoles pérennes sur 20 ans, sur les 51000 ha du territoire de la communauté de communes[4].

La richesse écologique de la zone est liée à l’existence de paysages uniques, avec des prairies, des bocages, des zones humides, un réseau hydraulique dense. Elle a permit le développement d’une activité d’élevage extensif en parfaite harmonie avec cette biodiversité. Ces zones doivent devenir des « coulées vertes de respiration » pour les habitants mais aussi de potentiels espaces touristiques et permettre ainsi une meilleure transition urbanistique entre la ville et la campagne. Mais la CCEG affirme également la nécessité du développement d’une agriculture productive et également une zone agricole d’intérêt paysager. Cette dernière est un territoire « dont la vocation principale est de maintenir une activité agricole dynamique sur des espaces à dimension paysagère reconnue et d’une certaine sensibilité du point de vue de la biodiversité en raison de sa forte composante végétale. Sur ces espaces, parfois sujets à risque, un enjeu en terme de préservation du cadre de vie et du paysage justifie dès lors leur inconstructibilité y compris pour l’ensemble des bâtiments agricoles. »[5] Il est donc clair que pour les élus de la CCEG, en lien avec le Schéma métropolitain, qu’il faudra conserver le caractère rural de ce territoire, par la pérennisation d’une complémentarité déjà existante entre une activité agricole qu’il faudra renforcer et une biodiversité naturelles qui fait partie de l’identité de l’espace et des habitants. Il faut, d’une certaine façon, « lutter » contre l’urbanisation et l’étalement de la métropole qui risque, à terme, non seulement de détruire ces espaces naturels mais aussi de mettre en péril cette identification. C’est toute la question de la périurbanisation, de la campagne à la ville ou de la ville à la campagne. Mais ce qui est unique ici c’est qu’une partie importante de cet espace fragilisé risque en outre d’être amputé par la construction de l’aéroport du Grand Ouest. Comment, dans ce cas, continuer à défendre une ruralité, aux portes de Nantes, quand une telle infrastructure peut surgir de terre, justement au milieu de ces zones à protéger ?

Cette vision de la campagne autour de Notre Dame des Landes est aussi défendue, mais de façon plus systématique, par les opposants au projet, en particulier par le collectif de l’ACIPA. Sur leur plaquette rassemblant des fiches proposant des arguments contre l’aéroport[6], la fiche 13 résume les « Qualités environnementales de la zone » : c’est un site composé à 98% de zones humides, ignorées quand le projet à vu le jour à la fin des années 60 mais dont aujourd’hui on connaît l’importance hydraulique pour l’équilibre biologique d’une région. C’est également un bocage humide qui n’a connu aucun remembrement, sans doute car les terres agricoles avaient peu de valeur. Ce bocage est entretenu par les agriculteurs et il forme une trame verte qui permet la liaison entre les deux bassins versant de la Loire et de la Vilaine. Il est considéré comme un « paysage harmonieux » : « Le périmètre du projet est un paysage bocager où les vues est limitées par la présence de haies, dont le cadre rural a été maintenu. Ce paysage deviendrait un paysage urbain artificialisé où le réseau de routes et de chemins qui le structurent serait modifié. L’impact sur la vie des riverains serait très fort. Ce site constitue une véritable « infrastructure naturelle » unique et entière, compte tenu des multiples fonctions et services qu’il remplit pour la société et non comme une lande, une terre ingrate, ou un désert où l’on peut bétonner sans crainte. »

On constate ici que finalement, le discours des opposants au projet rejoint, d’une certaine façon, la vision de ce territoire et les craintes que le projet suscite chez les élus de la collectivité locale.

Cette vision du territoire de Notre Dame des Landes n’était certainement pas celui des promoteurs du projet initial, qu’ils soient élus ou techniciens. Une des nos hypothèses est que c’est parce que l’Etat, même décentralisateur, n’a pas réussi à intégrer ces transformations importantes de la société, qu’aujourd’hui le projet de l’aéroport se heurte à de nombreuses contestations. On se retrouverait alors dans un conflit presque plus « psychologique », symbolique, géographique que politique, entre une poussée « bottom up » d’un désir de campagne et une volonté « top down » d’aménagement et de développement économique. Ce conflit recouperait également une fracture entre ruraux/néo-ruraux et urbains, entre local et national.

Le site est alors, soit une terre ingrate que l’on peut bétonner car n’apportant pas de richesses, soit au contraire une terre dont les richesses ne sont pas monétisables, quantifiables, mais participent à la biodiversité, au bien-être des populations, au cadre de vie. Le site doit-il être privatisé pour le profit de quelques uns ou bien doit-il être préservé pour le bien-être de tous, non seulement des riverains mais plus largement des habitants de la métropole nantaise voire du département comme l’envisagent les élus de la CCEG ?

Cette nouvelle vision du rural, Jean Viard et Bertrand Hervieu dans leur ouvrage Au bonheur des campagnes (1996), l’ont bien montré. La campagne, la terre est devenue un paysage, et on voit bien que ce mot fait partie intégrante des éléments de langages des documents publics. Durant des siècles, la campagne avait été laissée aux mains des professionnels de la terre, les agriculteurs, et elles avaient avant tout une fonction de production. Mais depuis une trentaine d’année, on assiste à une inversion de ces valeurs : la campagne devient un paysage, un spectacle bien plus qu’un lieu de production[7]. Elle n’est plus lieu de production mais espace résidentiel. Cela ne veut pas dire que les agriculteurs doivent disparaître ; cela veut dire que leurs missions ne sont pas uniquement celles de productions, mais aussi maintien et organisation des paysages. Ils deviennent les « jardiniers » d’un espace qu’ils ne sont plus les seuls à jouir et à habiter. Comme l’affirment les auteurs : « Mais pour demain, c’est certainement la campagne paysage dont il faut faire le moteur des stratégies et le moteur des rencontres entre les intérêts des uns et ceux des autres. Car cette campagne paysage renferme la valorisation des productions par l’amour que l’on porte aux lieux […] »[8]

Le mot « amour » peut sembler étrange dans ce contexte, mais il résume, il nous semble, assez bien la question centrale qui nous occupe ici. Les campagnes ont, depuis le XIXe siècle et l’exode rural, pâti d’un manque de considération et d’affection. On quitte les campagnes alors pour se rendre à la ville synonyme de liberté, de travail et d’épanouissement. Or, depuis quelques décennies, sous l’impulsion de nos modes de vie tournés vers les loisirs, la campagne a changé de visage : elle est devenue à son tour un espace de liberté et surtout l’espace de la beauté que la ville ne saurait lui souffler. De plus en plus, la modernité n’est plus qu’en ville. Le territoire rural se voit adjoindre des qualificatifs positifs comme beauté, tranquillité, liberté alors que la ville est considérée comme un espace de peur et de solitude[9] :

« L’espace rural apparaît comme l’antidote fantasmatique idéal à la jungle des villes, certitude partagée par ceux qui l’habitent comme par ceux qui ont besoin de s’y référer comme un ailleurs alternatif possible. »

Cette transformation du regard que les français portent sur la ruralité s’accompagne d’une demande de proximité : qu’ils soient urbains ou ruraux, « ils réclament que l’on écoute d’abord les habitants avant toute catégorie de représentants ; ce sont eux, les habitants, qu’il s’agisse de la campagne ou de la banlieue, qui doivent aujourd’hui se faire entendre. »[10] Les décisions d’aménagement devraient être prises dans les échelons du pouvoir le plus proche, par les maires, les communes plutôt que par les préfets. Et ces aménagements devraient être avant tout au bénéfices des locaux : on demande surtout des routes locales plutôt que des autoroutes, des dessertes par train plutôt que des lignes TGV, des pôles universitaires locaux plutôt que de grands centres éloignés. Ce constat est essentiel pour notre sujet : il invalide totalement le rôle qu’à joué et que voudrait encore jouer l’Etat et ses services déconcentrés. D’après cet ouvrage, les français voudraient davantage une vraie décentralisation, c’est-à-dire de vrais pouvoirs de décisions et de réalisation pour les élus locaux. C’est parce que ce désir de campagne n’est pas vraiment entendu que le projet de Notre Dame des Landes reste au niveau des conflits et des oppositions. Et c’est ce désir de campagne que l’on entend dans les différents documents issus des collectivités territoriales et des collectifs d’opposants.

Mais cette vision d’une campagne telle qu’elle est et telle qu’elle devrait rester n’est pas partagée par tout le monde.

[1] http://www.cceg.fr/jsp/site/Portal.jsp?page_id=47

[2] http://www.cceg.fr/images/local/data/library/PADD-def.pdf

[3] Idem, p. 6

[4] Idem, p. 8

[5] Idem, p. 9

[6] ACIPA, Les arguments contre le projet d’aéroport à Notre Dame des Landes, juillet 2013

[7] HERVIEU B., VIARD J., Au bonheur des campagnes (et des provinces), éditions de l’aube, 1996, p. 28

[8] op. cit. p. 34

[9] op. cit. p. 38.

[10] op. cit. p. 40

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