Leïla Slimani – Chanson Douce

Je ne suis pas une obsédée des Prix littéraires, mais cette année 2016 j’ai pris le parti de suivre un peu la Rentrée littéraire, pour pouvoir me faire ma propre opinion sur la littérature du moment. J’ai entamé une série de lectures des romans qui sont sortis en septembre et qui ont pu avoir une place dans la liste des nominés aux plus prestigieux prix de l’année.
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C’est au tour de Leïla Slimani, qui a reçu le prix Goncourt, pour son second roman, et qui était talonée par le premier roman de Gaël Faye que j’ai chroniqué ici.
Il n’y a pas photo au finish : même si je n’ai pas encore lu les deux autres romans du carré final (et je pense que je lirai Cannibales de Jauffret), je pense que ce Goncourt est mérité et que ce roman est bien meilleur que Petit Pays ! L’histoire est tout aussi glaçante, mais c’est la maîtrise du style qui fait la différence. Pourtant j’apprécie les styles littéraires plus poétiques et fleuris, je suis une fan de Balzac ☺ mais j’avoue que l’écriture de Leïla Slimani est juste et pointue. Il n’y a pas de fioritures, il n’y a pas de circonvolutions, c’est calme et tranchant comme un couteau en céramique aiguisé ! Les phrases simples tombent comme des couperets, elles affirment une réalité trop éclatante, sans ombre possible, une lucidité qui s’écrit avec des mots simples. C’est avant tout cela que j’ai apprécié dans ce livre.

Quant à l’histoire, je dois dire tout de suite que tout au long de la lecture j’ai été troublée (pour ne pas dire plus) par la ressemblance que j’ai trouvé entre la trame du livre et celle de l’Analphabète de Ruth Rendell, que Claude Chabrol avait adapté au cinéma dans La Cérémonie. Cette proximité m’a gêné je dois dire… les thèmes sont très semblables : une famille bourgeoise, une intrusion dans la vie quotidienne par une employée étrange, étrangère, autre, une opposition de classe frontale, une perversion à vouloir entrer dans l’intimité et un dénouement tragique et sanglant.
A part cela, l’histoire est glaçante par son actualité et par l’image qu’elle renvoie de la société dans laquelle nous vivons. Bon… c’est surtout une histoire de Parisiens et de Banlieusards, une opposition spatiale qui devient une opposition sociale qui se vit surtout dans la capitale. Mais c’est certain que ces inégalités profondes, économiques avant tout, sont plus visibles à Paris et dans la région parisienne, même si bien sûr elles existent partout en France. Mais dans ma campagne, ces extrêmes sont moins évidents.

Ce que j’ai apprécié dans le roman c’est… que j’ai détesté les personnages ! L’auteure, par ce style épuré, sait les mettre à l’écart, ne pas créer d’empathie ou d’identification, sans que le roman perde de son intensité. Les enfants sont pénibles, chiants, des enfants-rois comme on déteste les rencontrer dans les supermarchés, têtes à claque que l’on est bien heureux de ne pas avoir à sa charge ! La mère, Myriam est pathétique… mère au foyer malheureuse mais qui fait croire que tout va bien au début du roman, elle croule sous la culpabilité d’être une « mauvaise mère » dans le miroir déformant et cruel que lui tend notre société. C’est une « mère corbeau » comme diraient nos voisins Allemands, et rien ne la rend sympathique. Elle me rappelle que beaucoup de femmes deviennent mères sans forcément le vouloir au fond d’elles-mêmes, qui le deviennent parce qu’il faut bien se fondre dans le conformisme social, et qui sont tiraillées entre leurs envies d’exister autrement et leurs amours maternels.

« Nous ne serons heureux, se dit-elle alors, que lorsque nous n’aurons plus besoin les uns des autres. Quand nous pourrons vivre une vie à nous, une vie qui nous appartienne, qui ne regarde pas les autres. Quand nous serons libres. »

Le père, Paul, est effacé, inexistant, dans cet univers de mère, d’enfants, de nounous. Ils forment un couple de Bo-Bo parisiens comme il est si aisé de se moquer, tant la caricature du livre trahit une réalité que nous savons tous exister dans nos centres-villes.

Quant à Louise, la nounou, c’est le personnage le plus intéressant, complexe, sombre et lumineux à la fois, d’une élégance qui ne correspond pas à son statut social, maniaque à la limite de l’obsession et tyrannique comme un vampire qui veut s’introduire dans la vie des autres. Elle n’est pas « aimable » car tout au long du livre, l’auteure a très bien su rendre son aspect inquiétant, cette folie qui couve sous les attentions et le dévouement qu’elle porte à la famille qu’elle sert. C’est un personnage que j’ai eu beaucoup de mal à cerner, comme s’il existait une sorte de brouillard autour d’elle, de sa personnalité que l’on ne sait pas comprendre.

J’ai un petit regret pour la fin du livre, où j’aurais aimé en savoir plus sur ce qui s’est passé dans la tête de Louise, sur les rouages de son cerveau au moment tragique. Mais cette suspension dans l’ignorance où nous laisse l’auteure avec la dernière phrase du livre est aussi un parti pris qui peut augmenter le malaise que nous faire ressentir cette histoire bien menée et bien écrite !

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6 commentaires sur “Leïla Slimani – Chanson Douce

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  1. J’ai beaucoup aimé ce livre et apprécie ta critique, mais je ne suis pas d’accord avec toi sur le fait que c’est un Goncourt mérité. Oh, bien sûr, je n’ai pas lu toutes les sorties de cette rentrée (très loin s’en faut !), mais je pense que d’autres étaient meilleurs encore, même si j’ai vraiment apprécié cette lecture. En tout cas, c’était une découverte pour moi de cette auteure, une bonne découverte.

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    1. c’est vrai qu’il faudrait avoir lu les autres romans, au moins les quatre finalistes… le roman de Régis Jauffret me tente bien aussi. Je pense que le Goncourt est un prix littéraire qui essaye de récompenser un « style », que cela soit dans la forme comme dans le fond et c’est très français d’ailleurs. Je trouve que le roman de Leïla Slimani a du style, tant dans le propos que dans l’esthétique, c’est pour cela que je dit que c’est mérité. Après on sait très bien que le Goncourt est une récompense qui est octroyé aux auteurs de quelques maisons d’éditions ayant pignon sur rue à Paris !! Quand on verra un auteur d’une petite maison d’édition recevoir le prix, se sera certainement la fin d’un monde 😉 Et c’est souvent dans cet « underground » littéraire que se trouvent les vraies pépites de la rentrée !

      Aimé par 1 personne

      1. Oui, moi j’ai lu Chanson douce avant qu’il soit dans les 4 finalistes (que je n’ai pas tous lus), mais d’autres qui n’ont pas été présélectionnés étaient très bons aussi. Je suis parfaitement d’accord avec toi sur le fait que ce sont toujours les mêmes maisons d’édition qui gagnent alors qu’on peut trouver ailleurs de petites merveilles. Cela dit, je ne lis pas systématiquement les prix littéraires une fois qu’ils ont été attribués, ce qui m’intéresse, c’est avant les sélections, de me forger ma propre opinion. Après, c’est sûr qu’on ne peut pas lire les 600 bouquins qui sortent chaque année ! Mais on trouve toujours de quoi se faire plaisir 😉

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