La tombe

Quand nous étions plus jeunes, nous avons tous expérimenté le décès de proches. La logique de la tragédie humaine fait que souvent nous perdons tout d’abord nos arrières grands parents, quand nous avons la chance de les avoir. Puis nos grands-parents. J’ai connu mes arrières grands-parents, et en particulier mes arrières-grands-mères, dont l’une née à la fin du XIXe siècle ! J’étais fascinée par cette femme qui avait vécu les deux guerres mondiales, qui avait connu l’invention de la voiture automobile. Quand j’étais petite, elle se coiffait exactement comme les dames que je voyais dans mes livres d’histoire au début du XXe siècle : elle a gardé ses longs cheveux devenus blancs jusqu’à sa mort, qu’elle ramenait en un chignon au-dessus d’une couronne bouffante de cheveux. On aurait dit un gâteau au sucre glace. C’est aussi par ce souvenir que j’ai décidé il y a deux ans maintenant de ne plus teindre mes propres cheveux déjà bien gris, dans l’espoir fou de posséder un jour la même classe capillaire que mon arrière-grand-mère.
Quand elle est morte à 94 ans, à la fin du XXe siècle, j’ai assisté à ses funérailles et j’ai pleuré plus en voyant le chagrin de ma grand-mère et de ma mère. Je l’aimais certes, mais je la connaissais peu finalement. On l’a enterrée à côté de son mari, un GI américain venu en 1917 sauver l’Europe et qui n’était jamais reparti. Elle repose dans un petit cimetière dans un village lorrain, sur les coteaux de la Moselle. Je ne vais plus dans ma province natale, et je ne vais donc plus sur la tombe de mon aïeule. De toute façon, si j’y allais, ce serait uniquement pour lui rendre hommage et faire ce pèlerinage que, je pense, tout être humain désire au fond de son cœur : ne pas être oublié par les générations suivantes.
La tombe est là, sans doute fleurie encore par les membres de ma famille, peut-être par ma mère qui va de temps en temps dans son village.
Il y a aussi la tombe de mes grands-parents maternels, où mon grand-père, soldat de la Seconde Guerre mondiale et prisonnier d’un Stalag allemand, repose depuis presque 30 ans. Ma grand-mère l’a rejoint il y a peu de temps, après une vie de dévotion à sa famille. Quand, plus jeune je me rendais dans ma ville natale, sur la tombe de mon grand-père, je m’ennuyais sec et attendait en me baladant entre les tombes du grand cimetière, que ma mère, ma tante et ma grand-mère finissent leurs dévotions. Il fallait nettoyer la tombe, arroser les fleurs, retirer les feuilles mortes et finir, debout, devant la stèle grise, en silence, sans doute pour lui parler de la vie qu’il ne connaissait plus. Cette cérémonie hebdomadaire me laissait de marbre, sans doute parce que je n’aimais pas mon grand-père. C’était un homme violent, misogyne et imbu de sa personne, qui, heureusement pour moi et mon adolescence plutôt rebelle, est mort quand j’étais encore enfant. Cela m’a épargné des disputes, des remarques blessantes, des humiliations néfastes. Bref, cette tombe ne représente rien pour moi, elle est comme vide : c’est un trou, noir, avec personne dedans.

Ces petites expériences de la mort et surtout du rapport des vivants avec les morts m’avaient convaincue que nos rituels funéraires étaient certes ancestraux, mais que finalement, ils me concernaient vraiment très peu. J’ai perdu, par la suite, des amis plus ou moins proches, par des accidents de la vie, des bêtises ou des maladies graves et rapides. Leurs disparitions m’ont affectée, mais je ne vais pas sur leurs tombes, d’autant plus que parfois certains ont choisi la crémation. La tombe se retrouve dans l’esprit : ce sont les souvenirs que l’on convoque parfois, dans son intimité, de sa propre nostalgie, et l’on y dépose des fleurs imaginaires. Les morts vivent dans ces souvenirs, et c’est déjà assez tragique.

Et puis j’ai perdu ma sœur. Et là, j’ai compris. J’ai compris l’importance de la tombe, la force, la puissance à la fois destructrice et thaumaturge de cet espace dans le monde. J’ai posé les mains sur le cercueil blanc de ma sœur, cet être innocent, hors du monde des humains normaux, exceptionnelle par sa différence. J’ai vu le cercueil être mis dans le trou, dans le gouffre. Elle était là. Elle reposait. Je savais que ce n’était qu’un corps que l’on enterrait. Mais l’esprit humain ne peut se défaire des illusions : pour moi et pour toute ma famille, ce n’était pas qu’un corps, mais bien une personne, tout entière, encore vivante si peu de temps auparavant. C’est ce hiatus, ce paradoxe qui est la douleur elle-même. Cette incompréhension totale de ce qui se passe fige à jamais un état des choses absolument inouï : ma sœur se retrouve dans une tombe.
Depuis, je suis totalement incapable de m’y rendre. Mes parents en ont fait leur sanctuaire, leur résidence secondaire, et pas un jour ne se passe sans qu’ils se rendent sur la tombe de leur fille. Ils pleurent et souffrent en silence, de ce que je ne peux pas vivre. De cette idée folle, qu’elle est là, sous nos pieds, qu’elle dort ou plutôt qu’elle pourrit, quand la logique nous revient enfin. La tombe est devenue pour moi un repoussoir, un trou béant dans la réalité. Il existe donc bien sur cette terre un endroit où ma sœur est. Mais je ne peux pas l’embrasser, ni la toucher, ni lui sourire. La tombe devient l’endroit de la déchirure, du manque et de l’absence, alors même que sa matérialité nous donne à voir et à ressentir et surtout à nous souvenir. C’est proprement inhumain, en tout cas c’est ainsi que je le vis. Mes parents respectent mon choix de ne pas aller sur la tombe. Ce choix est un choix pour ma santé mentale et physique : à quoi cela me servirait-il de me rendre sur cette tombe et de ne faire que pleurer, me lamenter, geindre et souffrir ?
La tombe est devenue un endroit morbide, qui m’impose par son existence même de ne pas oublier. Elle est comme une écharde au cœur de mon esprit, car elle sera toujours là. On ne peut lui échapper, l’être qui y est déposé ne s’est pas volatilisé en cendres. Cette dernière éventualité permet, avouons-le, de faire son deuil plus facilement. Il ne reste que les souvenirs, que l’on convoque quand on le souhaite. Il n’y a pas un bout de terre quelque part, presque éternel, avec l’être aimé qui n’est plus.

La tragédie de la vie humaine est que chacun d’entre nous fera les mêmes expériences ; ces expériences se vivent au cœur de l’humanité depuis des générations et des générations. On le sait, on nous l’apprend, on nous prévient. Mais rien, jamais rien ne pourra être à la hauteur de l’expérience elle-même, de la réalité propulsée dans nos vies quand elle restait livresque ou paroles des plus âgés, des autres. On nous affirme que l’éducation est ce qui est le plus important. Malgré tout, il y a énormément de choses, et pour ne pas dire les essentielles, qui ne peuvent être transmises, ni expliquées, ni partagées. Cette vérité m’est chère depuis très longtemps et c’est sur elle que je fonde en grande partie mon pessimisme philosophique, qui sait aussi être joyeux. Mais avec une tombe dans mon jardin intérieur, cette vérité devient cruelle.

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