Quand les livres se ferment

Quand on est une grande lectrice, de quantité, et qu’on lit depuis longtemps, depuis toujours, il est de plus en plus rare de revivre les émotions que les premiers livres nous ont procurées.
Ces premiers livres furent pour moi, dès les premiers mois de CP où j’appris à lire, les romans de la Comtesse de Ségur que mes grands-mères s’empressaient de m’acheter, avec plus de lenteur que ma voracité de jeune lectrice ne pouvait leur laisser.
J’ai eu la chance, la très grande chance, de faire cette rencontre dans ma vie. La rencontre des livres et de ce monde imaginaire où ils nous embringuent avec plus ou moins de facilité. Souvent, quand je refermais un tome de la Comtesse, souvent les samedis matin, très tôt, assise dans mon lit dans ma chambre d’enfant quelque part dans le froid de l’Est, j’étais pris durant quelques secondes d’une infinie gratitude, mais également d’une infinie tristesse. Gratitude pour ces moments hors du monde, dans un autre monde que les mots m’avaient fait vivre. J’avais déjà la nostalgie de ces autres mondes et en fait la détestation avide de la réalité. Tristesse, car, comme au réveil quand on a rêvé d’un grand Désir, cette réalité justement nous rattrape et on se retrouve seule, vide et pauvre alors que l’on vient de quitter la bulle de l’imaginaire.
Mais en fait, ces instants fragiles sont le signe d’un livre qui nous a beaucoup plu, d’un chef-d’œuvre qui a réussi son pari, qui nous a fait voyager à moindres frais, qui nous a transportés par la seule magie des mots et de l’esprit d’un auteur. Être triste de quitter un livre, c’est que le contrat est rempli.
Mais plus on lit et plus ce contrat a du mal à être rempli, justement. Tout d’abord parce que l’innocence de l’enfance s’efface et que le chemin de notre propre vie nous fait aussi vivre des moments réels extraordinaires. Ma vie je l’ai rêvée et elle est digne de mes rêves. Je n’ai donc pas forcément le besoin d’aller me réfugier dans les mondes des livres.
Mais cela vient aussi du fait que l’on devient exigeant. Dans la vie, les premières fois se font de plus en plus rares, et les autres fois sont comme les shoots de drogues dures, de moins en moins puissantes et de moins en moins convaincantes.

Aussi, quand l’âge avance, retrouver ces émotions des premiers livres, cette tristesse et cette gratitude pour un tas de mots assemblés par un autre esprit que l’on ne rencontrera jamais, est un bien rare autant que précieux !
C’est ce que je viens de vivre avec le roman, sorti il y a quelques années, de Joël Dicker, le Livre des Baltimore.
J’avais lu La vérité sur l’affaire Harry Québert et j’avais bien aimé.
Ici, c’est plus puissant, car la plume de Dicker sait nous enrober de douceur, mais nous tient fermement par la main pour nous amener à comprendre ce qu’est le Drame, qui a anéanti la merveilleuse famille des Goldman-de-Baltimore.
Le livre se lit sans aucune anicroche.
Les personnages sont attachants, vrais.
La saga familiale nous fait comprendre que l’on ne connaît jamais personne, ni soi-même ni les autres. Mais que cela n’a aucune importance, car ce qui compte c’est la vie.
On se demande sans arrêt ce qu’est le Drame et on comprend, avec l’Oncle Saul, que le Drame est en fait la trame de plusieurs drames où tout le monde a des responsabilités. Nous sommes libres de nos choix et la tragédie de la vie humaine réside dans le fait que l’on ne saura jamais toutes les conséquences que nos actes ont, sur nous-mêmes et sur les autres.

Il y avait longtemps que je n’avais pas pleuré sur les pages d’un livre, fût-il numérique. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi seule après avoir refermé un livre, fut-ce sur une liseuse. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi remplie d’émotions, d’images et de mots, pleine de ce roman qui est une grande réussite.

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3 commentaires sur “Quand les livres se ferment

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  1. Je comprends ce que tu veux dire. Alors certes, je vis encore ces émotions, mais je remarque que c’est de moins en moins fréquent… Je sens que je vais devenir très sélective dans quelques années, aha.

    Je n’aurais jamais cru que tu retrouverais ces sensations avec Joël Dicker ! J’avais trouvé « La vérité sur l’affaire Harry Québert » assez moyen, du coup, je regardais d’un oeil terne son succès. (et l’auteur est trop beau gosse pour que je n’y ai pas vu une stratégie marketing de le vendre plus que les autres, aha, je suis mauvaise langue) J’y jetterai peut-être un coup d’oeil, on ne sait jamais !

    Aimé par 1 personne

    1. En fait je crois qu’on ne sait jamais quand un livre va nous toucher et c’est ça qui est génial dans la lecture. Les critiques et les autres lecteurs peuvent trouver un roman super et toi tu trouves ça bof… par exemple cela me le fait avec Margaret Artwood : franchement je ne comprends pas ce que les gens lui trouvent ! Son style est fadasse et ses histoires mal construites. Bref, je n’aime pas. Quant à Dicker, je vois ce que tu veux dire 😉 et je regarde aussi avec un oeil curieux le succès en librairie de son nouveau roman que beaucoup ne trouvent pas aussi bon que le Livre des Baltimore justement. J’ai trouvé les Baltimore beaucoup mieux que Harry Québert, c’est beaucoup mieux mené que le premier.

      Aimé par 1 personne

      1. Pour La Servante Ecarlate, si je le trouve très bien, je ne le trouve pas excellent et je ne suis pas très fan du style non plus, il n’a pas changé ma vie. Donc je te comprends 😉
        Et oui, on ne sait pas quand un livre nous touchera ou non, c’est ça qui est magique !
        Bon, si Le Livre des Baltimore est mieux, pourquoi pas !

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