Il y a quelques jours, les médias nationaux ont fait part d’un rapport de l’OCDE concernant une enquête internationale sur l’enseignement et l’apprentissage (TALIS) publié le 19 juin 2019. Comme souvent, les médias ont résumé à l’emporte-pièce les résultats de l’étude en affirmant que les profs français avaient plus de chahut dans leurs classes que leurs collègues des pays développés et donc qu’ils méritaient le bonnet d’âne ! Il s’avère que les enseignants français passent plus de temps à faire de la discipline dans leurs classes (17% de leur temps contre une moyenne de 13% pour les pays de l’OCDE) ; 35% d’entre eux signalent des problèmes de discipline dans leurs classes (contre 28% dans l’OCDE). L’enquête pose plusieurs questions autour de la formation des enseignants et des chefs d’établissement, et pour beaucoup d’entre elles (par exemple sur la formation à la prise en charge d’élèves aux besoins particuliers), les réponses montrent que les professionnels de l’éducation en France se sentent et sont effectivement moins bien formés que leurs collègues. Ainsi, seulement 25% des enseignants français se sentent bien préparés à travailler avec des classes hétérogènes ! C’est peu quand on sait comment sont construites les classes dans les établissements scolaires.

Les résultats de ce rapport ayant été analysés par bon nombre de journalistes, ils ont (vite) conclu que les enseignants français étaient mal formés à leur métier. Cette affirmation est totalement exacte, quand on sait comment fonctionnent les ex-IUFM/ex-ESPE où l’on envoie former les jeunes professeurs ceux qui ne sont plus vraiment aptes à se retrouver devant des classes. De plus, la formation des enseignants est, comme leur recrutement, très « français » et totalement axé sur la discipline, la méthodologie et pratiquement pas sur la gestion de classe, la psychologie des adolescents et encore moins sur les pédagogies actives et alternatives ! Il existe, au sein de l’institution scolaire, un dogme qui a la peau dure et qui fait des ravages.


Certains journaux et réseaux sociaux ont voulu creuser la chose et ont sorti comme argument à ces résultats de l’enquête de l’OCDE que les difficultés des enseignants face à leurs classes venaient aussi sans doute du « professeur bashing » qui fait rage dans notre pays depuis des décennies et qui sape l’autorité des maîtres. Comment se faire respecter par des jeunes à qui on dit (les parents, l’institution, la société) que les professeurs sont des feignants, qu’ils ont trop de vacances, qu’ils travaillent peu ?

A mon sens, ces analyses des résultats de l’enquête TALIS expliquent seulement en partie la réalité française de la gestion des classes qui se passe de plus en plus dans la douleur. Il manque une vision plus large de l’éducation à la française qui, je pense, permet de comprendre ce malaise.
Je reprends une partie du rapport :

  • En France, 26% des enseignants déclarent demander fréquemment aux élèves de décider de leurs propres procédures de résolution pour des tâches complexes, contre 45% en moyenne pour l’OCDE.
  • 20% des enseignants français participent à des formations basées sur l’apprentissage et le coaching entre pairs. Il est intéressant de noter que les enseignants, dans l’ensemble de l’OCDE, déclarent que la formation continue basée sur la collaboration et les approches pédagogiques collaboratives compte parmi le type de formations qu’ils jugent les plus efficaces.
  • 96% des enseignants français déclarent avoir administré leurs propres évaluations à leurs élèves (77% pour la moyenne de l’OCDE) et 21% des enseignants laissent souvent les élèves évaluer par eux-mêmes leurs progrès (41% pour la moyenne de l’OCDE).
  • Parmi tous les pays et économies participant à TALIS, moins de 10% des enseignants ont suivi une formation centrée uniquement sur une discipline, à l’exception de quelques pays, dont la France (19%).

Le problème du système éducatif français est qu’il fonctionne avec une vision du professeur qui a 150 ans ! Quand on répond à l’enquête de l’OCDE que les profs français ont du mal avec les élèves d’aujourd’hui, qui ne sont plus ceux d’il y a 30 ans, cet argument est totalement fallacieux : les petits Français de 2019 vivent, c’est vrai dans une société totalement différente de celle de leurs parents, mais tous les petits Européens aussi ! Tous les enseignants du monde doivent s’adapter à des changements radicaux de leurs pratiques face à des comportements qui évoluent trop vite : numérique, immédiateté, narcissisme, consumérisme. Et ce n’est pas en prônant un « retour » à l’autorité d’hier que cela va s’arranger, comme le serine l’institution depuis quelques années. En fait, on fait des enseignants des petits chefs autoritaires alors qu’ils devraient fonder leur charisme sur autre chose que la force. J’ai d’ailleurs commis il y a quelque temps un article à ce sujet.

Le problème des enseignants français est qu’on leur demande de conserver une posture de professeur dans une société qui n’a plus besoin de professeur, mais de guides, d’accompagnateurs. Tant que les profs français s’arc-bouteront, et avec eux l’éducation nationale, sur les disciplines, le savoir, cela ne pourra pas aller. Pourquoi ? Parce que le savoir ne fait plus le savant. Le savoir est accessible partout et pour tous. C’est la révolution numérique. Un enseignant aujourd’hui ne peut plus avoir une posture de « sachant », vertical, souvent méprisant face à ceux qui ne savent pas ou pire, qui sont en apprentissage. Les profs français connaissent leurs disciplines, soit, mais il arrive de plus en plus souvent que les élèves ou les étudiants, un peu curieux, puissent arriver au cours en en sachant autant que le maître. Les profs français ne connaissent rien à l’apprentissage, au apprendre à apprendre. Ce n’est pas de leur faute, on ne les forme pas pour cela, soit. Mais quand on est en difficulté dans ses classes, on peut peut-être prendre le risque de faire autrement pour tenter de changer les choses face aux élèves.

Les élèves d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier. Cette lapalissade dite, on ne voit jamais plus loin : qu’ont-ils de différent ? Avez vous déjà écouté parler, discuter des enfants d’aujourd’hui et écouter, dans des reportages télévisés par exemple, ceux d’hier ? Les enfants d’aujourd’hui sont beaucoup plus matures, ils grandissent plus vite (ce n’est pas forcément un bien) et ils sont bien plus informés que leurs parents. Ils sont également beaucoup plus actifs (certains diraient agités !) et en demande de « faire ». Le système éducatif français ne propose, en majorité, qu’un seul modèle aux apprenants : celui de la passivité. Ils doivent uniquement mettre leur cerveau à disposition de celui qui sait pour qu’il lui transmette, comme par magie, le savoir que le maître a patiemment et ardemment accumulé. Nous sommes encore et toujours dans un modèle encyclopédiste des Lumières. Il est où le XXIe siècle ici ? Pas à l’école en tout cas. Et ce n’est pas le fait d’inonder les élèves de tablettes, les profs de tableaux numériques, les établissements de logiciels que cela sera plus « XXIe siècle » !

Si les petits Français sont les maîtres du chahut en classe c’est peut-être avant tout parce qu’ils s’ennuient, que la passivité, le corps contraint 6 heures par jour n’est plus la solution aujourd’hui. Il ne s’agit pas de rendre les cours ludiques ! Parce que l’on entend souvent cette gageure : puisqu’ils s’ennuient, il faut qu’ils s’amusent. Non ! S’ils sont assommés intellectuellement et physiquement parce qu’ils vivent en cours, c’est peut-être parce qu’ils ne font rien en classe : écouter, écrire, répondre ce n’est pas très folichon comme vie d’élève. Peut-être que si on proposait aux élèves français davantage de pédagogies actives, de travail en mode projet, pour qu’ils construisent eux-mêmes leurs savoirs, qu’ils collaborent entre eux et ne se retrouvent pas en compétition, peut-être alors qu’il y aurait moins de bordel dans les classes de France ? C’est ce que disent les chiffres du rapport que j’ai cité plus haut. Seulement 26% des professeurs français font participer leurs élèves aux procédures de résolution des problèmes qu’ils leur soumettent, contre presque la moitié des professeurs de l’OCDE. Faire participer, rendre le cours non pas distrayant, mais actif, pour que les écoliers s’approprient le savoir, mais surtout les savoir-faire qu’ils pourront ensuite reproduire dans leurs futurs apprentissages. Mais savez-vous quelle est la grande raison qui empêche bon nombre de professeurs de ne pas appliquer dans leurs salles de cours des pédagogies un peu plus actives (travail de groupe par exemple, autonomisation plus grande) ? C’est tout simplement parce que …. cela fait du bruit ! Et dans le système hautement cloisonné où les professeurs sont seuls face à une classe de plus de 25 gamins, faire du bruit c’est être assimilé à quelqu’un qui ne tient pas sa classe… Et dans le monde feutré des salles des profs, ne pas tenir ses classes c’est être un mauvais prof… CQFD !

On n’apprend pas à collaborer dans les écoles françaises ; on apprend plutôt à être rivaux et à entrer en compétition. Cette agressivité que l’on génère entre les élèves, entre autre par les notes, c’est elle aussi qui s’exprime envers l’enseignant, qui, au vu de cette posture qu’on lui impose de tenir, devient la figure inconsciente de ce jeu de guerre. Là non plus, on essaye en France de répondre à ce problème par la mauvaise solution : on nous parle de bienveillance. Mais cette bienveillance, bien avant d’être celle de l’enseignant envers les élèves (et même si elle existe en grande majorité) doit être surtout des élèves entre eux ! Et cela, on ne le dit pas.

Enfin les évaluations sont vécues comme des sanctions, les erreurs comme des punitions voire même comme des fautes morales. Pourquoi seulement 21% des enseignants français laissent leurs élèves évaluer eux-mêmes leurs projets ? Parce qu’ils se vivent comme les garants de l’évaluation, instillée comme une norme et non pas comme un soutien à l’apprentissage. Le système français maintient les élèves en position passive, infantilisante et méprisante. L’idée n’est pas d’affirmer que les enfants ou les adolescents sont des mini-adultes, mais que dans leur formation ils doivent avoir part davantage aux étapes essentielles des apprentissages. C’est ce que mettent en place les autres pays de l’OCDE. Et encore une fois : ce n’est pas le modèle finlandais qu’il faut reproduire, ce qui n’a pas de sens en France. Mais bien plus faire changer les attitudes des uns et des autres face à l’expérience qu’est l’apprentissage.

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