Schopenhauer, Wagner et Parsifal

Alors donc… quel est ce lien, essentiel, qui relie la dernière œuvre de Wagner avec le livre d’Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation. Je ne reviendrais pas ici sur l’admiration que le maître de Bayreuth vouait au philosophe allemand, cela a été largement décrit…c’est d’ailleurs, à mon sens, parce que Wagner a voulut mettre en musique cette philosophie, et pas la sienne, que Nietzsche a voué aux gémonies les deux créateurs. Il est totalement faux et stupide de voir, comme le critique du Monde, dans Parsifal, un fatras crypto-chrétien… c’est vraiment ne rien comprendre et surtout ne rien savoir !

 

Tout d’abord, quel monde présente Parisfal ? Dans ce monde médiéval, dirigé par un roi-prêtre mais pécheur, le Graal a été trouvé. On est donc loin de toutes les légendes de Quêtes inabouties qui font le bonheur des conteurs. Pourtant, malgré cette espérance, le monde décrit est très sombre. Il est guidé par le désir, la Volonté : tout ce qui est bon (comme le Graal justement) est corrompu un moment ou un autre par le désir, le vouloir. Il est également trop facile de considérer ce désir comme uniquement sexuel, même si dans l’œuvre – et c’est rendre justice à Warlikowski que de bien le montrer dans sa mise en scène à Bastille – c’est surtout cet aspect qui est privilégié : le « sacrifice » de Kingsor, la passion de Kundry, la tentation des Filles Fleurs. Certains personnages portent des moments de la Volonté. Klingsor est le Renonçant, l’ermite qui refoule la Volonté :

 

« Furchtbare Not ! So lacht nun der Teufel mein, dass einst ich nacht dem Heiligen rang ? Furchtbare Not ! Ungebändigten Sehens Pein, schrecklichster Triebe Höllendrang, den ich zum Todesschweigen mir zwang – »

 

« Oh détresse effroyable ! A présent le diable me raille d’avoir jadis lutté pour devenir un saint. Oh détresse effroyable ! Tourment d’un désir indomptable ! Infernal aiguillon d’un instinct terrifiant auquel j’ai imposé un silence de mort. » Acte II

 

Au contraire, Amfortas est celui qui a succombé au désir et dont la plaie, toujours ouverte, est le signe de cette Volonté qui n’est jamais satisfaite, jamais comblée.

 

« La volonté, la volonté sans intelligence (en soi, elle n’est point autre), désir aveugle, irrésistible, telle que nous la voyons se montrer encore dans le monde brut, dans la nature végétale, et dans leurs lois, aussi bien que dans la partie végétative de notre propre corps, cette volonté dis-je, grâce au monde représenté, qui vient s’offrir à elle et qui se développe pour la servir, arrive à savoir qu’elle veut, à savoir ce qu’est ce qu’elle veut ; c’est ce monde même, c’est la vie, telle justement qu’elle se réalise là. » Le Monde, p. 350

 

La vie humaine ne peut se comprendre sans cette Volonté, ce désir, mais il faut savoir où cela mène : « La vie donc oscille comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui. » (p. 394). La souffrance est l’impossibilité de satisfaire un désir, et l’ennui vient de la satisfaction d’un désir… c’est là le symbole de la plaie d’Amfortas…il est impossible à l’homme d’échapper à ce cycle infernal, à moins…

 

Pour se défaire de cette malédiction, inhérente au Monde, il faut s’approprier la Connaissance. C’est ce que dit Kundry dans l’Acte II :

 

« Bekenntnis wird Schuld in Reue enden, Erkenntnis in Sinn die Torheit wenden. »

 

« La confession mettre fin au péché, au repentir, la connaissance changera la folie en savoir. »

 

« La volonté est la réalité première, le sol primitif ; la connaissance vient simplement s’y superposer, pour en dépendre, pour lui servir à se manifester. Ainsi, tout homme doit à sa volonté d’être ce qu’il est ; son caractère est en lui primitivement ; car le vouloir est le principe même de son être. Puis la connaissance survenant, il apprend, au cours de son expérience, ce qu’il est ; il apprend à connaître son caractère. La connaissance qu’il prend de lui-même est donc conséquente et conforme à la nature de sa volonté […] » p. 372

 

Connais toi toi-même, et tu connaîtras l’Univers et les Dieux.

 

Mais pour arriver à cela, que faut-il faire ? Schopenhauer parle bien sûr des moines, des mystiques, des Sages qui ont parcourut cette Terre. Mais selon lui, de tels destins sont peu nombreux et difficile à atteindre. C’est l’image de Parsifal :

 

« Dich nann’t ich, tör’ger Reiner,  » Fal parsi », Dich reinen Toren : « Parsifal ». »

 

« Je t’ai appelé, fol et pur, « Fal Parsi » toi, pur et fol, « Parsifal » » Acte II

 

« Durch Mitleid wissend, der reine Tor ; harre sein, das ich ektor. »

 

« Par la pitié devenu sage, le pur et le fol, attends celui que j’ai élu. » Acte I

 

La pitié ou compassion est cette capacité, du sage c’est-à-dire de celui qui Connaît le Monde, ses illusions, de se détacher du Monde comme Volonté et de s’unir à toutes les souffrances du monde humain.

 

« Au petit nombre seulement peut suffire cette connaissance, qui, pénétrant le principe d’individuation, a d’abord pour résultat la purification complète du sentiment, et l’amour du prochain en général, et qui fait participer l’individu aux souffrances de tous, comme aux siennes propres, pour amener ensuite la négation du vouloir. » p. 492 Le « principe d’individuation » est l’illusion, créée par la Volonté, que tout ce qui existe dans ce Monde-là est unique, permanent et différent du reste. C’est une illusion, car le Monde, par la Volonté, est Un.

 

Cette sagesse, cette boddhicitta est celle de Parsifal :

 

« So sag’, zu wem den Weg du suchtest ? Zu ihm, des tiefe Klagen ich törig staunend einst vernahm, dem nun ich Heil zu bringen mich auserlesen wähnen darf. »

 

« Dis-moi, de qui cherches tu le chemin ? De celui dont les plaies profondes jadis parvinrent au fol tout étonné, à lui porter enfin la délivrance je puis me croire destiné. » Acte III

 

« Amfortas ! Die Wunde ! Die Wunde ! Sie brennt in meinem Herzen. O Klage ! Klage ! […] Die Wunde sah ich bluten : nun blutet sie in mir ! Hier ! Hier ! »

 

« Amfortas ! La blessure ! La blessure ! Elle brûle dans mon cœur. Oh plainte ! Plainte ! […] J’ai vu saigner la plaie : elle saigne en moi à présent ! Ici ! Ici ! » Acte II

 

Parsifal est ce fou qui souffre des douleurs d’Amfortas, sans pour autant se laisser tenter par le même péché. Il résiste aux atours de Kundry alors que le roi avait laissé prendre la Lance et succombé. Pourtant Parsifal connaît cette même douleur, car il est lui aussi un être humain, qui est lui aussi tenté par la Volonté qui sait si bien se dévoiler dans tous les recoins du monde. D’ailleurs la dance des Filles Fleurs est « ce voile de Maya » que décrit sans arrêt Schopenhauer, empruntant au bouddhisme la notion d’illusion, de rêve qui nous entoure et nous faire croire à la réalité et à la permanence du Monde.

« Quand le voile de Maya, le principe d’individuation se soulève, devant les yeux d’un homme, au point que cet homme ne fait plus de distinction égoïste entre sa personne et celle d’autrui, quand il prend aux douleurs d’autrui autant part que si elle étaient siennes, et qu’insi il parvient à être non seulement très secourable, mais tout prêt à sacrifier sa personne s’il peut par là en sauver plusieurs autres ; alors, bien évidemment cet homme, qui dans chaque être se reconnaît lui-même, ce qui fait le plus intime et le plus vrai de lui-même, considère aussi les infinies douleurs de tout ce qui vit comme étant ses propres douleurs, et ainsi fait sienne la misère du monde entier. » p. 476

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