Choisir n’est pas agir

La question de la dualité, du dualisme, des contradictions est centrale dans toutes les philosophies. Elle l’est, c’est sûr, en Orient, et elle l’est de manière plus subtile, cachée dans la pensée Occidentale. Je ne veux pas faire ici une histoire de ce concept, ce sera peut-être pour plus tard. En tout cas, cette question est au cœur de mes propres recherches. Le dualisme, nous disent bon nombre de penseurs occidentaux, est fondamental, naturel, essentiel au Monde. N’est-il pas, en effet, construit autour de ces couples dont les plus évidents forment les arcanes de la vie matérielle (masculin-féminin, jour-nuit, sommeil-éveil, etc) mais aussi et sont aussi les fondements de notre pensée (bien-mal, bonheur-malheur, plaisir-douleur, etc). Les philosophies orientales, indiennes, chinoises et bouddhistes, mettent en avant ces contradictions mais pour mieux les dépasser. En Occident, comme paralysé par une peur dont je ne connais pas l’origine, ce fait premier (?) est devenue la pierre angulaire de toute la philosophie, le fait indépassable et surtout Absolu qu’il ne faut pas remettre en cause. C’est Aristote qui le premier, dans la Métaphysique, dégage le principe de la non-contradiction nécessaire à la pensée. A sa suite, tout un pan officiel et glorieux de la pensée a cheminé sur cette pente pourtant dangereuse, qui nous a amené à l’absurdité la plus totale et dont nous affrontons encore aujourd’hui les signes les plus agressifs pour notre santé mentale, comme par exemple l’opposition cartésienne du corps et de l’esprit. L’Occident s’est figé dans la contemplation des contradictoires et n’a pas cherché, à quelques exceptions près très souvent taxées d’hérésies, la coïncidence des opposés. Quand l’Orient trouvait dans le mouvement, le flux du souffle vital l’énergie nécessaire pour dépasser et transcender les dualités du monde, l’Occident oubliait très vite les enseignements d’Héraclite. Même la dialectique hégélienne ne pourrait se permettre d’être une solution envisageable aux dualismes essentiels car elle ne se fonde jamais sur cet élan sans cesse renouvelé d’un mouvement de va-et-vient entre les deux termes du conflit, mais pose son objectif dans un Absolu qui n’est rien d’autre qu’un énième modèle de l’Un et du Tout de Parménide qui fixe et fige le monde bien plus qu’il n’épouse sa souplesse changeante d’instant en instant.

La question est donc de savoir si les opposés doivent être dépassés, unifiés, harmonisés ou bien hiérarchisés, calculés, ancrés, figés ? Pour ma part, bien avant même de découvrir les philosophies d’Orient, j’étais persuadée que la réponse à notre tragédie humaine était la coïncidence des opposés. Faire vivre en nous et autour de nous les contradictions sans vouloir à tout prix les réduire ou les poser comme d’inébranlables poisons de nos vies. La contradiction c’est la vie. Mais cette quête de l’unité (originelle ? mythologique ?) n’est-elle pas tout aussi illusoire que tout le reste ? N’est-elle pas surtout inutile quand on voit la réalité d’un monde où les conflits sont omniprésents et même pourrait-on affirmer, la substance même de la vie humaine sur cette planète ? C’est ce qu’affirme Miguel Benasayag dans son livre, co-écrit avec Angélique del Rey, Eloge du Conflit aux éditions La Découverte :
    « Assumer le conflit signifie assumer le devenir, non ce que l’on désire dans l’abstrait, mais la réalité complexe. » p. 108

L’originalité de la pensée de Benasayag c’est le glissement qu’il fait, intentionnellement, du concept de dualité à celui de conflit. Mais au fond il n’a pas tort : les oppositions sont souvent des guerres, larvées ou pas. Ainsi on nous serine pour ou contre la guerre des sexes. Et l’on passe la plus grande partie de son temps dans ces tiraillements désagréables qui nous poussent à chercher le plaisir et à éviter le malheur. Nous ne connaissons pas la paix, ni dans notre société ni dans nos vies intérieures. Car, avouez le, pour beaucoup, cette paix, cette sérénité est synonyme d’ennui, de sclérose. Nous sommes incapable de voir l’équilibre, l’harmonie que pourrait créer le dépassement des contraires. Mais surtout, Benasayag le dit, ces contraires sont les fondements du devenir du monde, de la société, de notre vie collective.

On retrouve ici, bien entendu, des accents nietzschéens : le conflit, la puissance de vie, la force vitale est le devenir, est ce qui fait l’homme et son être profond. On retrouve, de nouveau en arrière-plan, la théorie spinoziste du désir, seul et unique moteur de la vie humaine. De la tension à la paix, faut-il vraiment choisir ? Car ce que nous disent ces philosophes occidentaux contemporains ou plus anciens, c’est qu’il est illusoire de vouloir choisir. Le libre-arbitre n’existe pas, c’est une invention des religieux ! Il n’y a pas de choix à faire, car seule la réalité domine. La réalité du monde et de nos vies qui nous informe que tout est tension. La paix c’est la mort ou peut-être le non-être (à voir) certes, ou alors la paix c’est la lucidité, la lumière aveuglante posée justement sur ces illusions. Il n’y a pas à choisir mais à agir. Là est toute la différence. La tension des contradictoires ne peut pas nous pousser à une éternel balancement, au choix impossible entre deux termes d’égales valeurs. Ce mouvement, ce flux doit nous pousser à avancer, à poser un pas devant l’autre, à vivre entre les deux extrêmes, dans un équilibre ténu, un pont de singe au-dessus du vide tragique de nos vies humaines. Il faut avancer, il faut cheminer, il faut faire, agir, dire et penser. Car choisir c’est exclure, ce que c’est si bien faire la culture occidentale, marquée des monothéismes où l’Absolu transcendant ne supporte aucun rival. Mais comment vivre en contradiction ? Comment vivre le dualisme du monde ? Cette interrogation est peut-être la force et la faiblesse de la pensée européenne, celle qui a permis le déploiement des forces et des énergies mais qui aujourd’hui tétanise la vie intellectuelle. Comment vivre le dualisme ? Cela fait des milliers d’années que l’homme sur cette planète vit au rythme d’un univers duel. La réalité de nos existences est justement ce tragique de nos contradictions tant internes que collectives. Vouloir y échapper fut notre acte de gloire et aujourd’hui, peut-être, notre tombeau. Regardez ne serait-ce que les petits enjeux politiques nationaux qui tentent, encore et toujours, de choisir entre croissance économique, développement écologique et bien-être des citoyens. Avec cette idéologie largement née des concepts exclusifs du XXe siècle : on ne peut penser en même temps un bien-être et un confort matérialiste pour les humains en même temps qu’une sauvegarde durable et respectueuse de la Nature, érigée depuis peu en nouvelle divinité. Soit l’un, soit l’autre. L’un exclu l’autre. Toujours Aristote et sa Métaphysique ! Quand donc apprendrons nous à penser en dehors du tiers exclu ?

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3 commentaires sur “Choisir n’est pas agir

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  1.  » Soit l’un, soit l’autre. L’un exclu l’autre. Toujours Aristote et sa Métaphysique ! Quand donc apprendrons nous à penser en dehors du tiers exclu ? »

    Et si ce tiers exclu était cet entre-deux ? Parfois je pense aussi à ce terme : un continuum. Entre l’un et l’autre, il y a un axe, qui va de l’un à l’autre, un axe que l’on pourrait imaginer comme un continuum, un continuum de nuances. Il faudrait alors peut-être nous rendre plus souples, penser en effet en termes de flux, de mouvements, de va et vient, être entre mobile, sachant que l’équilibre est plutôt utopique mais le garder en tête comme un objectif.
    S’adapter en somme continuellement. Entre l’un et l’autre, pourrions-nous créer des ponts ? Des liens ?

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    1. Si vous voulez creuser cette idée en philosophie, allez voir du côté d’Héraclite, même si nous n’avons pas beaucoup d’écrits. Le problème du tiers exclu c’est la question fondamentale dans toute la philosophie occidentale de l’être : si l’Etre existe, le non-Etre ne peut pas être. Soit quelque chose existe soit il n’existe pas. Or, depuis un siècle, la science, en particulier la physique quantique, nous montre que cette belle affirmation peut-être battue ne brèche. Et les philosophies orientales n’ont elles aussi jamais penser selon ce monde d’être. C’est toute la métaphysique et toute la religion monothéiste qui doit être remise en cause !

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